L’Algérie à la « une » – Colette Jeanson

Revue Esprit juillet 1955

—  Est-ce qu’on parle de nous, maintenant ? demandait, dans sa prison, un jeune « hors-la-loi ».

—   Oui, lui répondit-on.

—   Alors, ça valait la peine de se sacrifier.

En ce temps-là, où fort peu de gens se risquaient à évaluer l’ampleur des événements, on parlait de « l’opération-suicide ». Et de fait, des hommes se jetaient au maquis sans avoir eu la moindre possibilité de comprendre les origines et le mécanisme du « complot de la Toussaint » : du moins avaient-ils mesuré qu’en ces lieux résidait l’unique chance, désormais, de rendre public le problème algérien ; du moins avaient-ils perçu le secret acquiescement d’une population qui, déjà, se sentait « moins humiliée ».

L’opération-suicide a réussi ; l’Algérie, enfin, est à l’ordre du jour. On en parle beaucoup, et fort bruyamment : puisqu’elle refuse de se taire, il ne reste plus qu’à tenter d’en couvrir la voix. Voici donc réapparaître la « mission civilisatrice de la France », les « trois départements français », voici « la dernière venue des provinces françaises … une des plus belles et des plus solides »…

La voici:

1 million d’Européens, 9 millions de Musulmans.

Répartition des terres :

2.720.0       hectares pour 25.000 propriétaires européens.

7.672.0       hectares pour 532.000 propriétaires musulmans.

En 1951, date des dernières statistiques, les terres productives se répartissaient ainsi :

1.540.650 hectares       pour les        25.000 Européens,

2.593.410 hectares       pour les      532.000 Musulmans.

Sans doute n’est-il pas inutile de préciser ici que cette concentration massive des terres, entre les mains des colons français, est l’aboutissement de séquestres répétés (dont le premier, celui du 8 septembre 1830, attribuait à l’Etat les biens habous et les propriétés des Turcs algériens) et d’une série d’expropriations, de spéculations, d’accaparements, dont il serait faux de croire qu’ils ne regardent, en gros, que la période de la Conquête [1] ; en 1949 encore, des « lots d’agrandissement » sont venus s’inscrire dans la tradition, au bénéfice d’un certain nombre de colons.

La colonisation s’est donc approprié les meilleures terres : 90 % des vignobles appartiennent aux Européens, soit, en valeur, le tiers de la production agricole totale ; or les Musulmans consomment très peu de vin, mais, par contre, ils ont faim… En fait, le revenu moyen de l’agriculture, dont vivent près de 7 millions d’Algériens, est à peine supérieur à celui de l’Inde : 20 000 fr. par an, tandis que les revenus de certains grands propriétaires atteignent le milliard.

70 à 75 % des terres possédées par les Musulmans étant trop médiocres, ou trop morcelées pour être viables, les campagnards affluent vers les villes, où ils constituent, faute d’emploi, un sous-prolétariat entassé dans les taudis et les bidonvilles.

Personne ne se dissimule plus que, seule, l’industrialisation de l’Algérie parviendrait à résorber le chômage (environ 1.500.000 Algériens sont sans emploi [2]), à rééquilibrer la balance commerciale, à assainir le budget. Mais les rapports économiques entre la France et l’Algérie reposent uniquement sur les principes du « Pacte colonial » : la colonie est source de matières premières et débouché pour les produits manufacturés ; ainsi la tonne de marchandise vaut-elle quatre fois plus cher à l’entrée qu’à la sortie. En un mot, les ressources de l’Algérie sont pompées par la France et non point utilisées sur place pour le pays lui-même.

Combien de fois, lors d’un récent voyage, m’a-t-on parlé, mais comme d’une insurmontable fatalité, de ces deux petites industries qui avaient dû fermer leurs portes à la suite de leur boycottage par des industries métropolitaines similaires. L’Algérie est un marché réservé. « Il ne nous appartient pas de prendre l’initiative de l’industrialisation, ce qui nous donnerait vis-à-vis de l’industrie française une position agressive en tant que colonie », disait un jour le directeur des Affaires économiques algériennes. L’Algérie, c’est un réseau de communications conçu avant tout pour l’exportation, et non pour l’unification du pays. Grâce à ce système, les quelques sociétés qui exploitent les richesses de l’Algérie, exportant la quasi-totalité de la production, avouent des bénéfices substantiels et qui vont en augmentant. L’exemple des Mines de l’Ouenza est instructif : 1947, 76 millions ; 1949, 557 millions ; 1951, 964 millions ; 1952, 2 milliards 484 millions.

