Vive l’Algérie – Idir El-Wattani 1949

1949 : VIVE L’ALGÉRIE

par IDIR EL-WATTANI

« Il faut être fermement convaincus que pour remporter la victoire, nous devons éveiller le Peuple et nous unir dans une lutte commune avec les Peuples du monde qui nous considèrent comme une Nation égale en droits ».

Aux victimes du colonialisme

Aux martyrs de la Cause Algérienne

Aux combattants de la Libération

Idir. El Watani : (Mabrouk Belhocine, Yahia Henine et Sadek Hadjerès)

P R É A M B U L E

La caractéristique essentielle du monde actuel c’est incontestablement cet idéal de liberté et de démocratie vers quoi tendent tous les peuples de la terre, à la recherche de la fin de leurs souffrances, d’une vie toujours meilleure, en un mot : de leur bonheur.

Et à cet idéal y aspirent, plus que tous les autres, ces divers peuples qui, un peu partout sur le globe, courbés sous un joug infâme, portent le nom de « peuples colonisés ».

Conséquences des appétits insatiables et de l’esprit d’expansion et d’exploitation de certaines nations, réalisation de la force brutale, une domination des plus implacables pèse en effet sur des peuples dont le droit à une existence paisible et libre n’a pu résister à la puissance envahissante d’oppression et d’annexion.

Malgré l’évolution du monde, malgré deux guerres meurtrières menées au nom de la liberté contre l’oppression, cette doctrine du mépris de l’être humain, de l’exploitation de l’homme par l’homme, du droit du plus fort, maintient encore sa barbare emprise sur ces peuples qu’elle a privés de leur liberté et de leur développement.

Mais la volonté de ceux-ci, depuis longtemps affirmée, ne cesse de s’accroître de jour en jour et de se concrétiser : ces peuples veulent briser les chaînes qui les étouffent et recouvrer leur indépendance.

Dans le cadre de cette lutte nationale libératrice, qui dresse les exploités contre les exploiteurs, les asservis contre les occupants, s’inscrit celle, admirable, du Peuple Algérien.

Envahie en 1830, l’Algérie qui, après une farouche résistance militaire, a vu son territoire occupé par un ennemi numériquement et techniquement supérieur, n’a jamais accepté sa défaite et les exemples sont nombreux de ses tentatives de libération par les armes du joug qui s’est appesanti sur elle.

Le Peuple algérien a songé ensuite à panser ses blessures, à réparer ses forces et à utiliser contre le colonialisme toutes les formes possibles de lutte. Ce fut d’abord la résistance aux multiples tentatives de dépersonnalisation et d’assimilation. Plus activement, un Mouvement National, reflétant les aspirations les plus profondes du peuple s’est attaché depuis des années à faire revivre et à consolider le sentiment national.

Il apparaît nettement aujourd’hui que tous les Algériens ont pris conscience de leur nationalité et se préparent maintenant à détruire un système qui a arrêté et empêche l’évolution normale de la Nation algérienne. C’est donc dans une phase de réalisation qu’est engagé le Peuple algérien tout entier. Et dans cette tâche grandiose, mais rude, il nous faut tenir compte des leçons du passé et de l’expérience des luttes d’autres peuples opprimés, définir clairement nos objectifs, poser les fondements de notre action et rechercher les meilleurs principes et moyens propres à réaliser nos aspirations.

Il nous faut les rechercher avec un esprit lucide, positif, rationnel, car aujourd’hui la politique n’est pas affaire de sentiment, mais une science que nous devons étudier et appliquer.

Que voulons-nous ?

BUTS DE NOTRE ACTION

Pour mettre fin à toutes nos souffrances issues du régime colonial, nous voulons notre libération, une Libération Totale. C’est-à-dire que cette libération doit être une libération politique, sociale et culturelle.

Libération « p o l i t i q u e » d’ abord, c’est-à-dire indépendance nationale, car l’oppression colonialiste s’exerce sur un peuple dont elle a usurpé la souveraineté. Il faut avant tout rendre ce peuple maître de ses destinées. Le Peuple Algérien, souverain, pourra alors se donner un Etat démocratique, seul capable d’assurer le respect des libertés individuelles et de guider la Nation algérienne dans la voie du Progrès et de la Prospérité.

Libération « s o c i a l e » ensuite, car l’indépendance nationale doit signifier aussi bonheur des Algériens et, dans le cadre de notre Nation, disparition de l’exploitation de l’homme par l’homme, disparition de la misère, établissement d’un système économique et social permettant à chacun de vivre dans la dignité et le bien être.

Libération « c u l t u r e l l e » enfin, c’est-à-dire possibilité pour le Peuple Algérien, d’une part de jouir de tous les trésors que la science et l’art des hommes ont accumulés, et d’autre part, de participer activement à la progression de cet art et de cette science, progression à laquelle il apportera le cachet de son originalité et de ses qualités propres.

Mais n’oublions pas de souligner que si les libérations sociales et culturelles sont des buts impérieux, elles sont cependant conditionnées par une libération politique préalable, à laquelle elles donnent alors sa véritable signification.


PREMIÈRE PARTIE

FONDEMENTS DE NOTRE ACTION

Notre action trouve tout naturellement sa base dans l’antagonisme irréductible entre la Nation Algérienne et le colonialisme français.

I – NATION ALGÉRIENNE

A) QU’EST-CE QU’UNE NATION ?

Pour trouver une définition générale de la Nation, il faut analyser les exemples concrets que constitue la venue au monde de très nombreuses nations au cours de ce siècle et demi d’histoire moderne.

Il ne faut pas perdre de vue en effet que le concept de nation moderne est un concept tout à fait récent puisqu’on peut dire que l’ ère nationale avec toute la signification qui s’ y attache aujourd’hui, s’est ouverte depuis quelque cent cinquante à deux cents ans.

Cette forme d’organisation prend naissance à un moment précis de l’histoire humaine : l’apparition du machinisme et l’éclosion de la civilisation scientifique, qui caractérise notre époque.

Il est donc nécessaire de situer dans le temps ce phénomène que constituent les aspirations nationales, faute de quoi on risque de confondre la nation avec des conceptions plus ou moins périmées et de tomber ainsi dans un anachronisme trompeur et dangereux. On risque encore de confondre la nation avec l’Etat. En effet, l’existence d’un Etat n’implique pas nécessairement celle d’une Nation et inversement. Il peut y avoir des nations non organisées en Etats, du fait par exemple de leur sujétion à une autre nation.

Qu’est-ce donc que la Nation ?

C’est avant tout une communauté d’individus constituée par les événements historiques. C’est de plus une communauté stable, premier caractère qui la distingue des communautés accidentelles et éphémères comme par exemples les empires constitués sous l’égide d’un prince ou d’un régime conquérant, empires prêts à se disloquer à la première occasion : ainsi on ne peut confondre l’empire français, qui est déjà disloqué en partie et se disloquera totalement, avec la Nation française, qui elle persistera, du moins dans la mesure où les conditions mondiales permettront encore l’existence de Nations.

Mais quelles sont les conditions de développement d’une Nation, conditions qui en font une communauté stable et non accidentelle ? Pour cela, il faut dégager des faits certaines idées générales que le bon sens permet à tout le monde d’admettre.

  • La nation suppose-t-elle une communauté raciale ?

Non parce que, d’une part l’existence d’une race pure est scientifiquement impossible et que par conséquent on ne saurait rien justifier par elle, aussi bien l’existence d’une Nation que toute autre chose. Tous ceux qui ont soutenu des théories raciales ne l’on fait que pour justifier leur action après coup, sans croire à la rigueur scientifique de leur thèse, ou bien étaient aveuglés par un chauvinisme démesuré ; d’autre part parce que les faits montrent que parmi toutes les Nations existantes, il n’ y en a pas une qui ne compte des groupes ethniques différents et pourtant, toutes sont viables et ne s’ en portent pas plus mal.

Cependant, bien des gens font encore innocemment la faute de dire que la Nation est basée sur la race. Cela provient uniquement de la confusion dans laquelle baignent pour eux les mots « race, peuple, nation, langue, civilisation », etc.

  • La Nation suppose-t-elle davantage une communauté religieuse ?

Les faits viennent évidemment nous montrer qu’il n’en est rien. L’existence de plusieurs religions dans un pays n’empêche pas du tout celui-ci de se développer en Nation s’ il en a les facteurs suffisants, et par ailleurs la communauté religieuse entre divers pays n’ empêche pas ceux-ci de se développer en Nations fort différentes.

La religion donc, par elle-même, est différente à la constitution ou non d’une constitution d’une Nation.

Comment donc expliquer qu’on ait pu la mettre en avant à propos de telle ou telle Nation ? Ainsi, le fait que l’oppression de l’Angleterre protestante sur l’Irlande catholique ait atteint également la liberté du culte, n’a pas manqué de susciter une réaction catholique dans ce pays jusqu’à en faire un des facteurs idéologiques de libération nationale.

Mais c’est là un fait inhérent à l’oppression, c’est la traduction idéologique, à la faveur de certaines circonstances d’un état de fait qui tend à s’exprimer par une justification religieuse. Que ces circonstances passagères viennent à disparaître, le vernis idéologique tombe et laisse place aux causes véritables des aspirations profondes à une vie nationale.

  • La Nation suppose-t-elle enfin une communauté de langue ?

On serait également tenté de le croire à première vue. Mais comme pour les races et les religions, les faits nous montrent que l’existence d’une langue commune (Etats-Unis et Angleterre) n’empêche pas le développement en deux Nations différentes, et que par contre, une Nation peut bien se développer alors que les habitants qui la constituent parlent des langues différentes, comme c’est le cas pour les Belges (deux langues), les Suisses (trois langues), les Tchécoslovaques, les Yougoslaves, etc.., toutes Nations qui ont fait preuve ou font preuve d’une cohésion remarquable.

D’ailleurs, le fait de baser l’existence d’une nation sur la communauté de langue a pu amener des prétentions telles que les prétentions pan-germaniques à voir le jour, proclamant que « la Nation Allemande se trouve partout où se parle l’Allemand ». En étendant ce raisonnement nous ferions vite de transformer les Etats-Unis en Nation britannique, les Nations d’Amérique du Sud en Nations espagnoles, etc.

Dans une Nation les circonstances historiques peuvent donc faire qu’on y parle soit une, soit plusieurs langues, les relations entre hommes y étant d’ailleurs fort harmonieuses. Rien d’étonnant à cela car la langue est le véhicule des pensées et l’essentiel est que l’échange des pensées se fasse par le canal d’une seule ou plusieurs langues, l’harmonie résidant non pas dans un certain nombre de langues, mais dans l’harmonie des pensées. Ceci est encore vrai lorsqu’il s’agit d’un pays où les individus s’interpénètrent et sont amenés à comprendre leurs langues mutuelles.

Il est donc faux de poser la langue comme un indice sine qua non. Non pas que ce facteur, quand il existe, ne vienne pas renforcer ce tout qu’on appelle Nation, mais cela n’arrive pas toujours et cependant ces Nations gardent une cohésion remarquable, ce facteur linguistique étant chez elles non plus un facteur de division, mais un facteur de diversité et d’enrichissement du patrimoine national.

De plus, il nous faut remarquer qu’il n’existe pas d’indice distinctif unique de la Nation, mais une somme d’indices parmi lesquels, quand on compare les nations, se détache avec plus de relief, tantôt un indice, tantôt un autre. La Nation est une combinaison de tous les indices pris ensemble. Le peu d’importance que peut prendre parfois l’un d’eux est compensé par la force des autres.

Donc, la Nation ne suppose obligatoirement ni communauté de race, ni de religion, ni de langue. Si cette constatation semble nous dérouter au premier abord c’est que nous avons pris l’habitude de nous attacher à tel aspect ou tel autre chez telle ou telle Nation seulement, alors qu’il faut nous préoccuper des éléments absolument, valables pour toutes les Nations et dont l’absence de l’un seulement rendrait la Nation non viable.

Or, ces éléments existent ; ce sont :

1° le territoire ;

2° l’économie ;

3° le caractère national qui se traduit dans le mode de vie, la mentalité et la culture ;

4° le culte d’un même passé et le souci d’un même avenir.

1. Le territoire.

En effet les relations durables et régulières qui ont pour aboutissement la formation d’une Nation sont impossibles sans un territoire commun. La meilleure preuve de la nécessité absolue d’un indice aussi évident et aussi constant nous est fournie par un fait de l’histoire contemporaine : les revendications des Juifs du monde entier ne sont restées que chimères et utopies tant qu’elles ne s’accrochèrent pas à leur support concret, c’est-à-dire, en l’occurrence par la Palestine.

2. L’économie.

Mais les diverses parties du territoire doivent être liées par une économie commune. Elles doivent fournir aux manifestations de la vie économique des conditions d’échanges et une communauté d’intérêts tels que la grande collectivité ait suffisamment de cohésion pour résister aux causes de dissociation possibles. Le lien économique est en effet très puissant : c’est un facteur qui, bien que souvent inapparent pour beaucoup, n’en est pas moins primordial, car c’est sous son empire que les hommes évoluent dans leur vie quotidienne.

Ceci vient d’ailleurs éclairer le fait déjà constaté, à savoir l’apparition d’un très grand nombre de nations dans le courant du siècle dernier sous l’influence des conditions économiques nouvelles qui sont venues permettre l’éclosion de tous les facteurs latents dans chaque collectivité et donner à des gens qui auparavant se sentaient beaucoup plus éloignés le sentiment de leur unité.

3. Le caractère national.

Une plus ou moins longue vie en commun facilitée par des conditions économiques adéquates finit par donner à l’âme des habitants du pays un caractère particulier. Les événements historiques d’ une part et les caractéristiques géographiques d’autre part (situation, sol, climat, ressources, peuplement, etc..) modèlent en effet la société d’un pays de façon à la rendre complètement distincte de celle d’autres pays, même s’ il y a entre ces pays des points communs à leur origine ou au cours de leur évolution. Ainsi l’Angleterre et les Etats-Unis constituent des Nations bien différentes.

C’est ce facteur qu’on appelle communément le « caractère national ». Il s’extériorise par mille détails et en particulier par le mode de vie, la mentalité (traditions, manière de penser, tournure d’esprit, etc..), la culture avec toutes ses manifestations (architecture, folklore, etc.). Sur ce caractère national, il convient de souligner certains facteurs qui y contribuent puissamment :

  • le facteur religieux qui modèle l’âme des habitants ;
  • le facteur linguistique se manifestant par un grand attachement à la langue maternelle ;
  • le facteur peuplement surtout quand ce peuplement remonte assez loin dans l’histoire.

4. Culte d’un même passé et souci d’un même avenir.

Cette dernière caractéristique est extrêmement importante car c’est sous son impulsion directe et celle des aspirations qu’elle crée que les hommes agissent et posent des revendications nationales.

Leur passé, les habitants le connaissent soit par les légendes transmises, soit par les travaux d’historiens utilisant les méthodes d’investigation modernes. Ce passé permet à ces habitants de prendre conscience d’eux-mêmes.

Mais combien plus important est encore le souci d’un même avenir. La Nation, qui est dynamique et non statique, est le résultat d’un pacte tacite qui demande chaque jour à être renouvelé. On peut dire que les aspirations des habitants à une vie commune avec des institutions communes constituent la clef de voûte de l’édifice national. On a en effet souvent insisté sur le culte du passé, mais pour oublier peut-être, comme l’a si bien fait remarquer un penseur, que : « nous n’avons aucune obligation de faire ce que nos pères ont fait ; ils nous ont laissé autant de fautes à réparer que d’exemples à suivre. Rêver des temps nouveaux est plus patriotique qu’une fidélité superstitieuse au culte de ce qui n’est plus ».

C’est donc par une même orientation des volontés au cours des événements heureux comme des événements malheureux qu’est définitivement scellée l’unité nationale.

Nous pouvons maintenant, nantis de toute cette connaissance des bases générales indispensables d’une Nation, affirmer que :

B) L’ALGÉRIE EST UNE NATION

Il faut cependant ajouter auparavant qu’il faut aborder cette partie avec un esprit d’objectivité, d’adaptation aux réalités modernes, avec l’esprit de synthèse que nous imposent les constatations théoriques précédentes. Cela implique également un esprit libéral qui doit faire le choix entre deux conceptions de la Nation qui se sont opposées depuis Mazzini et Bismarck, l’une étroite, rigide, faisant fi de bon nombre des aspirations des éléments qui composent la Nation, l’autre au contraire, large et féconde, essayant de les englober et de les épanouir en les réalisant toutes.

Du point de vue territorial et économique, les faits sont tellement évidents qu’ils n’appellent pas la démonstration. Notre économie, bien que paralysée par le colonialisme, forme déjà un tout qui ne fera que grandir considérablement par la destruction du régime colonial, en particulier dans les secteurs que celui-ci étouffe.

CARACTÈRE NATIONAL

Une longue vie commune, depuis des millénaires, n’a pas manqué de marquer les Algériens d’une empreinte profonde.

Notre Peuple, issu dans sa quasi-totalité de la vieille souche ethnique Nord-Africaine, porte en lui le résultat d’une longue évolution séculaire et toutes les manifestations de la vie expriment aujourd’hui le génie propre de notre Nation.

Le mode de vie porte la trace de cette évolution. Faut-il citer le burnous, le port du burnous qu’on retrouve déjà chez nos ancêtres nord-africains il y a deux ou trois mille ans ; le couscous qui, également, depuis des millénaires n’a cessé d’être notre plat national ; la forme carrée de nos minarets qu’on ne retrouve nulle par ailleurs.

La mentalité également, malgré ses variantes régionales, se retrouve d’un point à l’autre de notre territoire avec ses points communs qui font qu’on se trouve tout de suite en communion de pensée avec ses compatriotes, instinctivement pourrait-on dire. Il n’ y a qu’à observer les réactions spontanées de notre peuple et ses expressions courantes pour s’en rendre compte.

La culture nous offre également, avec l’image de tableaux changeants suivant les régions un véritable fonds culturel algérien. La diversité, loin de nuire, est ici, comme dans tous les pays, complémentaire et une source de richesse ; et ceci est vrai chez nous, aussi bien pour la musique que pour toutes les manifestations de la vie folklorique où il faut aller chercher l’âme profonde d’un peuple. L’Algérien est sensible aussi bien aux chœurs pleins de la vie de la Kabylie qu’à la flûte du Sud ou à la mandoline du Tell.

La religion n’est pas un des moindres facteurs qui ont contribué à forger notre caractère national. L’Algérien est toujours imprégné de l’esprit de dignité, de justice, de simplicité et aussi de courage moral qui caractérise l’âme musulmane, alliant ainsi ces qualités aux belles qualités qu’il hérite de ses ancêtres : honneur, bravoure, amour de la liberté, de la droiture, de la justice, de la démocratie. C’est en grande partie, d’ailleurs grâce au sentiment religieux, que les Algériens ont commencé par avoir conscience de leur unité bien avant de se hausser au véritable sentiment patriotique.

Le facteur linguistique a aussi contribué énormément à forger notre caractère national, qu’il s’agisse des langues parlées, qu’il s’agisse de la langue classique. C’est pourquoi, comme dans tous les pays, le réveil du sentiment national s’est accompagné d’un renouveau linguistique ;

L’Algérien, arabophone ou berbérophone, parle aujourd’hui sa langue maternelle avec fierté et éprouve moins le désir de s’exprimer autrement, en français par exemple. Il cherche au contraire à étudier la langue arabe classique pour connaître l’Islam et la culture islamique à laquelle les nôtres ont largement contribué.

De plus, comme cela se passe dans nombre de pays opprimés qui s’éveillent et veulent se libérer, on assiste à un véritable renouveau des langues populaires : arabe parlé (berbya) et kabyle sont constamment utilisées pour des activités nouvelles : chansons artistiques et patriotiques, théâtre, discours, toutes ces utilisations nouvelles ouvrent le chemin d’une riche culture populaire, exprimant l’originalité profonde de notre peuple et favorisant l’épanouissement de sa pensée et de sa sensibilité.

L’existence en Algérie de deux langues parlées n’empêche pas du tout la compréhension mutuelle des éléments qui les parlent et cela n’est pas pour nous étonner après les constatations faites précédemment. D’autant plus que les conditions économiques amènent une interprétation : le berbérophone (kabyle, mozabite ou chaouia) qui vient travailler et vivre en régions arabophones, de même que l’arabophone qui vent vendre son blé ou son orge en Kabylie, s’accommodent fort bien et très vite du langage de leurs compatriotes de ces régions.

Nous avons parlé ici du caractère national sans tenir compte de l’existence en Algérie d’une minorité d’un million d’Européens. C’est qu’il s’agit là d’un peuplement dû au régime colonial, qui maintient volontairement cette minorité en dehors et au-dessus du peuple algérien. Seule la suppression du régime colonial pourra amener la solution de ce problème et l’intégration libre de cette minorité dans la Nation Algérienne.

CULTE DU PASSÉ – SOUCI D’UN MÊME AVENIR

Nul n’ignore maintenant le renouveau dont jouit notre histoire nationale, éloignée ou récente. Que ce soit les pages glorieuses antérieures à l’Islam, que ce soit l’époque de civilisation islamique que notre peuple a su marquer de sa personnalité, tout revient maintenant à la mémoire des Algériens qui sont fiers de savoir qu’ils ont joué leur rôle dans l’histoire. Notre jeunesse, par ses chants, en célèbre les héros : Youghourta, Massinissa, la Kahina, Tariq, Ibn-Khaldoun, Abdelkader. Nos intellectuels authentiques fouillent le passé. Nos étudiants à l’issue de leurs études médicales, consacrent leurs thèses à l’étude de ce que fut chez nous la médecine dans le passé. D’autres étudient Ibn-Khaldoun en mettant en lumière son rôle de précurseur du rationalisme moderne. Toutes ces manifestations montrent toute l’attention que portent actuellement les Algériens à leur passé.

Ce culte n’a d’équivalent que le souci du même avenir qui guide tous les Algériens sans exception. Dressés dans leur ensemble dans une lutte sans merci contre l’impérialisme français et décidés à mener à bien en commun leur libération nationale, sociale et culturelle, dans le cadre de l’ indépendance de leurs pays, ils ont la ferme volonté d’édifier un Etat Algérien UN et INDIVISIBLE où chacun aura sa place au soleil. Aucun des éléments de notre Nation Algérienne, malgré leur diversité apparente, ne tient à vivre séparé des autres. Tous ont une même vision radieuse d’un avenir où champs, usines et chantiers bruiront d’activité, et bien qu’on dise que notre peuple se complaît trop aux images parfois rétrogrades de son passé, il a un esprit fermement tourné vers l’avenir, car qui n’a fait cette constatation banale de voir que pour l’homme du peuple le mot liberté évoque immédiatement avions, bateaux, recherches scientifiques et autres attributs de la civilisation et du progrès humain.

Nous pouvons donc affirmer, sans crainte de nous tromper, que la Nation Algérienne existe, que les facteurs de sa cohésion sont suffisamment solides pour affronter toutes causes de dissociation et qu’ils iront s’affermissant sans cesse au fur et à mesure du développement de la lutte anti-impérialiste.

II. – LE FAIT COLONIAL

Si l’Algérie réunit les différents constitutifs de la Nation, elle reste cependant dominée, arrêtée dans son évolution, empêchée de s’organiser en Etat, par une force exécrable : le colonialisme français.

A) A L’ORIGINE DU COLONIALISME FRANCAIS SE TROUVE LA LÂCHE AGRESSION DE 1830

Le 14 juin 1830, des forces françaises considérables ont débarqué sur le territoire, par surprise, sans déclaration de guerre, pour occuper notre pays et dominer notre peuple. Cette lâche agression dénotait bien les visées impérialistes de la France qui depuis longtemps déjà convoitait nos richesses. L’agression était d’autant plus lâche que l’ Etat Algérien venait d’aider la France, quelques années auparavant ; en effet c’était le blé algérien qui avait sauvé les Français de la famine sous la Révolution et l’Empire.

Cette invasion du territoire algérien par un Etat étranger était non seulement une atteinte à la souveraineté algérienne, mais aussi une violation flagrante du droit des gens et de la morale universelle.

Après la capitulation d’Alger et le départ du Dey Hussein, le Peuple algérien, loin de se soumettre, s’est dressé unanime contre l’envahisseur. Si les dirigeants se sont effondrés en quelques jours, le Peuple algérien n’a jamais cessé de combattre l’agresseur.

Animés d’un esprit d’agression impérialiste, les Français ont organisé une guerre totale contre la Nation Algérienne. Des troupes considérables, armées jusqu’ aux dents, ont été lancées contre notre peuple pacifique, et les envahisseurs n’ont reculé devant aucun procédé barbare pour vaincre la résistance des Algériens. Massacres de populations désarmées, destruction des villes et des maisons, incendie des récoltes, coupe des arbres fruitiers, razzia des troupeaux. Pendant un demi-siècle, les hordes impérialistes ont mené contre notre peuple une guerre aussi meurtrière qu’injuste.

Vaincue et occupée, l’Algérie va subir la domination implacable du colonialisme français et les Algériens sont réduits à l’antique servage.

B) LA DOMINATION COLONIALISTE S’EXERCE SOUS DIFFÉRENTES FORMES :

  • DÉPERSONNALISATION DE L’ALGÉRIE ;
  • EXPLOITATION ÉCONOMIQUE ET SOCIALE ;
  • OPPRESSION POLITIQUE ET CULTURELLE.

Premier point : Tentatives de dépersonnalisation

Pour mieux dominer et exploiter l’Algérie, le colonialisme a voulu l’affaiblir et lui enlever sa personnalité, son caractère national. Il a voulu vider l’ Algérie de son âme, de sa substance pour en faire sa chose, son bien, dont il pourrait disposer à son gré.

  • Du point de vue juridique,

l’impérialisme français a nié la souveraineté algérienne, qui était jusque-là reconnue par tous les Etats, y compris la France, et prétend lui substituer la souveraineté française. La nationalité et la citoyenneté algériennes sont méconnues et suivant la politique dite « d’assimilation », nationalité et citoyenneté françaises sont -du moins en théorie- imposées de force aux Algériens que l’on s’amuse à qualifier « d’indigènes », de « français-musulmans », de tout, sauf d’Algériens !

L’Algérie est considérée comme un territoire français malgré les réalités les plus criantes, malgré la géographie et l’histoire, malgré les huit cents kilomètres de mer qui nous séparent de la France. Ainsi on parle de « province française », de « prolongement », de « département français » et dans l’impossibilité de soutenir cette prétention, on parle de « département d’outre-mer ».

  • En fait, le colonialisme français a voulu détruire la Nation algérienne

si vigoureuse, dont parlait Bugeaud, par l’extermination des Algériens et l’immigration européenne.