Les salaires journaliers dans l’agriculture — où l’on compte seulement 200.000 travailleurs permanents et 300.000 travailleurs saisonniers — sont de 317, 368 et 407 francs selon les zones, pour une journée de 12 à 14 heures de travail (contre, en France, dans la première zone, 1.206 fr. par journée de 12 heures).

Dans l’industrie et le commerce, les salaires horaires sont de 74 fr., 82 fr. 50 et 91 fr. selon les zones, les salaires mensuels tournant autour de 15.000 fr.

Les allocations familiales n’existent pas pour l’agriculture et, pour l’industrie et le commerce, elles sont trois fois moins élevées qu’en France. Ainsi, seul un enfant musulman sur cinq donne droit à l’allocation, et encore ne représente-t-il alors que le tiers d’un enfant français.

La Sécurité sociale (qui ne fonctionne que depuis avril 1950) n’accorde les indemnités journalières qu’à partir du onzième jour d’arrêt du travail, le remboursement des frais médicaux à partir de 2.000 fr. dans l’année ; et elle ne couvre pas le risque maladie dans l’agriculture, où seule existe l’assurance chirurgicale.

Quant aux chômeurs, outre qu’ils n’ont droit à aucune allocation, ils se voient en même temps privés des prestations familiales et des assurances sociales.

A noter enfin que le coût de la vie est sensiblement le même en Algérie et en France.

Le niveau de vie de la population algérienne étant l’un des plus bas du monde, l’état de santé y est alarmant. Lors d’une semaine que les Secrétariats sociaux d’Algérie employèrent, en mai 1954, à une « Croisade contre la faim », le professeur Giberton, de la Faculté de Médecine d’Alger, attirait l’attention, non seulement sur les désastres de la sous-alimentation, mais encore sur ceux de la « malnutrition ». Sous-alimentés la plupart du temps (si le chef de famille est en chômage, s’il tombe malade ou si la récolte est mauvaise, toute la famille tombe dans la catégorie des très pauvres, n’ayant plus alors la quantité de calories nécessaire[3]), les Algériens, en effet, sont mal nourris, car les déficiences en protéines, calcium et vitamines qu’accusent les céréales, ne sont corrigées par aucun apport normal de viande et de lait. Cette situation chronique donne naissance à une maladie spécifique, le « Kwashiorkor », ou « œdème de famine », dont les Journées de pédiatrie, organisées il y a deux ans par le Doyen de la Faculté de Médecine d’Alger, ont fait leur thème d’étude.

Il suffit d’aller en Algérie pour être frappé par le nombre des aveugles : « Dans certains secteurs, le nombre des trachomateux est hélas très élevé, de l’ordre même de 90 % » (Rapport du budget de la Santé publique).

La mortalité infantile est très élevée ; les statistiques comparées reflètent d’ailleurs assez mal la situation réelle, puisqu’elles ne portent que sur les trente principales villes ; voici néanmoins ce qu’elles révèlent :

Moyennes mensuelles pour les enfants de moins d’un an :

                                                                    Européens          Musulmans

1952                                                                    54                       168               pour mille

1953                                                                    46                       181               pour mille

Or, on évalue généralement à près de 50 % les enfants musulmans qui meurent avant l’âge de cinq ans. Sans doute peut-on parler de régression de la mortalité infantile, mais elle apparaît mal, compte tenu de l’accroissement démographique considérable — loi de misère, et non de progrès, comme le prétendaient récemment encore, devant moi, certains Français d’Algérie —, qui atteint le chiffre annuel de 250.000.