Dans l’exposé du motif de projet de loi du 24 février 1833, le général Bernard, Ministre de la Guerre, déclarait :

« Il faut se résigner à refouler au loin, à exterminer même la population indigène. Le ravage, l’incendie, la ruine de l’agriculture sont peut-être les seuls moyens d’établir solidement notre domination ».

En fait, cette politique a été appliquée à la lettre et pendant les cinquante années de guerre, plus de deux millions d’Algériens ont été tués. D’autres, plus nombreux encore, ont été chassés de leurs maisons, de leurs terres, et refoulés vers les hauts-plateaux et les montagnes pour laisser place dans les plaines fertiles aux envahisseurs. Pour supplanter le Peuple Algérien dans son propre pays, pour le dominer numériquement, l’impérialisme français a encouragé l’immigration européenne et constitué un réseau stratégique de peuplement français. L’Algérie est devenue l’ Eldorado de tous les Français et Européens en détresse, qui ont vu dans notre pays une source de richesse facile ; après les troupes d’invasion une autre armée d’aventuriers sans scrupules s’est jetée sur notre belle Patrie pour l’exploiter.

Deuxième point : La domination économique

  • L’économie algérienne

qui sans être de type moderne (industriel) était relativement riche et suffisante pour la subsistance du Peuple Algérien, a été détruite et remplacée par une économie de type colonial, c’est-à-dire accessoire à l’économie impérialiste française. Notre pays est considéré comme une source de matières premières et un marché de débouchés pour l’industrie et le commerce de la France, d’où l’orientation de l’économie algérienne vers l’agriculture et les industries extractives et l’absence de toute industrie de transformation.

L’union douanière avec la France et le monopole du pavillon dont elle dispose, achèvent de rendre l’économie algérienne simple accessoire et tributaire perpétuelle de l’économie française.

  • Malgré l’engagement sur l’honneur

du maréchal de Bourmont, de respecter nos biens, nos propriétés, les colonialistes français ont organisé le vol et l’accaparement systématique de nos biens, de nos richesses. Après le vol du Trésor de l’ Etat Algérien, le domaine public a été considéré propriété française. D’immenses étendues de terres cultivables ont été accaparées et livrées à la colonisation. Sur 20 000 000 ha, la colonisation occupe 11 600 000 ha et encore les plus fertiles, ne laissant aux Algériens que 9 200 000 ha mal situés et peu fertiles. Toutes les mines, les forêts et autres richesses nationales sont aux mains de la colonisation.

  • Féodalité économique,

surtout agraire, caractérise cette économie coloniale et super-capitaliste de l’Algérie où une caste d’hommes et de sociétés fabuleusement riches, exerce son hégémonismonie.

De par la structure de l’économie algérienne, cette féodalité est surtout agraire et rappelle celle du Moyen Age ou de la Russie tsariste. Possédant d’ immenses domaines des terres les plus fertiles, disposant d’un outillage moderne, de crédits et surtout de main-d’œuvre à vil prix, les féodaux capitalistes ont accaparé les terres des cultivateurs algériens et absorbé peu à peu jusqu’à la petite propriété européenne. Sur 25 000 propriétaires européens, 75% possèdent plus de 100 ha, soit 320 ha en moyenne, et plusieurs possèdent plus de 10 et 15 000 ha.

Ces trusts qui concentrent dans leurs mains les terres, les mines, les banques, ont fini par déterminer l’état social et politique du pays. L’autonomie financière arrachée au gouvernement de Paris et les pouvoirs dictatoriaux qu’ils ont dans les assemblées algériennes, leur ont permis de détourner à leur profit exclusif toutes les richesses de notre pays. L’économie algérienne n’est guère orientée vers les productions utiles et la satisfaction des besoins du Peuple Algérien, mais uniquement vers les super-profits capitalistes, vers les productions « rentables » à l’exportation comme par exemple la vigne.

  • En face d’une caste féodale immensément riche et de la population européenne aisée,

les Algériens constituent une masse d’économiquement faibles et d’exploités.

Les confiscations des terres, le développement de l’économie impérialiste ont eu pour conséquence la prolétarisation presque générale du peuple algérien. Combien aujourd’hui travaillent en serfs sur le domaine où leurs grands-parents vivaient dignes et heureux !

    • Le paysannat constitue la majeure partie du peuple algérien.

La statistique de 1930 fixe à 1 336 770 seulement le nombre de propriétaires algériens possédant en moyenne 2ha chacun. Expulsé des plaines et des terres riches que ses aïeux ont travaillées et fertilisées depuis des millénaires, le fellah algérien a été refoulé sur les hauts plateaux secs et les montagnes rocailleuses où il continue son dur labeur pour survivre. Ce qui caractérise le paysannat algérien c’est son inorganisation, l’insuffisance de ses moyens et l’absence totale d’aide de la part de l’administration colonialiste, ce qui l’expose gravement aux intempéries et à tous les risques économiques.

    • Le prolétariat,

pour ainsi dire inexistant avant 1830, comprend aujourd’hui quelque 4 millions d’individus. Cette classe, issue de la paysannerie spoliée, est devenue l’instrument d’exploitation au service de la colonisation française. Si celle-ci a fourni quelques techniciens et des machines, on peut cependant affirmer que le prolétariat algérien joue le rôle essentiel dans les réalisations économiques par l’effort surhumain qui lui est imposé.

Troisième point : L’exploitation sociale

  • Vaincu dans une guerre malheureuse, le peuple algérien a été prolétarisé par les confiscations et réduit au servage par une exploitation inhumaine.

Toute-puissante, la grosse colonisation exerce sa tyrannie sur des millions d’Algériens.

Travaillant dans des conditions très pénibles, l’ ouvrier est obligé de faire 10 à 14 heures par jour pour toucher un salaire de misère, n’atteignant pas souvent le quart du minimum vital. Les colonialistes accordent des salaires d’ autant plus bas que la main-d’œuvre excède les besoins de l’économie actuelle, uniquement agricole. Si les hommes sont exploités, que dire des femmes et des enfants à qui on impose des tâches aussi rudes mais pour un salaire infiniment plus bas. L’ouvrier des villes à sans doute quelque peu amélioré sa condition, mais le sort des ouvriers agricoles qui constituent la majorité des Algériens, rappelle étrangement le servage médiéval. Attelés à leur rude labeur du lever au coucher du soleil, c’est-à-dire pendant 12 à 14 heures, ces ouvriers sont traités comme de véritables serfs.

  • L’oppression du peuple algérien dépasse en horreur la conception capitaliste de l’exploitation d’une classe par une autre :

l’Algérien, exploité à titre de prolétaire, l’est encore et surtout à titre d’« indigène ».

Considéré comme un être inférieur, il est beaucoup plus mal traité que l’ouvrier européen.

L’Européen, en effet, dispose d’un privilège de citoyenneté, de certains droits et libertés qui lui permettent de lutter sur les plans politique et social, tandis que l’Algérien ne dispose ni de droits ni de libertés pour défendre ses intérêts. Obligé de travailler dans des conditions plus mauvaises et plus pénibles, l’Algérien perçoit un salaire inférieur à celui de l’Européen, cela aussi bien dans l’administration que dans l’entreprise privée. L’immense majorité des Algériens est privée des multiples avantages comme les allocations familiales dont profitent les Européens. Enfin, la Sécurité Sociale n’est appliquée que dans les secteurs à majorité européenne et inexistante chaque fois que ce sont les Algériens qui pourraient en profiter. Cela explique la condition particulièrement dramatique des ouvriers agricoles, tous Algériens, et pour toutes ces raisons il est plus exact de parler d’un sous-prolétariat algérien. Réduits au chômage ou exploités tyranniquement des centaines de milliers d’Algériens sont contraints à s’expatrier, temporairement et de chercher en France des conditions de vie meilleure. Mais le régime de l’indigénat avec les injustices et les inégalités continue à leur être appliqué.

Exploité du point de vue économique et social, l’ Algérien l’est aussi dans le domaine militaire où il sert comme chair à canon dans toutes les guerres engagées par l’impérialisme français : Mexique, Crimée, France (1870, 1914-18, 1939-45 à pour les conquêtes coloniales et même contre les peuples frères du Maroc, de Syrie, du Viêt-nam, de Madagascar, tout comme on utilise contre lui les frères du Maroc ou d’Afrique Noire.

Quatrième point : L’oppression politique

Pour dominer et exploiter la Nation algérienne, perpétuer cet état de choses, le colonialisme a institué un système d’assujettissement et d’oppression politique…

  • L’Algérie est assujettie à la France.

– L’Etat algérien détruit après l’agression de 1830 et la terrible guerre qui s’ensuivit, la souveraineté algérienne a été bafouée et remplacée illégalement par la souveraineté française. Ainsi le peuple algérien a perdu la maîtrise de ses destinées et la direction de ses affaires. Contre toute logique et tout droit, l’Algérie a été annexée purement et simplement à la France. C’est le peuple français, par l’intermédiaire de ses représentants, qui exerce les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, sans qu’un Algérien y participe. Occupée militairement, l’Algérie est privée de toutes relations avec le monde extérieur.

  • L’Administration de l’Algérie est conçue de façon à garantir la domination et les privilèges impérialistes.

Cette administration se trouve aux mains de la minorité européenne et le peuple algérien en est écarté. Exclu de toute fonction d’autorité, l’Algérien n’occupe que des postes inférieurs : petit employé, balayeur de bureau.

Le Gouverneur général, premier agent du colonialisme en Algérie, réunit toutes les fonctions législatives, exécutives, judiciaires ; disposant de pouvoirs dictatoriaux, il n’est responsable que devant le gouvernement français.

L’Algérie est divisée en deux zones : les Territoires du Sud, soumis au régime du sabre de l’autorité militaire, et le Nord où le système des communes mixtes permet à ces roitelets que sont les administrateurs, d’exercer leur tyrannie avec l’aide des caïds et bachaghas.

Dans les organismes élus, la minorité européenne détient la majorité des sièges, ce qui rend les réformes impossibles.

  • L’Algérien n’a pas la qualité et les droits de citoyen de son pays.

Il est considéré à la fois comme étranger et comme être inférieur, sujet français. Un arsenal de lois d’exception, dont le code de l’Indigénat, le soumet à un véritable esclavage. Si la propagande colonialiste assimile l’Algérie à la France et proclame la devise « Liberté – Egalité – Fraternité », en réalité les Algériens sont soumis aux mêmes devoirs comme l’impôt du sang mais privés de tous droits et libertés. Les inégalités les plus choquantes existent entre Algériens et Européens, dans tous les domaines, politique, social et les injustices les plus révoltantes ont cours journellement à l’égard des Algériens.

Enfin l’oppression politique est constante et totale : les libertés élémentaires de l’homme, liberté de pensée et d’expression, liberté d’association, de réunion sont inexistantes ; l’Algérie est devenue un immense camp de concentration pour tout un peuple. La France colonialiste proclame hypocritement sa devise « Liberté – Egalité – Fraternité », mais les Algériens ne connaissent qu’ « Oppression – Injustice – Racisme ». Pour asservir les Algériens et empêcher toute réaction, le colonialisme dispose de formidables appareils policiers et judiciaires, instruments de répressions constantes et brutales. A cela il faut ajouter l’armée d’occupation que l’impérialisme entretient en Algérie, armée qui constitue le point d’appui même du régime colonial.

Cinquième point : Oppression spirituelle

  • Atteintes à l’Islam :

Avant 1830, l’Islam, religion du peuple Algérien, était libre, et le culte, organisé de façon autonome, jouissait des biens habous. D’ailleurs, les autres religions, malgré la faiblesse numérique de leurs adeptes, étaient également respectées.

Depuis l’arrivée des colonialistes français et malgré leur engagement solennel, l’Islam a subi de multiples et graves atteintes :

    • Les biens habous, pourtant inaliénables, ont été confisqués

en vertu des arrêtés des 8 et 9 septembre 1830. Plusieurs mosquées ont été transformées en églises et des centaines d’autres détruites.

    • Alors que l’Etat français se proclame laïque

et applique le principe de la séparation du culte et de l’Etat pour toutes les autres religions, il exerce une mainmise totale sur le culte musulman par la nomination des imams, et muphtis, la surveillance étroite des mosquées, la censure des prêches, la réglementation du pèlerinage.

    • L’impérialisme a créé l’institution des pères blancs et encourage les missionnaires chrétiens dans leur activité anti-musulmane.

Ces missionnaires, financés par la colonisation, tentent d’évangéliser les Algériens, s’attaquant lâchement aux jeunes orphelins, profitant de leur misère et de leur non-maturité d’esprit pour dénaturer leur conscience.

Leur action n’est pas dictée uniquement par des préoccupations religieuses, mais surtout par des considérations politiques, tendant au renforcement du système colonial.

  • L’obscurantisme et l’étouffement de la culture nationale
    • Pour mieux dépersonnaliser les Algériens,

le colonialisme a complètement étouffé la culture nationale ; avec la conquête les écoles ont été détruites ou fermées et seules quelques Zaouïas scolastiques ont survécu.

Le « français » a été imposé comme langue officielle et la langue arabe est exclue de l’enseignement officiel et considérée comme étrangère.

L’enseignement privé est interdit ou soumis à une surveillance tyrannique de la part de l’administration colonialiste. Toutes les manifestations culturelles : littérature, art, théâtre, sont censurées ou même interdites, de même que sur le plan politique et économique, les rapports culturels avec le monde sont rendus impossibles.