« La tuberculose est quatre fois plus fréquente chez les Musulmans que chez les Européens » (Rapport du budget de la Santé publique). Et l’on évalue à 400.000 le nombre des tuberculeux ; or, d’après l’Annuaire statistique de l’Algérie, on ne compte, pour l’Algérie tout entière, que 26 dispensaires antituberculeux (dont 3 privés).

Enfin, l’Algérie ne dispose (cf. Annuaire statistique, 1953), avec ses 10 millions d’habitants, que de :

26.037 lits pour 149 hôpitaux (dont 12 hôpitaux militaires) ; dans de telles conditions, il n’est pas rare de voir plusieurs malades par lit.

1.851 médecins, dont 1.145 pour les seules villes d’Alger, Oran et Constantine, et 706 pour le restant de l’Algérie.

660 sages-femmes (penser ici au chiffre brut des naissances musulmanes : 370.000 à 380.000 par an).

611 pharmaciens.

462 dentistes.

Le 22 février 1955, s’ouvrait à Alger, pour une semaine, une exposition intitulée : Grandeur et misère de l’école publique laïque en Algérie, sous l’égide du Comité de scolarisation et de lutte contre l’analphabétisme, de la Fédération de l’éducation nationale, du Syndicat des instituteurs, des Syndicats de l’enseignement secondaire et de l’enseignement technique, de la Ligue de l’enseignement et de la Fédération algérienne des conseils de parents d’élèves. Rien ne saurait mieux traduire le bilan auquel aboutissaient, après des années de difficiles et patientes recherches, les organisateurs de cette exposition, que la terrible accusation étalée en grosses lettres sur un panneau : « Si l’on n’inaugure pas une politique révolutionnaire de scolarisation, la situation, tragique actuellement, deviendra catastrophique. » De fait, la catastrophe n’est pas loin :

Tous les enfants européens sont scolarisés, contre un enfant musulman sur dix.

Et les efforts tentés jusque là ne résolvent rien. Ainsi du plan de 1944, qui prévoyait à l’époque, où 1.140.000 enfants n’étaient pas scolarisés, la construction en vingt ans de 20.000 classes destinées à recevoir un million d’élèves. Or, non seulement le plan a pris du retard sur les prévisions de 1944 (environ 20 000 élèves), mais il ne tient aucun compte de l’accroissement démographique. Si bien qu’en 1965, le problème sera plus loin que jamais d’être résolu. De plus, le programme de construction des écoles « tient beaucoup plus compte des nécessités du découpage électoral que des besoins réels ». Il n’existe aucun contrôle de l’utilisation des crédits (le coût des constructions est anormalement élevé), mais par contre il faut souvent deux ans de délibérations pour tenir compte du protocole en onze points établi par l’Administration pour construire une classe. Quant aux crédits eux-mêmes, sur un total actuel de 4 milliards 465 millions, ils ont diminué depuis 1952-53:

de 45 millions 1/2 pour l’enseignement supérieur,

de 110 millions pour l’enseignement secondaire,

de 125 millions pour l’enseignement technique et professionnel,

de 140 millions pour l’enseignement primaire,

de 45 millions 1/2 pour les écoles de douars,

soit, au total, line réduction de 466 millions, alors que les prix montent. Parallèlement, les crédits affectés à l’éducation physique et aux sports ont diminué de 140 millions, et ceux destinés aux mouvements de jeunesse, de 15 millions. De plus, rien n’est réellement prévu pour l’enseignement agricole dans ce pays qu’on prétend vouer à l’agriculture.

Enfin, l’un des aspects angoissants de la scolarisation en Algérie est le manque d’enseignants : faute de personnel, trente écoles communales ont été fermées en Kabylie. Les écoles normales manquent de moyens, et les conditions de vie imposées aux maîtres détournent de plus en plus les jeunes de l’enseignement.

En outre, les enfants scolarisés le sont fort mal : effectifs pléthoriques, régime de la mi-temps pour la moitié des classes.