    • Si l’étouffement de la culture nationale et l’obscurantisme

sont considérés comme fin et moyen de la domination colonialiste, l’exploitation au maximum des Algériens rend nécessaire l’enseignement utilitaire de la langue française.

Cependant, alors que tous les jeunes Européens reçoivent une éducation primaire et secondaire, souvent supérieure, seuls 10% des Algériens sont scolarisés : près de 2 millions de petits Algériens ne trouvent pas de place à l’école, courent les rues et les campagnes.

Cet enseignement, donné au compte-gouttes et de qualité inférieure, tend uniquement à faire des Algériens de bons instruments de la colonisation française.

Il tend à les dépersonnaliser, à leur faire ignorer et mal juger la Patrie algérienne, à leur faire admirer et craindre la puissance française.

Ainsi, l’ histoire de notre pays est camouflée ou pire encore déformée : nos plus grands héros : YOUGHOURTA, TACFARINAS, ABD EL-KADER, MOKRANI, sont traités d’ ambitieux et de criminels, alors que les Vercingétorix et les Bugeaud nous sont présentés comme des grands hommes.

  • Oppression morale

Malgré les qualités exceptionnelles déployées pendant une longue et héroïque résistance, les Algériens ne sont pas considérés comme des vaincus malheureux, mais courageux.

Les colonialistes ont profité de leur supériorité matérielle pour rabaisser le peuple algérien, bafouer sa dignité, le considérer comme inférieur.

A la domination économique et sociale, à l’oppression politique, une oppression morale se superpose et constitue une atmosphère irrespirable. Faisant fi de la vérité historique, les colonialistes français nient notre glorieuse histoire et nous considèrent comme un peuple barbare, une race inférieure. Appelé « indigène » avec un sens péjoratif, l’Algérien est méprisé, bousculé, injurié, maltraité à tout instant par les colonialistes, qui ne voient pas en lui une personne humaine, mais un être de seconde zone, quelque chose sans valeur, bon tout juste à être exploité.

Ce mépris envers l’Algérie se fait sentir à tout instant et partout : dans la rue, au travail, dans les faits comme dans le langage et les écrits. Des appellations injurieuses donnent une idée de la mentalité colonialiste envers l’Algérien.

C) RÉSULTATS DU COLONIALISME FRANÇAIS EN ALGÉRIE

Ce qui frappe tout observateur c’est l’existence de deux sociétés différentes par leurs origines et leurs conditions :

  • d’ une part : le peuplement autochtone, le peuple algérien ;
  • d’ autre part : le peuplement européen qui s’ est implanté en Algérie avec la conquête coloniale.

Le système colonial a perpétué l’opposition entre vainqueurs et vaincus, entre Européens et Algériens, et maintenu la suprématie, la domination des premiers sur les seconds.

1er Point : LES EUROPÉENS :

au nombre d’un million environ, constituent une faible minorité, soit à peine 1/10 de la population de l’Algérie. Mais ayant le monopole de la citoyenneté avec les droits et libertés qu’elle comporte, cette minorité est en droit comme en fait maîtresse de notre pays, et l’exploite à son profit exclusif.

Certes c’est une caste de très gros possédants qui domine le pays, mais toute la minorité européenne jouit d’un privilège de nationalité et participe au pouvoir. Dès lors sa condition sociale se distingue nettement de celle du peuple algérien. Colons ou fonctionnaires, commerçants ou titulaires de fonctions libérales, dans leur grande majorité, les Européens constituent une classe privilégiée et soutiennent âprement le régime colonial.

De plus en plus il se forme une classe ouvrière européenne qui souffrant de l’exploitation capitaliste tend à se rapprocher de la masse opprimée des Algériens ; mais disposant tout de même de privilèges politiques et sociaux cette classe ne s’oppose que timidement encore au système colonial, bien que chaque jour les faits viennent lui montrer qu’ il est de son intérêt de s’ unir à la masse opprimée des Algériens.

2ème Point : LE PEUPLE ALGÉRIEN VAINCU ET SPOLIÉ EST RÉDUIT A LA MISÈRE :

chômage ou exploitation, misère et souffrance, voilà la condition de ce peuple fier et digne qui naguère vivait heureux dans son pays libre, voilà le drame algérien . D’un peuple de paysans laborieux et sains, le colonialisme a fait une masse de mendiants faméliques et de cireurs en guenilles.

Privés du nécessaire pour leur subsistance, vêtus de haillons habitant des taudis et bidonvilles, des milliers d’Algériens végètent ainsi dans un dénuement complet et des conditions d’hygiène déplorables.

La sous-alimentation constante et organisée depuis 1830 a affaibli et miné physiquement notre peuple, jadis vigoureux. La famine sévit à l’état endémique et des disettes comme celles de 1867-68 qui firent plus d’un demi -million de victimes se renouvellent périodiquement. Le colonialisme et la misère ont entraîné un cortège de fléaux sociaux comme l’alcoolisme, la tuberculose ignorés avant 1830 et qui font actuellement des ravages dans notre peuple. La mortalité infantile surtout atteint un des pourcentages les plus considérables du monde. Comme remède à cette situation dramatique le colonialisme qui en est responsable n’apporte rien. L’assistance médicale, la sécurité sociale qui sont organisées au profit de la minorité européenne, font complètement défaut à l’immense majorité du peuple algérien.

A la misère matérielle et physique du peuple algérien s’ajoute une misère intellectuelle. L’obscurantisme est une des plaies les plus graves dont souffre notre peuple. Plus de 90% de la population est maintenue dans l’ignorance totale. Alors que la culture nationale est étouffée, l’enseignement français est distribué parcimonieusement.

Enfin souffrance morale : vaincu, rabaissé au rang de serf, « d’indigène » méprisé, notre peuple souffre dans sa dignité bafouée, dans son honneur d’algérien, dans son patriotisme toujours vivace qu’ il lui est interdit d’ exprimer.

Misère et souffrance, voilà le sort du peuple algérien. Mais cette misère et cette souffrance constituent les meilleurs ferments de notre lutte.

D) LES MENSONGES DU COLONIALISME

Tel est le fait colonial en Algérie depuis 1830. Ainsi tombent un à un tous les mensonges que le colonialisme français répand à travers le monde pour essayer de justifier son mauvais coup de 1830 et le maintien de son exécrable domination sur notre Patrie.

  • Mensonge de la prétendue mission civilisatrice de la France,

car les véritables causes de l’invasion française sont uniquement la volonté de puissance et le désir d’ exploiter notre pays, ses richesses, ses hommes. Loin de civiliser notre pays, le colonialisme n’ a fait qu’arrêter son évolution spirituelle et matérielle. S’il existe une certaine civilisation matérielle en Algérie elle l’est uniquement au profit de la minorité européenne. La comparaison avec d’autres peuples, européens et américains, qui étaient en 1830 moins avancés que le nôtre mais le dépassent aujourd’hui montre que le colonialisme français a freiné beaucoup l’évolution de la Nation Algérienne.

  • Mensonge historique

quand les colonialistes soutiennent l’inexistence de la Nation Algérienne et cachent ou déforment notre histoire.

  • Mensonge économique lorsque l’impérialisme prétend avoir enrichi

une Algérie pauvre et couverte de marécages, alors qu’ en réalité, avant 1830 les ressources algériennes étaient excédentaires, si bien que sous la Révolution et l’ Empire, l’ Algérie était allée au secours de la France affamée.

Aujourd’hui, au contraire, le peuple algérien vit dans la misère pendant qu’une minorité colonialiste accapare nos ressources.

Certes, des routes, des chemins de fer, des ports, des barrages, des banques ont été créés mais uniquement au profit de la minorité coloniale. Le peuple algérien n’ en profite qu’ indirectement et subsidiairement.

  • Mensonge démographique

quand les colonialistes prétendent que c’est grâce à eux que la population algérienne est passée de 1 million à 10 millions d’habitants. Si l’Algérie était si peu habitée en 1830, comment aurait-elle pu lutter pendant un demi-siècle contre la première armée de l’époque et sacrifier deux millions de ses enfants ? Par ailleurs les données sociologiques montrent que l’accroissement de la population d’un pays ne dépend pas automatiquement du degré de prospérité. Enfin en Algérie la mortalité n’a guère baissé. Le développement démographique est dû uniquement à la vitalité de notre peuple.

  • Mensonge politique

quand l’impérialisme prétend assurer la liberté, l’égalité, la fraternité alors qu’il se contente de changer de vocabulaire sans améliorer les institutions, qu’il retire d’ une main ce qu’ il accorde de l’ autre et que les seules améliorations qui sont arrachées le sont contre son gré, grâce à la lutte acharnée du peuple algérien.

  • Enfin monstrueux mensonge de l’assimilation,

quand les colonialistes considèrent l’Algérie comme un territoire français et les Algériens comme des Français. C’est une hypocrisie d’abord, car l’Algérie n’est pas administrée comme une province française et les Algériens n’ont pas les mêmes droits et libertés que les Français. D’ailleurs les quelques Algériens égarés qui sollicitaient la nationalité et la citoyenneté françaises étaient taxés « d’anti-français ».

C’est plus encore une absurdité : historiquement, géographiquement, humainement l’Algérie est distincte de la France. Rien ne lie la Nation Algérienne à la France sinon plus d’un siècle de domination et de lutte. Non, l’Algérie n’est et ne veut être qu’algérienne.

III. – L’ OPPOSITION ENTRE LA NATION ALGÉRIENNE

ET LE COLONIALISME FRANÇAIS

De ce fait fondamental qu’est l’existence de la NATION ALGÉRIENNE dominée par le colonialisme français, il résulte une lutte incessante par laquelle le Peuple Algérien entend faire triompher ses aspirations légitimes à une vie libre.

LE DROIT DU PEUPLE ALGÉRIEN DE VIVRE LIBRE ET SOUVERAIN

SUR SON TERRITOIRE EST FONDÉ SUR LE DROIT NATUREL

ET SUR LE DROIT INTERNATIONAL PUBLIC

  • Selon le droit naturel et la morale universelle,

il est inadmissible qu’ un homme ou un peuple soit dominé, opprimé par un autre homme ou un autre peuple. La conscience humaine se révolte contre la domination française en Algérie.

  • Le droit du Peuple Algérien se fonde encore sur le principe des Nationalités et son corollaire le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes,

selon lesquels « toute nationalité a une vocation à former un Etat et à se gouverner elle-même d’une façon « indépendante ». Ces principes, après avoir tout d’abord servi de fondement aux anciennes colonies anglaises d’Amérique du Nord pour s’ériger en République indépendante en 1784, ont été proclamés par la Révolution française en 1789 et appliqués tout au cours des XIXème et XXème siècles pour devenir aujourd’hui les principes fondamentaux du droit international public.

Ces principes ont servi de fondement à la majorité des Etats actuels issus du démembrement des grands empires. Ainsi les différentes nationalités des Balkans, d’Europe, d’Amérique du Sud, d’Asie ont invoqué à juste raison ces principes pour s’ériger en Etats indépendants.

Les principes des nationalités et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes sont à la base du fameux message du Président Wilson en 1917 et le traité de Paix en 1919 les consacre positivement.

Ces principes ont été à nouveau solennellement proclamés dans la Charte de l’Atlantique et dans la Charte des Nations Unies votée par 51 Nations dont la France, en 1945.

L’article 1er alinéa 2 de cette Charte dispose en effet : « développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect des principes de l’égalité, du droit des peuples et de leur droit de disposer d’eux-mêmes et prendre toutes autres mesures propres à consolider la paix du monde ».

En vertu de ces principes, la Nation Algérienne a le droit de s’ériger en État souverain, indépendant de la France.

A) LE PEUPLE ALGERIEN A LA VOLONTE DE VIVRE LIBRE ET SOUVERAIN SUR SON TERRITOIRE NATIONAL

Cette volonté il l’ a manifestée par son héroïque résistance à l’ invasion française et par sa lutte actuelle contre le régime colonial.

  • Loin d’avoir désiré ou accepté la présence française,

le peuple algérien a, au cours d’une longue guerre qui a duré un demi-siècle, de 1830 à 1881, opposé à l’envahisseur une résistance acharnée qui constitue une des plus grandes épopées de l’ Histoire.

Dès le 14 juin 1830, jour où les Français ont mis pied sur le sol de la Patrie, le peuple algérien s’est dressé contre l’envahisseur ; la chute d’Alger, la capitale, et l’ abdication du Dey, loin de décourager notre peuple n’ont fait qu’exalter son patriotisme et sa volonté de lutte. Une pléiade de grands chefs a émergé du peuple pour organiser la résistance : le jeune Emir Abd el-Kader, après avoir constitué le gouvernement de la défense nationale, a tenu tête aux hordes impérialistes pendant 17 ans, leur infligeant même de lourdes défaites grâce à son génie militaire et politique.

Abd el-Kader, obligé de succomber devant une armée supérieure en nombre et en matériel, la résistance s’est poursuivie dans d’autres régions, notamment en Kabylie jusqu’ en 1857 avec l’héroïque Lalla Fathma N’ Soumer et dans le Sud.

En 1864, les Ouled Sidi Chikh ont repris l’offensive. Puis, après un temps de pause que le peuple algérien, vaincu mais non soumis, emploie à préparer de nouvelles forces, c’ est la grande Insurrection Nationale de 1870-71 sous la direction de Mokrani et Cheikh Ahhabad qui a soulevé l’Algérie de Collo à Cherchell, de la mer à Ouargla. Malgré l’héroïsme des Imseblens, notre courageux peuple, après avoir livré plus de 350 batailles, a dû s’incliner devant une supériorité technique et militaire.