Quant à la langue maternelle du peuple algérien, elle est considérée depuis l’arrêté du 8 mars 1938 — et malgré le statut voté en 1947 — comme « langue étrangère au pays ». Et les médersas, qui seules peuvent diffuser une culture traditionnelle authentique, ont toujours rencontré les pires difficultés (la plupart d’entre elles sont d’ailleurs fermées depuis le 1er novembre).

Le culte musulman demeure sous la tutelle directe de l’administration, qui nomme et contrôle les muphtis et les imans.

La politique algérienne, à la solde de quelques gros colons et de banques dont les intérêts sont essentiellement constitués par la vigne et l’alfa, a, de ce fait, ses particularités :

L’Assemblée algérienne, dont le pouvoir de légiférer est soumis à l’approbation du Gouvernement français, est composée de 120 délégués : 60 pour le premier collège électoral (les Européens, soit 1/10°  de la population, plus un tout petit nombre de Musulmans), 60 pour le second collège (9/10° de la population). Or ce second collège n’a le droit d’élire que :

—  la moitié des députés et sénateurs d’Algérie,

—  la moitié des représentants algériens à l’Assemblée de l’Union française,

—  la moitié des membres de l’Assemblée algérienne,

—   la moitié des conseillers généraux,

—   les deux-cinquièmes des conseillers municipaux dans les communes de plein exercice (où le maire est toujours français).

Le seul cas où le 2e collège ait le droit de participer normalement à l’élection de ses représentants dans les centres muni­cipaux et les douars n’est qu’une supercherie : car il s’agit des communes mixtes (plus nombreuses que les communes « de plein exercice »), placées, en fait, sous l’autorité judiciaire, administrative et militaire d’un administrateur ou d’un caïd nommés par le Gouverneur.

Quant aux Territoires du Sud, ils sont soumis à l’administration militaire.

Il  y eut, bien sûr, le Statut voté par l’Assemblée nationale le 20 septembre 1947, et dont certaines clauses ont un caractère progressiste : par exemple, l’article 14, qui prévoit une éventuelle application des lois nouvelles métropolitaines, pour peu que l’Assemblée algérienne en prenne la décision ; ou l’article 50, visant à la suppression du régime des Territoires du Sud, ceux-ci devenant départements après avis de l’Assemblée algérienne ; ou bien encore l’article 53, qui prévoit la suppression progressive des communes mixtes, après décision de l’Assemblée algérienne ; et encore l’article 56, stipulant la séparation du culte et de l’Etat après, une fois de plus, décision de l’Assemblée algérienne ; ou l’article 57, enfin, qui officialise la langue arabe, après, bien entendu, décision de l’Assemblée algérienne.

On le voit, l’Assemblée algérienne avait un rôle énorme à jouer ; si bien que la colonisation — qui ne voulait, sous aucun prétexte, voir appliquer, même progressivement, un tel Statut — n’avait qu’une issue : rendre l’Assemblée algérienne introuvable. Dès lors, les élections furent systématiquement truquées.

Ainsi la France — qui n’a jamais demandé aux Algériens s’ils voulaient devenir Français — n’a même pas joué honnêtement le jeu de : « l’Algérie c’est la France ». Les « hors-la- loi » ne sont pas ceux qu’on pense.

Les faits sont là : qu’on prenne un peu de temps et qu’on lise les documents officiels. Aussi gênante soit-elle, on ne peut continuer d’ignorer une telle situation.

Ah, le « vaste « Musée de l’Homme » passionnant », en effet, que le Président Laquière annonçait au Gouverneur Général Soustelle…

— Mais, dira-t-on, et l’oeuvre française, enfin ?