Malgré une répression terrible qui avait suivi l’insurrection nationale de 1870, le Peuple Algérien ne s’est pas découragé. En 1881, à l’occasion de l’agression française en Tunisie, les Ouled Sidi Chickh, conduits par Bou Amama, brandissent à nouveau l’étendard de l’insurrection. Malheureusement leurs moyens étaient faibles. Les forces colonialistes parviennent à occuper tout le Sud Algérien, le Mzab y compris.

Ainsi, dans cette lutte gigantesque qui a duré 50 années, le peuple algérien a défendu farouchement son sol national mètre par mètre et ne s’est incliné, après avoir sacrifié deux millions d’hommes, que devant la supériorité matérielle de l’armée française considérée d’ailleurs à cette époque comme la première du monde.

Vaincu, le peuple algérien ne s’est nullement soumis ni résigné à sa défaite ; seulement après les lourds sacrifices consentis, il lui fallait panser ses blessures, reprendre des forces.

  • Après la résistance militaire, le peuple algérien reprend la lutte sous une nouvelle forme.

Tout d’abord il résiste de façon indirecte à l’oppression colonialiste et aux tentatives de dépersonnalisation. Par l’ attachement à ses mœurs, à sa religion, à sa langue maternelle, par son refus de s’ assimiler et de collaborer avec les dominateurs, le peuple algérien manifeste sa conscience nationale, son patriotisme toujours vivaces.

L’oppression politique et sociale, les inégalités, les injustices de toutes sortes, les multiples atteintes à sa dignité, à sa religion, à sa langue, loin d’ étouffer la conscience nationale, n’ont fait que l’ exalter, la renforcer, lui donner corps.

Le fait colonial lui-même donne naissance à des forces d’opposition par le réveil des énergies latentes. Le peuple algérien fait son éducation dans la misère et la souffrance, sa haine du colonialisme s’intensifie. Le désir de bonheur et de liberté s’exprime de plus en plus fort. Le patriotisme algérien prend une forme de plus en plus dynamique et s’oriente vers la lutte à outrance contre les forces d’oppression et d’exploitation. Ainsi se concrétise le sentiment national révolutionnaire du peuple algérien en lutte pour sa libération.

B) LA LIBÉRATION DU PEUPLE ALGÉRIEN EST UNE NÉCESSITÉ

  • Nécessité vitale pour lui-même,

car la domination coloniale tend non seulement à l’affaiblir, mais encore à le détruire. D’autre part, loin de progresser, de prospérer comme le font les peuples libres, nous sommes retardés dans notre évolution par le colonialisme.

L’Indépendance permettra au peuple algérien de s’organiser politiquement et socialement, de tendre vers son bonheur.

  • Nécessité aussi pour la paix dans le monde :

La question algérienne fait partie du vaste problème colonial. Or ce fait colonial est une cause permanente de guerre. La liberté et la paix dans le monde ne sauraient exister tant qu’ un tiers de l’ humanité sera opprimé, colonisé.


DEUXIÈME PARTIE

P R I N C I P E S D I R E C T E U R S

La nécessité pour nous, Algériens, de détruire la domination coloniale et de redonner son essor à notre nation ne fait plus de doute.

Quelle idéologie nous animera ? Quels seront les principes directeurs de notre action ? Nationalisme, révolutionnarisme, démocratie, voilà notre boussole.

I. – NATIONALISME

Le principe fondamental de la lutte libératrice algérienne c’est le nationalisme, c’est-à-dire que face au colonialisme, les Algériens combattent pour la Nation Algérienne et dans le cadre de celle-ci, pour la libération et la prospérité de ce tout géographique, historique, économique, social et culturel qu’est l’Algérie.

Le nationalisme peut se définir comme l’amour de la nation.

Etre nationaliste, mener une lutte nationale, c’ est tendre à solutionner, à l’ intérieur des frontières, les problèmes politiques, économiques, sociaux ou autres, de manière à assurer au peuple, aux nationaux du pays, le maximum de liberté, de grandeur spirituelle et morale, de développement culturel, de bien-être matériel.

Ceci nous amène d’abord à distinguer le nationalisme d’autres notions telles que le sentiment racial et le sentiment religieux dont la confusion serait un danger, ensuite à étudier les rapports du nationalisme algérien et successivement du principe marxiste de la lutte des classes, des pays frères d’ Afrique du Nord, des pays colonisés, de l’ internationalisme, sans oublier de préciser le problème de la minorité européenne d’Algérie.

Mais au préalable, il convient afin de supprimer toute équivoque, de dissocier deux conceptions possibles du nationalisme, et pour plus de clarté, de définir brièvement la nationalité.

NATIONALISME LIBÉRATEUR

ET

NATIONALISME OPPRESSEUR

Beaucoup taxent, à tort, de chauvinisme tout nationalisme, or il y a deux conceptions du nationalisme :

NATIONALISME LIBÉRATEUR

Dans une première conception, le nationalisme est une réaction contre les atteintes à l’ intégrité nationale, une réaction contre l’ annexion, une affirmation des valeurs nationales et la volonté de faire triompher ces valeurs.

Un tel nationalisme, qu’on trouve surtout chez les peuples opprimés, est ce qu’on appelle un nationalisme libérateur, en ce sens qu’il vise la liberté, le plein épanouissement des valeurs morales et matérielles nationales. D’essence démocratique de par son contenu, d’essence révolutionnaire de par son but qui est l’ épanouissement de la Nation, basé sur des faits justes, des aspirations absolument naturelles telles qu’ exercer pleinement sa souveraineté, parler librement sa langue, pratiquer sa religion, assurer sa liberté de conscience, vivre des produits de sa terre et rester maître de ses richesses, le nationalisme libérateur est le seul compatible avec les droits sacrés de l’ homme.

NATIONALISME OPPRESSEUR

C’est la deuxième conception du nationalisme, c’est celle qui caractérise plusieurs nations d’Europe.

Posant la nation comme dogme, professant « la nation au-dessus de tout », basé sur des faits faux ou forcés à dessein, souvent soutenu par l’hypertrophie du facteur historique, linguistique ou racial, un tel nationalisme qui prêche que tout doit être sacrifié à la nation considérée comme une idole, aboutit à l’expansion et à l’oppression. Expansion par l’annexion des pays voisins considérés comme « espace vital », oppression des peuples de ces mêmes pays et oppression même des nationaux de la nation conquérante car, pour maintenir la domination sur le pays conquis, un régime dictatorial est nécessaire, régime sous lequel les libertés individuelles ne peuvent être respectées.

Le nationalisme qui tend au développement de la nation au-delà de son cadre, avec comme conséquence l’occupation et l’étouffement d’autres nations, ce nationalisme, d’essence impérialiste, ne peut pas avoir sa place dans un monde où tous les efforts doivent converger vers le bonheur de l’être humain.

NATIONALISME ALGÉRIEN

Le nationalisme algérien, réaction d’ une nation opprimée contre un impérialisme, est un « nationalisme libérateur », donc opposé à ce nationalisme européen, chauvin, impérialiste, dont le bellicisme aboutit à l’asservissement de peuples par d’ autres peuples.

Le nationalisme algérien c’est l’amour de la Patrie algérienne, c’est la volonté de supprimer l’oppression colonialiste et de restituer au peuple algérien sa souveraineté usurpée, sa dignité bafouée, la propriété de ses biens ravis, c’est la volonté de lutter pour la libération politique, économique, sociale et culturelle du peuple algérien, c’est la volonté de mener la Nation algérienne vers la liberté », la démocratie et le bien-être.

Par conséquent, le nationalisme algérien c’ est le rejet de l’absurde thèse colonialiste, contraire à l’ Histoire et aux droits sacrés des peuples, d’ une « Algérie terre française » ; c’ est l’affirmation, devant les multiples tentatives colonialistes de dénationalisation, tentatives qui se manifestent par le refus de reconnaître une nationalité algérienne, la désignation des Algériens uniquement par le terme péjoratif d’ « indigènes » ou le terme confessionnel, donc sans nationalité, de « musulman », de l’ existence de la Nation Algérienne et donc d’ une Nationalité Algérienne, du droit du peuple algérien d’être souverain et de vivre libre et heureux.

DÉFINITION DE LA NATIONALITÉ

La nationalité distingue les habitants des diverses nations. Elle différencie, sur un territoire donné, le national de l’étranger, et définit par là même les droits de l’un et de l’autre, le second ne pouvant prétendre en avoir autant que le premier.

Comment est acquise ou octroyée la nationalité ?

Cela varie avec les diverses législations. La famille, le lieu de naissance interviennent, ainsi que certains événements et des considérations de politique démographique ; il convient de remarquer que la race et la religion ne sont d’aucun intérêt dans ce domaine.

En général on peut dire aujourd’hui : « Est national d’un pays donné l’individu y vivant, ayant la volonté d’y continuer à vivre, aimant sa patrie et travaillant à la prospérité et à la sécurité de celle-ci ».

Disons quelques mots, pour finir, de la citoyenneté :

La citoyenneté définit les rapports de l’Etat, représentant de la Nation, et des nationaux. Elle précise les droits et devoirs de ceux-ci vis-à-vis de la Nation et les obligations de l’Etat envers eux.

On peut être national d’un pays sans en être citoyen.

« Etre citoyen d’un pays c’est être dans ce pays un homme libre égal aux autres, c’est y être un gouverné qui choisit ses gouvernements, c’est y voir sa personne respectée, ses droits garantis, y bénéficier de tous les avantages que l’Etat garantit à tous et, en contre-partie, s’ y acquitter de tous ses devoirs ».

NATIONALISME ALGÉRIEN ET RACE

Chez certaines nations européennes, la race est l’un des éléments fondamentaux de leur nationalisme d’expansion et de domination.

Supériorité du colon, infériorité du colonisé dérivent pour ces nations de la race qui fait de l’un un être éminemment civilisé, de l’autre un être voisin de la bête, incapable de perfectibilité et de progrès.

Mais cette supériorité de certains groupements d’individus sur d’autres, supériorité basée sur des éléments biologiques tels que le sang, la couleur de la peau, etc. est une notion fausse car, si primitivement les diverses régions, aux divers climats du globe ont pu différencier des types humains, le monde d’aujourd’hui est un creuset où toutes les races se sont fondues pour donner un type unique : l’ homme dont le respect et l’ épanouissement, la liberté et le bien-être doivent être le but de toute politique, de toute action.

Le racisme, doctrine du mépris d’un homme pour un autre homme de sang ou couleur différents, doctrine de bellicisme et de triomphe du mal, est un fléau humain condamnable que le nationalisme libérateur, notamment le nationalisme algérien, combat comme impérialiste, et la lutte libératrice de l’Algérie contre le colonialisme n’ est pas une lutte d’un sémito-hamitisme contre un aryanisme quelconque, ce n’ est pas la lutte de brachycéphales contre dolichocéphales, ce n’ est pas la lutte d’une prétendue race africaine ou d’ une prétendue race arabe contre une prétendue race européenne ou une prétendue race latine, mais la lutte de l’ Algérien, du fils de la Nation Algérienne opprimée, quelles que soient les dimensions de sa boîte crânienne et la couleur de sa peau, contre le national d’ un pays d’Europe venu chez lui en conquérant l’exproprier arrêter son développement matériel et culturel, en un mot l’asservir.

NATIONALISME ALGÉRIEN ET RELIGION

Pas plus qu’il ne peut être confondu avec le racisme, le nationalisme ne peut s’ identifier au culte d’une religion.

Si la religion, qui ne connaît pas de frontière, s’adresse à l’âme, apporte à ses adeptes le réconfort moral et peut-être constitue un stimulant de l’activité humaine, l’homme, dans ses besoins dans son développement culturel et social, est conditionné par le sol sur lequel il vit et par le milieu dans lequel il évolue. Les frontières géographiques créent un tourbillon d’intérêts, de souffrances et d’aspirations communes devant lequel les confessions ne peuvent que s’effacer.

Le nationalisme libérateur, dont la nation est le but et le cadre d’existence, ne saurait être un principe d’action de nature religieuse.

Dans cette réaction de l’âme nationale contre les forces d’asservissement, dans cette action de nationaux pour leur libération politique, culturelle, économique et sociale, l’élément religieux ne joue pas de rôle efficient et l’on voit se dresser dans les deux camps, l’un contre l’autre, des hommes de même confession.

Il n’est que de se rappeler l’insurrection des pays arabes, à population en majorité musulmane, contre le joug des Turcs, bien que ceux-ci fussent aussi musulmans.

Plus récemment, dans la lutte nationale syro-libanaise contre le colonialisme français, les chrétiens syro-libanais ne furent pas les moins acharnés dans la lutte pour la liberté de la patrie. Ainsi, le nationalisme algérien ne peut pas être compris comme une sorte de « contre-croisade », l’histoire nous enseigne que l’ère des guerres de religions est close. Il n’ y a aujourd’hui que des guerres entre nations et des guerres entre opprimés et oppresseurs. Il ne s’agit plus de porter toujours plus loin la croix ou le croissant, mais d’assurer à chaque peuple, à l’intérieur de ses frontières, la liberté et le bien-être.

Sans vouloir nier l’importance de l’Islam en Algérie, ni son action passée et présente, il n’est pas et ne peut être question dans la lutte actuelle contre le colonialisme d’opposer deux religions, d’opposer le musulman au chrétien, mais bien plutôt d’opposer le colonisé au colonisateur.