Certes elle est là. Aucune baguette magique ne l’a subtilisée. Seulement, elle n’est visible que pour certains, toujours les mêmes. Je le regrette, mais, une fois de plus, la question demeure posée : quel sens peut revêtir l’oeuvre française pour une population qui meurt de faim à Côte des vignes et de l’alfa ? Quelle gratitude peuvent avoir les 500.000 Algériens parqués dans ces bidonvilles qu’aucune description ne saura jamais rendre, les centaines de milliers d’Algériens entassés dans des gourbis, quand ils songent à Alger-la-Blanche, à cette Belle-Alger, où la densité de population, dans la Casbah, est l’une des plus élevées du monde ? Quel bénéfice les Algériens retirent-ils de ces rares immeubles modernes dont les loyers sont trop élevés pour eux ? Quelle satisfaction ont-ils en regar­dant certaine cité, même quand on la nomme « de la promesse tenue » ? Quel sens peut prendre, aux yeux des habitants d’une commune d’Oran, la construction de 300 logements réservés « aux plus dignes », c’est-à-dire à ceux qui peuvent verser 18 000fr. d’avance, glisser un billet dans la main d’un adjoint et payer mensuellement 3 à 5.000 fr. ? Or, comme les baraquements ont été démolis, les moins dignes se trouvent dans les rues avec leurs maigres bagages… Quel avenir peuvent espérer ces chômeurs, quand ils savent qu’on projette d’accueillir 200.000 travailleurs italiens ? Quelles pensées sont les leurs quand, en haillons, ils côtoient les beaux vêtements des Européens, ou quand ils se font heurter par de trop confortables voitures ?

Et les répressions ? Et le racisme ? Qui donc peut croire que les Algériens ont pu si facilement oublier la Conquête et sa longue suite de crimes ? Qui donc peut croire que les Algériens ont oublié les 40.000 morts du Constantinois en 1945, et Bordj-Menaïel en 1947, et Haussonvillers en 1948, et le « ratissage » de Sidi-Ali-Bounab en 1949, et les « nettoyages » des Aurès en 1950 ?… Qui donc peut croire que les Algériens voient une telle différence entre les paroles de haine de MM. de Saint- Arnaud, d’Isly, d’Hérisson, et celles du Maréchal Juin, ou celles, si répandues, de leurs « frères français » : « Avec ces gens- là… », « Si tu n’es pas sage, j’appelle l’Arabe », « Les Arabes ne sont pas capables de… » Bien sûr, c’est trop facile de créer les faits, puis de les constater en levant les bras au ciel : « Les Arabes ne savent pas lire », « …tout juste bons pour faire des manœuvres ». C’est trop facile de pousser les Arabes à bout, jour après jour, depuis plus d’un siècle, pour que M. Laquière les trouve, en février 1955, « susceptibles ».

Le racisme, il serait bon qu’on en parlât vraiment. Cela éviterait à tous ceux qui se préoccupent à l’heure actuelle du « problème algérien » d’amères désillusions, en particulier lorsqu’ils ne peuvent imaginer ce que donne « l’état d’urgence ». Cela leur éviterait de trop se tromper sur les grandioses réalisations françaises. Pour ne prendre qu’un exemple, je citerais celui des S.A.R. et des S.A.P.[4]. De l’aveu même d’un fonctionnaire du Gouvernement général, que j’ai récemment écouté en Algérie, il se trouve, par hasard, que les Algériens ne sont pas invités à donner leur avis sur le fonctionnement des sociétés de prévoyance, lequel est de préférence confié à l’administrateur de la commune mixte ; que les Algériens ignorent tout des avantages qui leur sont théoriquement offerts ; que pour l’établissement des banquettes destinées à arrêter l’érosion (annuellement, 40 à 50.000 hectares), on donne aux Algériens des arbres, mais on « oublie » de les prévenir qu’ils n’ont plus droit au pacage, ce qui les prive de ressources pendant les cinq années que met l’arbre avant de produire… « A présent — disait ce fonctionnaire — on ne donne des arbres qu’à ceux qui le demandent. Ceci est le principe. La pratique… » En fait, on sait par ailleurs que certains agents chargés de la protection des sols ont des méthodes expéditives : expulsion de gourbis, arrachage des arbres… Et c’est ainsi, en refusant d’aller jusqu’au fellah, qu’on prétend néanmoins transformer son économie familiale. Et l’on s’étonne que de nombreux fellahs refusent d’entrer dans une combinaison dont on s’acharne à ne leur montrer que les désavantages. Et on les accuse de ne point vouloir utiliser de tracteurs, quand le tracteur n’est rentable qu’à partir d’une certaine superficie que les fellahs ont rarement.

Politique à la petite semaine, « l’œuvre française » n’est guère visible aux yeux algériens : peu de crédits (450 millions par an pour équiper des S.A.R. qui couvrent environ 18 millions d’hectares et intéressent directement plus de 350.000 fellahs ; 350 millions par an pour le fonds commun des S.A.P. qui concernent 750.000 bénéficiaires) ; crédits à trop court terme, ou bien sommes énormes englouties dans certains barrages, et cachant des bénéfices scandaleux… Plans d’industrialisation trop modestes : « Le personnel employé par les industries nouvellement créées ou développées depuis 1946 représente 9.500 ouvriers environ », ou plans d’une trop inquiétante envergure, tel l’ « Eurafrique « … l’œuvre « française » ne correspond pas à la « réalité algérienne ».

Qu’on le veuille ou non, de quelque façon qu’on réagisse au « complot de la Toussaint », on n’empêchera pas qu’il ne soit, avant tout, une réponse des Algériens, par l’action directe, à la violence que nous leur faisons depuis 1830.

Et c’est parce que la situation de l’Algérie en 1955 est celle que nous avons décrite plus haut ; parce que la France n’a jamais voulu entendre ce que l’Algérie lui réclamait (ne serait- ce même que l’application d’un Statut voté en 1947, et en partie progressiste) ; c’est parce que les tortures n’arrangent rien, qui cherchent à humilier définitivement l’homme algérien ; c’est parce que toutes les issues sont soigneusement bouchées (les jeunes ne peuvent même pas organiser une matinée artistique sans être aussitôt convoqués à la P.R.G.), parce qu’il n’y a plus de liberté, ni de presse, ni de réunions, c’est-à-dire plus de liberté tout court ; c’est parce que le cynisme fait partie du jeu (qu’importe si le nombre des voix exprimées est supérieur à celui des votants lorsqu’on publie le résultat des élections, qu’importe si la police se reconnaît encore plus lourdement en Algérie que partout ailleurs, pourvu que l’Algérien sente peser sur lui la présence française) ; c’est parce qu’on ne crée pas impunément une situation qui se définit par un total pourrissement ; c’est pour toutes ces raisons que des Algériens ont pensé qu’aucun dialogue n’était possible avec la France et que les « politiques » avaient tort contre les tenants de l’action directe. C’est pour toutes ces raisons que les événements sont devenus, jour après jour, ce que nous les avons vus devenir.

Et c’est pour les mêmes raisons, très exactement, que les populations participent activement à la vie du maquis, chacun faisant, à sa manière, son métier de résistant. Et je ne pense pas que l’on puisse jamais compter sur le désaveu des « rebelles » par la population, même à la faveur de réformes plus ou moins spectaculaires. Le problème est beaucoup plus profond et beaucoup plus grave : le jour où la France comprendra, le jour où elle voudra bien trouver ces « interlocuteurs » qui n’ont jamais cessé d’exister, ce jour-là, tous ensemble, rebelles avoués ou non, seront solidaires dans l’acceptation du dialogue qu’ils attendent depuis si longtemps.

D’ici là, ne nous payons pas de mots ; nous sommes à la merci d’une étincelle et ce qui se passe là-bas a déjà un nom : la guerre, avec ses camps d’internement, avec ses « personnes déplacées ». Il suffit de lire les communiqués de presse. Sans doute le néo-colonialisme prépare-t-il en même temps ses voies — qui, aussi loin qu’elles prétendront aller, n’aborderont jamais le problème de fond. Sans doute, le cynisme habituel conviendra-t-il assez peu à cette période « de transition » : les dernières élections ont été statistiquement moins truquées, c’est-à-dire qu’en général l’argent a silencieusement remplacé la mitraillette. Mais le cynisme a la peau plus dure qu’on ne pense… Pouvions-nous prévoir qu’un jour le Ministre de l’Intérieur n’hésiterait pas à faire pression sur les futurs préfets, en les informant publiquement qu’au moment d’examiner les titres d’un candidat, il ferait « peser dans la balance les services rendus en Afrique du Nord et dans les départements d’outre-mer » ? Quant à M. Chevallier, qui si aisément joue à l’homme averti de la désastreuse situation des Algériens, il n’hésite pas : c’est désormais « la loi du talion ». Et durant ce temps, l’armée, nous dit-on, pacifie, elle « apprivoise » même ; et, pour cela, devient « sociale » : enfin de nouvelles routes et de nouvelles pistes sont percées occupant ainsi la main-d’œuvre locale « flottante », enfin des crédits affluent… pour entretenir nos gendarmes. Et l’on utilise des Marocains, dont la tâche consistera essentiellement « à rassurer les populations, satisfaire leurs besoins, provoquer le renseignement et, à brève échéance, armer des supplétifs pour l’auto-défense ».