Que la lutte nationale tende aussi à libérer le culte musulman des entraves colonialistes c’est incontesté, mais le mouvement national algérien n’en est pas pour cela une organisation religieuse voulant convertir des hommes de religion différente.

Le nationalisme algérien, dressé contre les forces qui étouffent le patrimoine national, doit grouper tous les Algériens abstraction faite de leur confession ; il défendra le patrimoine contre tous ceux qui voudraient y porter atteinte, quelle que soit leur confession.

Le colonialisme, dans des buts qu’il est inutile de répéter, ne cesse de vouloir confondre nationalisme algérien et Islam. Il est alors facile de crier au fanatisme, à l’esprit périmé et statique, contraire aux concepts de la vie moderne. Le colonialisme oppose constamment, dans son verbe et dans ses écrits l’ « Européen » ou le « Français » au « Musulman », c’est-à-dire une nationalité à une religion, singulier procédé de dénationalisation, habile peut-être autrefois, mais aujourd’hui trop grossier, car l’Algérien dissocie nettement la conscience nationale et la conscience religieuse et sait, quel que soit le degré de sa foi, qu’il est avant tout Algérien, c’est-à-dire fils et défenseur de la Patrie algérienne ; que la qualité d’algérien ne dérive point de la religion pas plus qu’elle ne dérive de la race, et qu’avant 1830 notamment beaucoup d’Israélites vivaient en Algérie, avaient les mêmes droits que les musulmans et étaient donc pleinement Algériens au même titre que ceux-ci. Et nous voilà amenés tout naturellement à examiner la question de la minorité européenne d’Algérie, née du fait colonial.

NATIONALISME ALGÉRIEN

ET PROBLÈME DE LA MINORITÉ EUROPÉENNE

Nous avons vu que la nationalité ne tenait ni à la race, ni à la religion. Mais dans divers pays, à côté de la majorité des habitants, établis sur le territoire depuis des générations et y exerçant leurs activités et dont la qualité de nationaux ne fait aucun doute, existent des minorités d’individus de nationalité étrangère établis cependant à demeure dans le pays : ainsi en est-il des ouvriers polonais dans le Nord de la France, ou mieux encore des Italiens de Tunisie qui mènent une vie propre, ont leurs institutions et leurs écoles.

Un problème se pose alors, celui du sort de cette minorité : ou elle garde sa nationalité d’origine et alors, corps étranger dans l’édifice national, donc source de complications et de dangers, elle verra ses prérogatives forcément limitées (rappelons-nous ici comment l’Allemagne, en 1938, a pu susciter et mettre à profit l’affaire des Sudètes pour s’emparer de la Tchécoslovaquie) ou bien, mêlée à la population locale, il n’y a plus alors aucun danger à ce que, fondue dans la masse des nationaux, elle jouisse de droits identiques.

C’est en fonction de ces données que peut être examinée la question de la minorité européenne d’Algérie.

En Algérien, à côté d’une majorité issue de générations d’Algériens qui tout au long de l’histoire ont travaillé sur le territoire national qu’ils ont enrichi et défendu, existe une minorité d’origine européenne, coiffée de la nationalité française, et née des divers éléments étrangers venus s’installer chez nous à la suite de l’agression de 1830.

L’installation à demeure de ces étrangers, le lieu de leurs intérêts et de leurs activités, appellent l’étude de leur situation au sein de la Nation Algérienne. Il n’est nullement question de méconnaître leur droit naturel d’hommes de vivre et de travailler paisiblement et seule la propagande colonialiste à dessein alarmiste parle de « valise ou de cercueil », mais il n’est nullement question non plus, tout d’abord de leur concéder une certaine supériorité ni certains privilèges colonialistes, ensuite de leur permettre de servir leur pays d’origine, d’être en Algérie une sorte de cinquième colonne au service de l’étranger.

Conformément alors aux principes en vigueur dans la plupart des pays, conformément à l’histoire (n’oublions pas en effet que les diverses minorités étrangères venues habiter sur notre sol depuis les Phéniciens et Romains et jusqu’aux Turcs, ont fini pas s’assimiler), nous disons que ces étrangers d’origine européenne jouiront de la nationalité algérienne dans la mesure où ils s’ intégreront dans la communauté nationale, se soumettront donc aux lois nationales édictées par l’Etat Algérien et à l’élaboration desquelles ils contribueront, travailleront à la grandeur et à la prospérité de la Nation Algérienne, en un mot : dans la mesure où ils se sentiront fils de la Patrie algérienne et agiront en tant que tels.

NATIONALISME ALGÉRIEN

ET PRINCIPE DE LA LUTTE DES CLASSES

Le principe de la lutte des classes c’est schématiquement, un principe marxiste qui, faisant abstraction des frontières, oppose dans le monde entier le prolétaire au capitaliste, l’exploité au possédant, le pauvre au riche, et affirme que la solution des problèmes mondiaux, aussi bien politiques qu’économiques et sociaux, réside dans une victoire du prolétariat par la mort du capitalisme.

Le nationalisme, par définition, c’est la solution des problèmes qui se posent à chaque peuple à l’intérieur des frontières nationales. Certes, tout comme il y a des problèmes universels, il peut y avoir des solutions universelles. Mais il ne faut jamais oublier que chaque peuple a sa personnalité propre, son génie propre, chaque peuple a ses lois propres conditionnées, par sa culture, son genre de vie, son histoire, ce qui convient à tel peuple, fait son bonheur, ne convient pas forcément à tel autre peuple, ne fait pas forcément son bonheur.

Ainsi, on parle bien de civilisation universelle, mais cela ne supprime pas les civilisations nationales : chaque peuple a sa civilisation, fait de son génie, issue d’une création propre ou même de la simple adaptation de motifs étrangers mais passé au moule national.

C’est pourquoi, dans les pays colonisés en général, en Algérie, en particulier, on ne peut aujourd’hui ramener le problème au principe de la lutte de classes.

Il n’y a pas en Algérie, face l’un de l’autre, un prolétariat et un capitalisme au sens où on les entend dans nombre de pays souverains, mais une nation opprimée contre l’impérialisme oppresseur.

En Algérie on ne peut parler de classes. Tous les Algériens font partie d’une seule et même classe celle des hommes courbés sous un joug colonialiste, sans libertés, sans droits.

En Algérie, il n’y a qu’un possédant : le colonialisme, et un exploité le peuple algérien.

Le problème est donc bien net : c’est la lutte non du prolétaire contre le capitalisme, mais celle d’un peuple opprimé contre le colonialisme qui opprime, c’est la lutte d’une nation avec tous ses fils contre un impérialisme qui l’écrase.

Et le nationalisme algérien, qui travaille à la libération et à la prospérité de la Nation, se doit de grouper en vue de cette tâche, toutes les énergies nationales. Nul ne doit être écarté ; tout Algérien souffre du colonialisme, sa contribution à la lutte est un impérieux devoir et chacun sera jugé sur ses efforts dans l’œuvre libératrice.

Quant aux quelques Algériens épars qui se font les complices et les instruments du colonialisme et profitent de l’affaiblissement du peuple algérien pour amasser des fortunes, on ne peut en tirer argument pour parler de classes en Algérie et détourner sur eux l’attention du Peuple qui doit être tout entière concentrée sur le Colonialisme, car de tels sinistres personnages portent en tous temps et en tous lieux l’édifiante appellation de « nationaux traîtres à leur patrie ».

De tels profiteurs ne doivent leur fortune qu’au fait colonial qui a privé le peuple algérien de sa souveraineté et donc de ses possibilités d’organisation, car une économie nationale sainement organisée conçue pour le peuple, par des représentants librement choisis par lui, dirigée et contrôlée par l’Etat, émanation de la Nation, lequel devra notamment empêcher que l’entreprise privée, stimulant nécessaire de l’activité de l’homme, ne sorte de son cadre d’institution au service du peuple, une économie nationale dans laquelle travail et richesses seront justement répartis, ne pourra pas donner naissance à l’inégalité sociale et empêchera donc la lutte de classes.

NATIONALISME ALGÉRIEN

ET AFRIQUE DU NORD

Le fait que l’invasion de l’Algérie ait été le prélude de celles de la Tunisie et du Maroc démontre amplement que les sorts de ces trois pays frères sont liés.

Une géographie commune, un passé commun –l’histoire nous a laissé trace de cette vaste patrie de Massinissa et d’Ibn-Toumerth- des frontières de séparation plus factices que réelles et renforcées seulement par le colonialisme dans des buts de division, un joug commun, des aspirations communes, voilà qui plaide largement en faveur d’une coopération toujours plus étroite du Maroc, de la Tunisie et de l’Algérie.

Et que l’un des premiers mouvements nationaux en Afrique du Nord ait été un mouvement nord-africain, c’est là plus qu’un symbole, l’expression d’une profonde réalité.

Certes, le colonialisme a pu, profitant de notre ignorance et de notre dénuement, utiliser l’un contre l’autre dans des répressions sauvages, les divers éléments de l’Afrique du Nord, mais voilà qui ne doit plus se renouveler. Ne pas prendre conscience de notre solidarité serait un crime, ne pas travailler à la concrétiser et à la renforcer en serait un autre.

Les mots d’ordre de l’Etoile Nord-Africaine, largement diffusés par le journal « El Ouma », demeurent des vérités qui s’ imposent, des vérités que le nationalisme algérien aura toujours à cœur de prêcher et dont nous devons chaque jour nous imprégner, à savoir que les destins de nos trois peuples sont liés, que l’indépendance nationale ne peut être que l’ indépendance de toute l’Afrique du Nord et qu’une seule et même action invincible parce que une, aboutira à la libération, à la prospérité, à la grandeur et à la défense du patrimoine nord-africain.

NATIONALISME ALGÉRIEN

ET PEUPLES COLONISÉS

Diverses nations, à l’instar de la nôtre, gémissent sous le poids de régimes colonialistes.

Souffrant du même mal, il n’est que trop clair que le devoir des nationalistes algériens est de rechercher la réalisation d’une entraide entre tous ces peuples opprimés.

Au joug colonialiste il est urgent et indispensable d’opposer un « FRONT commun des peuples colonisés ».

L’idée en existe déjà depuis longtemps, depuis la création en 1921 de « L’UNION INTERCOLONIALE » groupement de colonisés de divers pays, notamment d’Indochine et d’Afrique du Nord, dont l’organe, « Le Paria » dénonçait la barbarie colonialiste.

Cette idée de lutte commune des peuples colonisés ne doit point rester lettre morte. Elle doit être réalisée.

L’opprimé d’Afrique Noire, d’Afrique du Nord, du Viêt-Nam ou de Madagascar, verra ses efforts plus fructueux, sa libération plus proche et moins rude en cas d’action coordonnée de tous les peuples dépendants.

Et une telle action commune pour la libération nationale ouvrira la voie une fois la liberté et la paix retrouvées, à une solidarité et à une collaboration des plus étroites parce que nées dans le malheur, de toutes ces jeunes Nations libérées qui auront encore besoin l’une de l’autre pour assurer leur élan constructif et réaliser le bonheur de leurs peuples.

NATIONALISME ALGÉRIEN ET INTERNATIONALISME

Le nationalisme ne saurait s’accommoder d’un Internationalisme conçu comme une abdication de l’indépendance nationale, comme une subordination des petits pays à un plus grand.

Il ne saurait jamais être question pour la Nation Algérienne de se laisser intégrer dans une zone d’influence quelconque.

Mais s’il ne saurait être question pour elle d’aliéner quoique ce soit de sa souveraineté nationale et de sa pleine indépendance, cela ne signifie point qu’elle veuille vivre dans l’isolement.

La coopération internationale, et notamment une solidarité économique mondiale sont aujourd’hui d’impérieuses nécessités qui ne peuvent pas être méconnues.

Aussi l’Algérie se doit-elle de participer activement à la coopération, économique, culturelle, scientifique, internationale afin d’apporter sa modeste part à l’édifice du Progrès universel.

Et d’ores et déjà le peuple algérien est avec tous les peuples du monde qui comme lui luttent pour la Liberté et le considèrent comme l’égal en droits, et la Nation algérienne est, de par sa lutte de Libération aux côtés de toutes les Nations qui, dans les faits et non pas en paroles oeuvrent pour une plus grande Liberté dans le monde et pour la destruction de l’impérialisme.

II. – R É V O L U T I O N N I S M E

Le révolutionnisme, c’est le second principe de notre lutte. Dans notre idéologie, dans nos buts comme dans notre action, nous serons des révolutionnaires.

Le révolutionnisme, qui s’oppose au réformisme, est dans ce domaine, le seul principe qui soit justifié à la fois par les faits et par l’histoire.

R É F O R M I S M E

Il peut être défini comme un changement partiel, par étapes, et par certains moyens, de l’état de choses existant.

De la définition même découle la condamnation du réformisme dans le domaine de la lutte anticolonialiste.

Un changement partiel de l’état de choses existant, voilà qui ne peut satisfaire les aspirations d’un peuple qui souffre et dont le seul changement qu’il souhaite est celui de voir disparaître entièrement un système qui l’étouffe.

D’autre part, le changement étant obtenu par étapes, sans compter le temps indéfini au bout duquel il peut survenir, ne peut être qu’un changement imparfait, ne découlant pas d’un plan et d’un ordre logique, mais des circonstances et il n’est pas besoin d’insister sur l’urgence de la libération d’une NATION opprimée.

En n’utilisant enfin que certains moyens en excluant notamment la violence, le réformiste se prive d’armes précieuses de lutte à savoir la force et l’agitation populaires. Le réformisme est ainsi amené à utiliser des moyens secondaires comme des fins, à faire notamment du parlementarisme sa seule arme.

Or, d’une part, même obtenues, les réformes risquent pour un temps « d’apaiser » le peuple, donc de diminuer son énergie et de freiner son œuvre libératrice ; d’autre part, incapable d’opposer une force à l’adversaire, le réformisme est à la merci de celui-ci qui, par simple intimidation, en fait en définitive un instrument docile entre ses mains.

Ainsi le réformisme, surtout dans les pays colonisés, est à condamner irrémédiablement. L’histoire ne renferme l’exemple d’aucun peuple dont le sort ait été définitivement réglé par les réformes.

R É V O L U T I O N N I S M E

Définition : C’est un changement total, souvent brusque, obtenu par tous les moyens, de l’état de choses existant.

Un changement total : ici, pas de transigeance sur la fin, le changement doit s’opérer dans toutes les sphères, dans toutes les conditions, dans tous les domaines. Un régime est-il condamnable, il faut l’abattre tout entier. Pas de changement global des conditions actuelles sans révolution a-t-on dit.

Un changement obtenu par tous les moyens voilà surtout qui fait du révolutionnisme l’arme par excellence des peuples colonisés en voie de libération.

Tout d’abord, il convient de remarquer que révolutionnisme n’est pas synonyme de violence. Il n’exclut pas la violence, mais n’est pas seulement la violence.

Mais ensuite, afin d’être prêt à tout, il est nécessaire de constituer une force à opposer à l’ennemi.

Le révolutionnisme permet l’utilisation des multiples moyens secondaires propres à renforcer son potentiel, à renverser en sa faveur le rapport de forces existant.

C’est à ce titre que le parlementarisme peut et doit être envisagé par tous les révolutionnaires, à condition de veiller à ce qu’il demeure dans son cadre de simple moyen, faute de quoi on tomberait dans le réformisme.

Le révolutionnisme, excellent principe d’action, a reçu sa justification à la fois dans les faits et dans l’histoire, ce qui en fait le moyen de lutte efficace à utiliser par tous les opprimés, notamment par nous, Algériens, contre la domination colonialiste.

BASES SCIENTIFIQUES DU RÉVOLUTIONNISME

L’observation des choses et des faits montre que dans tous les domaines, économiques, sociaux, les changements s’opèrent non par transformation lentes, par évolutions mais par transformations brusques, par bonds c’est-à-dire par révolutions.

Ainsi le domaine des transports n’a pas été transformé par un perfectionnement des bêtes de somme, mais par l’invention d’abord de la roue, de la vapeur ensuite, enfin du moteur à explosion.

C’est surtout dans le domaine humain que les exemples de cette transformation par « bonds » nous apparaissent clairement, et l’histoire nous enseigne que les sociétés humaines ont progressé grâce à des révolutions, lesquelles sont l’aboutissement d’une lutte entre deux forces contraires, les forces anciennes, décadentes d’une part, les forces jeunes, montantes de l’autres. Les jeunes se développent, accumulent des énergies, luttent contre les anciennes et finissent par les égaler ; il se produit alors conflagration et changement de la situation antérieure.

Ainsi la Nation Irlandaise, dominée par l’Angleterre, n’a cessé durant des siècles, d’augmenter son potentiel, de renforcer sa lutte jusqu’au jour où la puissance de ses armes l’a libéré du joug anglais et en a fait une République Indépendante.

Un autre exemple, plus proche de nous est celui du Viêt-Nam, occupé vers la fin du XIXe siècle par le colonialisme français. Pendant un demi-siècle, le peuple vietnamien a lutté, préparé des forces, perfectionné ses moyens de combat, ce qui lui permet aujourd’hui de lancer le dernier assaut contre la puissance colonialiste. Ainsi sera close pour lui la période de domination étrangère et verra-t-il s’ouvrir une ère nouvelle de Liberté.

Ainsi le révolutionnisme est fondé sur la réalité des choses. C’est donc pour nous le grand principe à suivre ;

EN QUOI SERONS-NOUS RÉVOLUTIONNAIRES ?

Pour obéir aux lois de la transformation des choses, des idées et des sociétés humaines, nous serons révolutionnaires dans : nos buts, notre idéologie, notre action et enfin notre organisation.

A) RÉVOLUTIONNAIRES DANS NOS BUTS :

Nous devons viser non pas une petite transformation de l’état de choses actuel, une amélioration du colonialisme, ce qui est impossible et absurde, mais un changement total, la destruction du colonialisme lui-même, son anéantissement, en un mot : la Libération totale de la Nation algérienne.

Cette libération ne sera justement totale que si elle est :

  • politique, c’est-à-dire : Indépendance ;
  • sociale, c’est-à-dire : Justice sociale ;
  • culturelle, c’est-à-dire : Libre épanouissement de l’âme et du génie algériens.

Ces buts finaux n’interdisent nullement la lutte pour des buts immédiats plus modestes, mais l’arrivée à une étape ne doit pas arrêter l’action : elle doit faciliter la poursuite de la lutte, toujours plus haut vers le but final, vers l’équilibre des forces, qui permettra l’assaut décisif contre le régime colonial.

Par ailleurs, le changement que nous voulons dans notre situation par la destruction du colonialisme ne sera pas un retour vers le passé, vers la situation de notre pays avant 1830 ; qui dit révolutionnaire dit changement dans le sens du progrès, du nouveau, du meilleur. Depuis 1830 le monde a marché et l’Algérie aussi quoique arrêtée dans son évolution ne se trouve pas dans les mêmes conditions qu’au début du XIXe siècle.

L’Algérie de demain sera donc une Algérie moderne, à l’image du monde lui-même.

B) RÉVOLUTIONNAIRES DANS NOTRE IDÉOLOGIE :

  • « Sans théorie révolutionnaire, dit-on couramment, pas d’action révolutionnaire ». La théorie c’est l’ensemble des principes directeurs de l’action, principes tirés de l’expérience et qui ont pris une forme générale. Autant la théorie est inutile sans la mise en pratique, autant la pratique est aveugle sans la théorie qui éclaire la route.
  • Une idéologie révolutionnaire est donc à la base de toute action révolutionnaire. Etre révolutionnaire dans notre idéologie c’est être animé d’idées montantes et motrices, d’idées d’avant-garde, au lieu de continuer à obéir aux idées anciennes, périmées, rétrogrades.

Dans tous les domaines il nous faut avoir des conceptions modernes et scientifiques, rationnelles et positives.

En tant que révolutionnaires, nous devons dénoncer toute idéologie rétrograde, toute théorie réformiste et surtout le « suivisme » et la démagogie. Le « suivisme » consiste à observer les idées et le mouvement spontanés des masses non éduquées politiquement et à les suivre, à se traîner à leur remorque. Une telle conception diminue le rôle des éléments conscients dans le mouvement et freine la marche générale en avant.

Etre révolutionnaire, c’est marcher à l’avant-garde, mener le peuple derrière soi, rendre peu à peu les masses conscientes, les élever. Par contre, être « suiviste » c’est tout simplement faire de l’opportunisme ou pire de la démagogie. La démagogie consiste à flatter les instincts, les préjugés du peuple ou même ses aspirations sincères, pour attirer une grande popularité, et ce sans vérifier la justesse, la valeur ou la possibilité de ces aspirations. Si l’opportunisme trompe le peuple et sacrifie ses intérêts réels, la démagogie peut être criminelle quand elle mène à l’aventure ou ne mène à rien.

Cependant, une idéologie d’avant-garde ne signifie pas idées étrangères au peuple.

En tant que révolutionnaires, nous devons être là comme ailleurs essentiellement réaliste. Notre idéologie sera donc profondément algérienne, c’est-à-dire basée sur les facteurs constitutifs de notre Nation, sur les aspirations profondes de notre Peuple.

C) RÉVOLUTIONNAIRES DANS NOTRE ACTION

L’action révolutionnaire se distingue à la fois du réformisme qui n’agit que dans certains domaines et par certains moyens exclusivement pacifiques, et du terrorisme qui est l’action immédiate par la violence. L’action révolutionnaire est avant tout une action générale énergique et méthodique.

1°) NOTRE LIBÉRATION SERA L’ŒUVRE DU PEUPLE ALGÉRIEN TOUT ENTIER :

En effet, le Peuple tout entier est opprimé et souffre du régime colonial ; aucune catégorie sociale n’ est épargnée ; il importe donc que tout notre Peuple, hommes, femmes, jeunes agissent étroitement unis et selon des méthodes appropriées, pour la libération nationale.

2°) NOTRE ACTION DOIT S’EXERCER DANS TOUS LES DOMAINES :

Etant donné que l’oppression colonialiste est générale, dans tous les secteurs de la vie nationale où se fait sentir la domination du colonialisme, nous devons agir pour la supprimer.

Comme nous l’a montré l’analyse du fait colonial, notre action doit porter sur les domaines économiques, social, culturel, religieux et politique.

  • Domaine économique et social.

Nous devons agir pour affaiblir l’emprise des exploiteurs de notre Peuple, lui opposer de la part des travailleurs algériens, qui sont les véritables producteurs des richesses algériennes, une résistance de plus en plus grande et efficace.

Quoique notre action libératrice se base essentiellement sur le Nationalisme et non sur la lutte de classes, notre Peuple, prolétarisé par le colonialisme, doit combattre sur le plan social pour supprimer l’exploitation dont il est l’objet.

Parallèlement à cette lutte contre l’exploitation, notre action doit tendre à supprimer les fléaux sociaux qui ruinent la santé physique, intellectuelle de notre Peuple et amoindrissent son potentiel.

  • Domaine culturel.

– Un peuple ne s’affirme pas seulement par sa force matérielle : l’épanouissement culturel est tellement un des meilleurs facteurs de sa renaissance et de sa marche en avant, que le colonialisme déploie des efforts considérables pour étouffer notre culture nationale. Il importe donc de notre côté de travailler à cette renaissance, à cet épanouissement de la culture algérienne, expression de l’âme et du génie de notre peuple. Extension de la langue classique, développement des langues et des cultures populaires, production littéraire et artistique, lutte contre l’obscurantisme, voilà des tâches à accomplir.

  • Domaine religieux.

Quoique notre lutte ne soit pas une contrecroisade, là comme ailleurs, une lutte est à engager contre l’ingérence colonialiste dans la religion musulmane et contre les multiples et graves atteintes dont elle est l’objet.

Mais un grave problème se pose : ces multiples activités pour relever notre peuple, sont-elles possibles, sont-elles efficaces dans la situation actuelle de notre pays, c’est-à-dire sous la domination colonialiste ?

Certes, des expériences nous montrent combien ces activités sont rendues difficiles parce que les colonialistes détiennent le pouvoir politique, grâce auquel ils étendent leur oppression à tous les domaines.

Le problème Algérien est donc avant tout un problème politique, un problème de souveraineté.

Mais le colonialisme, devant la montée du mouvement populaire, est très souvent obligé de jeter du lest, d’accorder de mauvais gré des réformes qu’il essaiera d’ailleurs d’annuler d’un autre côté si le peuple se laisse faire et s’il ne réagit pas. Le colonialisme compte aussi sur ces réformes accordées pour endormir le peuple un certain temps sur ce résultat obtenu, ce qui est évidemment pour nous un piège à éviter ;

Moyennant ces restrictions, la lutte quotidienne sur des objectifs immédiats est tout à fait positive et trouve une place importante dans la lutte révolutionnaire parce qu’elle offre une meilleure plate-forme pour les luttes à venir par les résultats concrets qu’elle apporte, parce qu’elle permet d’entraîner le peuple tout entier à des luttes plus difficiles et plus décisives, parce qu’elle lui évite la lassitude et l’encourage par les petites victoires obtenues, parce qu’elle l’ éduque et qu’au contact des réalités elle lui montre que si des résultats immédiats et minimes peuvent être obtenus par sa lutte quotidienne, son sort ne sera définitivement amélioré que par la destruction complète du régime.

Dans la vie d’un peuple, tout se tient, les choses et les faits, s’entremêlent, s’interpénètrent.

Par son totalitarisme même le colonialisme français exerce une oppression générale et totale sur le peuple algérien.

Notre lutte pour notre libération est un tout. Toute action dans tel ou tel domaine est positive : toute victoire partielle est un pas en avant. Le relèvement social et le développement culturel ne peuvent que faciliter et aider la lutte politique.

La lutte dans tous les domaines permet d’utiliser toutes les aptitude, toutes les énergies de notre peuple, elle permet d’accroître les possibilités révolutionnaires de la Nation Algérienne.

Notre action sera donc générale, mais visera avant tout et essentiellement un but politique. Seule la libération politique permettra une libération sociale et un épanouissement culturel complets du peuple algérien.

3°) NOUS DEVONS LUTTER PAR TOUS LES MOYENS :

Contrairement aux réformistes, nous, révolutionnaires, nous ne devons pas nous lier les mains, restreindre notre activité à un plan ou procédé seulement ; nous devons admettre tous les moyens de lutte pourvu qu’ils correspondent à nos forces réelles. Deux moyens s’offrent à nous : la lutte légale et la lutte illégale.

La lutte légale se déroule publiquement, face à l’ennemi et se base sur les lois qui nous régissent, c’est-à-dire sur les rares libertés et possibilités que nous laisse le régime colonial. Cette activité légale comporte deux avantages :

  • d’abord facile puisque permise par l’ennemi ;
  • ensuite susceptible de porter sur un champ vaste et de toucher tout le monde.