Ce qui se passe là-bas, c’est aussi le contre-terrorisme, officiellement nié puis soudainement avoué : depuis deux mois, sous l’impulsion des gros colons, les milices s’organisent…

Cessons de nous entêter : « C’est eux qui ont commencé, c’est pas nous. » Soyons nets : c’est nous, c’est bien nous, et depuis 125 ans. Mais il est urgent de le faire cesser, ce jeu. N’y aura-t-il pas un nombre suffisant de Français pour arrêter, avant qu’il ne soit trop tard, la guerre commencée là-bas ? N’y en aura-t-il pas pour refuser le drame total, et pour faire en sorte que l’expérience indochinoise ne soit pas lettre morte ? N’y en aura-t-il pas en nombre suffisant pour prendre conscience de ce que l’Algérie n’a jamais cessé de réclamer : travailler librement avec la France, et non plus en esclave de la France, — et pas davantage, pas encore, contre la France ? La France porte toutes les responsabilités, n’y aura-t-il pas assez de Français pour refuser qu’en leur nom les mêmes responsabilités se perpétuent ?

M. Soustelle est lucide : « Que l’on cesse — disait-il le 23 février 1955 — de nous énumérer les obstacles qui se dressent sur la route, nous les connaissons. Il n’y a pas d’autre alternative que de les surmonter ou de périr. C’est en vérité une lutte contre la montre qui s’engage, il n’y a pas un instant à perdre ! » Malheureusement, périr c’est, pour lui, renoncer au principe : « La France est ici chez elle, ou plutôt l’Algérie et tous ses habitants font partie intégrante de la France une et indivisible. Tel est l’Alpha et l’Omega… » Et Soustelle, bien qu’ayant reconnu que « le temps n’est plus où l’on pouvait espérer faire paternellement le bonheur d’une population sans qu’elle s’associe elle-même à la tâche entreprise », est malgré tout venu en Algérie tel un père, — « le guide ferme et humain de tous ceux dont la protection m’est remise ». Or, les Algériens, s’ils ne veulent plus de maîtres, ne veulent pas davantage de pères. Ils veulent une aide, que la France leur doit bien. Ils veulent récupérer leur dignité d’hommes libres : aussi M. Soustelle — songeant à ceux qui pourraient sourire en trouvant trop élevés les principes de « solidarité sociale, le respect mutuel, l’abandon des querelles et des discriminations » — a-t-il tort de leur répondre qu’ « il faut viser haut si l’on veut toucher juste ». Car la dignité dont veulent les Algériens, ce n’est pas en l’air qu’on la doit chercher mais à hauteur d’hommes, au cœur même des réalités algériennes.

Colette Jeanson.

Des faits précis sur la situation des familles des incarcérés nous sont communiqués par un témoin digne de foi :

Aidée de sa vieille mère, la femme M. M. soigne son frère récemment sorti de l’hôpital. La chambre du malade, c’est une natte dans un coin de la pièce unique et sans fenêtre où habite cette famille de cinq personnes. Le fils, deux ans et demi, passe sa journée dehors avec les enfants des douze familles voisines de cour, parmi les bidons d’ordures, le baquet à lessive faite à la pompe commune, les vapeurs des « canoun » que l’on a mis à fumer dehors. Aucune ressource pour ces quatre personnes depuis le 3 novembre 1954, date de l’arrestation de M. M., compté alors soutien de famille (transporteur aux abattoirs). Motif : atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat. Traduire : M. M. avait participé à une réunion préparatoire de propagande (?) auprès de plusieurs commerçants de la ville. M.M. a été torturé plusieurs jours à la P.J.