Mais le colonialisme qui détient le pouvoir politique tend justement à réduire les libertés d’action en édictant de nouvelles lois plus sévères et même en violant ses propres lois quand les Algériens peuvent en profiter. D’où la nécessité, tout en profitant au maximum de toutes les possibilités légales, d’utiliser des moyens illégaux , efficaces parce que plus énergiques et aussi à l’abri des manœuvres et des réactions colonialistes.

Lutte légale et action illégale s’imposent ; il importe de les coordonner pour les rendre plus efficaces l’une et l’autre et aboutir de façon certaine au but désiré.

4°) NOTRE ACTION DOIT ÊTRE MÉTHODIQUE,

C’EST-À-DIRE ORGANISÉE RATIONNELLEMENT

Vu la force de l’ennemi et la qualité de ses moyens de combat, nous devons élever nos méthodes au moins à la même perfection.

Il faut bannir l’empirisme, la routine, en un mot le « primitivisme » qui gaspille nos efforts et ralentit notre marche. Agir sans méthode, sans règles, marcher à l’aveuglette sans préparation et sans équipement c’est prendre son temps et même c’est aller au suicide.

Pour atteindre notre but il nous faut un plan d’action systématique, plus ou moins lointain, un plan de lutte opiniâtre et durable. Stratégie et tactique, voilà la science de la direction de la lutte révolutionnaire.

La stratégie a pour objet de fixer la direction du coup principal pour une étape donnée de la révolution, d’élaborer un plan approprié à la disposition des forces révolutionnaires, de lutter pour la réalisation de ce plan tout au long de l’étape envisagée. La stratégie s’occupe des forces principales de la Révolution et des réserves, c’est-à-dire des alliés possibles.

La tactique a pour objet :

  • de fixer la ligne de conduite du mouvement pendant une période courte correspondant à un essor ou à un recul du mouvement révolutionnaire ;
  • de lutter pour l’application de cette ligne en remplaçant les anciennes formes de lutte et d’organisation par de nouvelles, les mots d’ordre anciens par de nouveaux. La tactique qui est variable selon les circonstances est une partie de la stratégie, subordonnée à celle-ci et destinée à la servir.

Il est nécessaire de distinguer la tactique de l’opportunisme :

Si la tactique est l’adaptation des formes de lutte pour atteindre, dans les circonstances nouvelles, le but fixé par le plan stratégique, l’opportunisme est l’absence de toute stratégie et tactique, c’est le changement total des activités, la déviation du but .

5) Quel doit être, selon cette conception révolutionnaire que nous avons choisie,

LE PROCESSUS GÉNÉRAL DE NOTRE LUTTE LIBÉRATRICE ?

Le réformisme étant écarté comme inefficace, il convient aussi d’éviter l’aventure de « l’assaut immédiat ». L’assaut est l’attaque d’une force organisée, préparée, entraînée, et non l’explosion spontanée d’une foule. Il faut donc rassembler, organiser, entraîner cette force.

  • Rassembler et unir

toutes les forces nationales en vue de la lutte libératrice ; c’est le rôle de la propagande qui dénonce les méfaits du colonialisme et exalte le patriotisme algérien en même temps qu’elle éclaire ces forces nationales et les rend plus conscientes.

  • Organiser et éduquer

le Peuple pour en faire une force homogène, souple, capable de lutter contre la force colonialiste.

  • Lutter :

nous devons mener contre le colonialisme une lutte incessante, opiniâtre pour, d’une part, entraîner le peuple, l’aguerrir, perfectionner ses méthodes, et d’autre part arracher les avantages utiles à l’amélioration des conditions de vie et à la progression dans la lutte. Par cette action incessante le Peuple algérien acquiert des énergies nouvelles jusqu’au jour où sa force révolutionnaire lui permettra de passer à l’offensive générale contre les forces du colonialisme, pour détruire totalement le régime d’oppression.

D) RÉVOLUTIONNAIRES DANS L’ORGANISATION :

Pour mener cette lutte révolutionnaire il faut unir tous les efforts individuels.

L’organisation est le rassemblement des individus suivant une discipline idéologique et matérielle pour une action commune en vue d’un but commun.

S’il n’existe pas une organisation forte, entraînée à la lutte et sachant la mener à tout moment et quelles que soient les circonstances, il ne saurait être question d’aucun plan d’action systématique, éclairé par des principes fermes et rigoureusement appliqués.

L’organisation doit être avant tout adaptée aux buts à atteindre et aux circonstances de la lutte.

Le Mouvement National Révolutionnaire doit être :

• À bases multiples : c’est-à-dire qu’à chaque domaine et à chaque aspect de la lutte doit correspondre une organisation spécialisée : syndicat, parti politique, etc.

• Une organisation de masse, c’est-à-dire grouper toutes les forces populaires, le maximum d’hommes, de femmes, de jeunes qui veulent participer à la lutte anticolonialiste, à l’action libératrice. Il est nécessaire pour avoir un large front d’écarter tout sectarisme nuisible.

• Une organisation d’élite, car si le nombre est nécessaire dans notre combat, la qualité ne l’est pas moins. Dans les conditions difficiles de notre lutte, seule une organisation d’élite peut accomplir les tâches révolutionnaires que nous nous assignons. Cette organisation doit rassembler les meilleurs éléments du peuple, par leur dévouement à la cause nationale, leur esprit révolutionnaire, leur compétence technique, et préparer les cadres capables de diriger le Peuple dans la lutte

Organisation légale et organisation clandestine :

Une organisation légale est nécessaire pour mener l’activité légale. Mais cette organisation est exposée à la répression ennemie. Pour mener l’activité illégale, pour permettre la continuité de la lutte malgré les répressions du colonialisme, une organisation clandestine s’impose. Choix rigoureux des membres, secret rigoureux doivent être la base de cette organisation.

Au centre du Mouvement National de libération, il y a le Parti , c’est-à-dire l’organisation politique. Un parti révolutionnaire doit être :

UN PARTI D’AVANT-GARDE,

c’est-à-dire être animé et guidé par une idéologie et une théorie révolutionnaires. « Seul un parti guidé par une théorie d’avant-garde peut remplir le rôle de combattant d’avant-garde ». Le parti doit, pour diriger le Peuple, marcher à l’avant et non se traîner à la remorque des événements ; il doit voir plus loin et plus grand ; il doit être l’éducateur politique et l’état-major du Peuple dans la lutte révolutionnaire. « Il ne suffit pas de coller l’étiquette d’avant-garde sur une théorie et une pratique d’arrière-garde. Il faut travailler beaucoup et avec opiniâtreté à élever notre conscience politique, notre esprit d’initiative et notre énergie. »

Mais quoique d’avant-garde, le parti ne doit jamais s’isoler du Peuple ; il doit garder contact, posséder un crédit moral et politique auprès du Peuple pour pouvoir le guider, le mobiliser dans la lutte. Le Parti doit puiser ses énergies du Peuple en y poussant de profondes racines, en un mot : être un « Parti du Peuple », luttant avec le Peuple et pour le Peuple ;

UN PARTI ORGANISÉ.

Le parti doit éduquer le Peuple, lui inculquer l’esprit d’organisation, de discipline, de lutte méthodique ; pour s’acquitter de cette tâche il doit lui-même être la personnification de la discipline et de l’esprit d’organisation.

Spécialisation des tâches, hiérarchisation des fonctions, centralisme de l’autorité, voilà les bases de l’organisation.

Spécialisation des tâches : pour utiliser les compétences et améliorer le rendement ;

Hiérarchisation des fonctions : chaque membre du parti obéit au supérieur et commande aux subordonnés ;

Centralisme : c’est-à-dire que l’autorité vient d’en haut.

Cependant le centralisme qui est nécessaire peut aboutir à l’ossification du parti, à l’étouffement des militants et même à une déviation, d’où nécessité de le corriger par un esprit démocratique, c’est-à-dire un contrôle des dirigeants par la base en un mot : Centralisme démocratique.

UN PARTI HOMOGÈNE, c’est-à-dire basé sur l’unité idéologique, l’unité organique, l’unité dans l’action. Pour être fort le parti doit avoir une cohésion et une discipline de fer.

La discipline n’exclut pas les discussions, les luttes d’opinions au sein du parti, au contraire, la discipline ne peut être totale que si elle est consciente et librement consentie.

La discussion terminée, la critique épuisée, dans des formes adéquates comme dans les congrès ou les conférences, l’unité de volonté et l’unité d’action de tous les membres du parti sont des conditions indispensables sans lesquelles on ne peut concevoir un parti.

Il s’ensuit que l’existence de fractions est incompatible avec l’unité du parti. Le parti se fortifie en s’épurant des éléments opportunistes qui le désorganisent et freinent son action révolutionnaire.

Élan révolutionnaire d’une part, sens pratique et esprit d’organisation de l’autre, voilà les conditions d’une action efficace, d’un succès certain.

Deux dangers sont à éviter : d’une part le verbiage ou élucubration révolutionnaire qui se substituent à l’action, d’autre part l’affairisme sans principes, la routine.

Pour remédier à ces dangers il convient de se soumettre à une autocritique régulière et rigoureuse.

Il n’y a pas d’homme ni de parti infaillible, c’est dans l’action que l’on apprend à lutter, l’expérience est justement l’ensemble des faits positifs ou négatifs qui peuvent servir comme leçons. En tant que révolutionnaires nous devons toujours tendre à remplacer les anciennes formes d’organisation et de lutte par de nouvelles plus efficaces, c’est cela l’autocritique dans un mouvement.

Faire une faute peut n’être pas grave et personne n’est infaillible, mais renouveler ses propres fautes peut être criminel.

Un parti sérieux se reconnaît en face de ses erreurs . Il doit analyser objectivement toutes les situations, reconnaître ce qu’il y a de positif ou de négatif, découvrir les erreurs, rechercher les causes de ces erreurs et enfin trouver les meilleures solutions pour y remédier. Sans cette autocritique courageuse le mouvement dévie de sa ligne et dégénère.

Révolutionnaires, nous irons toujours de l’avant dans les idées et dans les faits, nous lutterons toujours avec énergie et méthode.

III – D É M O C R A T I E

La démocratie, que nous érigeons comme notre troisième principe d’action, veut dire strictement « Gouvernement du Peuple ».

Mais de par le monde entier ce terme a pris un sens plus large, il implique la liberté et le plein épanouissement des hommes, il représente l’aspiration la plus chère de tous les peuples.

Le Peuple algérien, dont les énergies sont tendues vers la conquête de son bonheur, aspire lui aussi à la démocratie, qui en est la condition. L’amour de la démocratie a été chez l’algérien une caractéristique constante au cours de son histoire et il en reste des traces dans certains traits de sa vie. Mais cet amour n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui, où le Peuple algérien, assoiffé de cette démocratie, lutte pour sa liberté politique, pour faire respecter sa dignité, ses biens, son culte et tout son patrimoine culturel.

C’est pourquoi nous posons aujourd’hui la démocratie comme un principe permanent, qui nous guidera aussi bien dans la lutte actuelle anti-impérialiste, que dans le relèvement futur de notre Nation.

En effet, en gardant vivant en nous cet esprit démocratique qui nous anime, nous apportons à notre lutte un facteur idéologique constamment accru et renouvelé par le colonialisme qui tend à s’y opposer. Mais c’est surtout pour ne pas perdre dans le futur les fruits de notre action actuelle que nous posons ce troisième principe. Un peuple qui lutte pour l’indépendance nationale doit rester constamment vigilant pour que cette indépendance ait pour lui le contenu qu’il souhaitait. Cette vigilance doit être entretenue développée pendant la lutte.

Enfin, la lutte qui nécessite le groupement d’un grand nombre d’individus acquiert, quand ce groupement est conçu selon des principes démocratiques, une grande efficacité.

LA DÉMOCRATIE DANS NOS BUTS :

c’est d’abord la démocratie sur le plan politique, la participation du peuple tout entier au gouvernement du pays, à la gestion générale et locale de ses affaires, son contrôle permanent pour faire respecter les libertés fondamentales.

La contrainte et l’oppression se manifestent également par les déficiences de la vie sociale qui empêchent le peuple d’agir et de penser sainement ; c’est pourquoi la démocratie est aussi pour nous un but dans le domaine social, dans l’instauration d’un régime bannissant l’exploitation de l’homme par l’homme , véritable plaie entravant l’essor du peuple.

Dans le domaine culturel, la démocratie permettra le développement de la personnalité du peuple, encouragera les manifestations du génie populaire et le développement de toutes les intelligences.

Tel est pour nous l’aboutissement logique d’une lutte qui n’aurait pas son sens entier si elle n’était orientée dans un sens démocratique.

C’est pourquoi également, l’organisation, qui est à l’avant-garde de la lutte doit être selon des principes démocratiques.

Comprise de la sorte, elle reflétera les points de vue de tous et acquerra la cohésion nécessaire, en même temps que les méthodes et les lignes d’action seront perfectionnées grâce à la confrontation des points de vue. Bref, ces principes démocratiques ne s’opposeront en aucune manière au centralisme qui est une nécessité mais contribueront à le rendre plus efficace par la collaboration générale.

Ainsi, NATIONALISME, RÉVOLUTIONNISME et DÉMOCRATIE forment pour nous un tout dont les éléments se complètent admirablement et constituent, pour chaque modalité que peut présenter la lutte, pour chaque circonstance nouvelle, des GUIDES ET DES POINTS DE REPÈRE précieux parce qu’ils correspondent à la RÉALITÉ même. Telle doit être la qualité première d’une DOCTRINE qui veut se transformer en action.

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