Chez B. L., la mère, le père, la femme et quatre enfants sont également sans soutien depuis la même date. Motif d’incarcération : atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat. L’explication est vague. Ce qui est certain, c’est que, deux mois après son arrestation, B. L. portait encore des traces de tortures pratiquées, comme l’a révélé l’expertise médicale, avant la détention et au cours de son passage à la P. J.

La mère de B. A. pleure parce qu’elle ne comprend pas pourquoi est emprisonné son garçon de 18 ans. Il faisait le charretier avec son père. Les deux jeunes sœurs vont à l’école. A présent, le père sort tout seul la charrette du coin de remise, les jours où il y a quelque chose à charrier…

La jeune femme de M.M. allaite son sixième enfant, né après l’arrestation du mari. Pour elle, son père n’est d’aucun secours. « Il a 85 ans, il est malade ». Elle n’a aucune nouvelle de M.M., arrêté en novembre sous l’inculpation d’ « avoir donné des noms de policiers » à des camarades militants M.T.L.D. Précisons que le petit restaurant qui faisait vivre la famille de M.M. avait le tort de se trouver face à la P.J. Le voisin gênant mis à l’ombre, le restaurant a été loué pour 10.000 francs par mois. Ce sont là les moyens de subsistance qui restent à Mme M. M., à son père et à ses six enfants.

La femme de Djillali G., elle, a eu la ressource de retourner vivre chez ses parents après l’arrestation de son mari, quelques semaines après leur mariage.

Moins favorisée, Mme B. A. cherche à se placer comme bonne à tout faire, pour entretenir ses parents et ses trois frères. Par bonheur, l’ainé vient d’être appelé sous les drapeaux (français) : une bouche de moins à nourrir (ou un soutien de moins pour la famille).

Ailleurs, un enfant est sur le point de naître, deux jeunes belles- sœurs dont les maris sont en prison se serrent les coudes, mettent en commun leur misère.

Chez Z.M., accusé d’attentat contre le garde-champêtre, c’est le père, docker (sans travail régulier assuré) qui fait vivre une jeune fille et un garçon chômeur. Si Z.M. est relâché (les faits n’ont pas été établis), on sait d’ores et déjà qu’il reviendra estropié par une balle C.R.S., et un œil crevé.

F.A. ne connaît pas son quatrième enfant, né après son arrestation (atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat).

Dans le gourbi (mais il s’agit là de quartiers urbains sans comparaison avec les bidonvilles), le canoun réchauffe un peu moins de semoule qu’avant, et les enfants continuent — si l’ophtalmie ne les en empêche pas, si- leur médersa toutefois n’est pas fermé — à aller à l’école, pendant que la mère, le grand-père ou le frère aîné essaient de trouver l’impossible solution. Les voisins s’entr’aident. On partage ce qu’on a ; qui est peu. Le patio était le même avant novembre, avant l’arrestation. Ce qui manque à présent, c’est le travailleur de la maison.

Comment continueront-ils ? La misère vient-elle de l’absence du père, ou ne fait-elle que continuer, plus absurde et pire depuis les mois écoulés ?

Et le garçon de dix ans qui voit, subit et ne comprend pas ce qui se passe, quelle peine pour atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat le verrons-nous purger dans dix ans, si les choses continuent ainsi…


[1]  Le bilan des expropriations atteignait en 1870 : 6.883.521 hectares.

[2]   L’émigration en France représente environ 400.000 Algériens, que leur manque de qualification professionnelle voue en général aux tâches les plus dures.

[3] On calculait qu’en 1871, chaque habitant disposait de 5 quintaux de céréales par an ; en 1900, il ne disposait plus que de 4 quintaux ; en 1940, de 2 quintaux 1/2 ; aujourd’hui, et avec une bonne récolte, il ne dispose plus que de 2 quintaux.

[4] Secteurs d’amélioration rurale et Sociétés algériennes de prévoyance.

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