La IIème internationale et les colonies

Un article des Cahiers du bolchévisme d’octobre 1928 qui montre les divergences entre socialistes (deuxième internationale) et communistes (internationale communiste) sur la colonisation.

rose socialiste

La IIème internationale et les colonies

La question des perspectives du développement économique des colonies et celle de la tactique des communistes en face des mouvements nationaux-révolutionnaires ont occupé une très large place dans les travaux du VIe Congrès de l’I.C.

En même temps que se tenait le congrès de l’I.C., la IIème Internationale se réunissait également en congrès à Bruxelles où elle fixait sa position dans les questions coloniales, après une discussion fort suggestive où chaque représentant des partis défendait la politique impérialiste de son pays.

Pour l’Internationale communiste il n’y avait rien de surprenant de voir cette question mise à l’ordre du jour de ses assises. Le premier congrès s’en était déjà occupé. Le IIe Congrès avait étudié le problème théorique et politique de notre attitude envers le mouvement révolutionnaire des colonies, en fixant dans les thèses la tactique que les communistes devaient avoir en face de ce mouvement. La question fut à nouveau débattue au IVe Congrès. Les thèses qui furent écrites par Lénine restèrent la base des résolutions du VIe Congrès. Pourtant, depuis leur rédaction, des expériences extrêmement importantes eurent lieu. La Révolution chinoise, celle d’Indonésie, les guerres du Maroc et de Syrie, le mouvement révolutionnaire des Indes, posèrent des problèmes tactiques très compliqués, qu’il fallait résoudre à la lumière de ces expériences.

Si nous attachons une très grande importance aux mouvements révolutionnaires des colonies, auxquels la bourgeoisie n’est pas moins attentive, la social-démocratie a senti qu’elle ne pouvait pas rester plus longtemps inactive devant leur développement C’est ce qui l’a amené à prendre une position plus claire, où son rôle d’agent conscient de l’impérialisme apparaît plus nettement.

La coïncidence de la tenue de ces deux congrès doit nous permettre de mettre en parallèle la position des communistes et des social-démocrates, de montrer le rôle contre-révolutionnaire de ceux-ci dans cette question, comme dans toutes les autres, de démasquer leur politique colonialiste qu’ils essaient encore quelquefois de masquer par des phrases radicales. Au congrès de Bruxelles ce ne sont pas les représentants des partis social-démocrates qui discutaient, mais ceux des impérialismes respectifs, essayant de sauver de l’indépendance, chacune des colonies opprimées par leur pays.

La résolution de Bruxelles est encore trop révolutionnaire pour certains socialistes, et si elle fut votée par l’unanimité du congrès, c’est que chacun des congressistes se rendait compte qu’il ne s’agissait là que de faire un acte de foi, qui ne pourrait en rien changer leur attitude lorsqu’ils seraient rentrés dans leur pays.

Il ne peut être question de traiter la position des différents partis social- démocrates dans la question coloniale, dans le cadre d’un seul article de nos Cahiers. Nous nous contenterons pour aujourd’hui d’examiner la position des deux congrès à la lumière de l’étude de la situation dans différentes colonies françaises et de l’attitude des socialistes français dans cette question.

Sur la théorie de l’industrialisation des colonies

Afin de justifier la position colonialiste de la IIe Internationale, les théoriciens social-démocrates furent obligés de faire une analyse — qu’ils ont qualifiée de marxiste et qui n’est qu’une caricature grotesque du marxisme — du rôle de l’impérialisme dans les colonies.

Dans l’introduction de la résolution de Bruxelles, il est dit :

« Elle a (la politique coloniale du capitalisme, H.L.) ouvert l’accès aux trésors naturels des pays arriérés, développé chez eux la production et les moyens de transports modernes… »

Et plus loin :

« …pourtant, le développement de la production et des moyens de transports modernes dans les colonies a été le point de départ d’une évolution moderne de l’état social et culturel chez les peuples colonisés, les rendant ainsi accessibles à des idées démocratiques, nationales et sociales modernes. »

De telles affirmations sont absolument fausses. Elles ne tendent — malgré que les social-démocrates constatent que cette civilisation matérielle a été « achetée au prix de bien des maux » — qu’à démontrer le rôle bienfaiteur de la politique de l’impérialisme et ainsi à démontrer l’utilité, voire même la nécessité des colonies.

Admettre un tel point de vue, c’est reconnaître que le capitalisme peut être un facteur de progrès dans les colonies, c’est admettre, comme le font Lagrosillière et le renégat bien connu, Frossard, dans le projet de programme soumis au congrès du P.S. de Noël dernier, que « la propriété capitaliste subit la même évolution dans les colonies que sur le territoire des métropoles, en particulier de la France continentale ».

Il ne peut y avoir que les renégats de la IIe Internationale pour prétendre que le développement des forces productives dans les colonies se produit de la même manière que celui qui eut lieu dans les « pays capitalistes aux périodes du capitalisme naissant et de l’accumulation primitive ». Nous n’assistons pas dans les colonies, au développement des forces productives, « d’une façon générale et suivant une ligne continue », mais celui-ci n’est déterminé que par les nécessités des pays colonisateurs.

Un des principaux arguments avancés pour défendre leur position, c’est que le capitalisme métropolitain exporte des capitaux dans les colonies, ce qui permet une industrialisation rapide, entraînant un développement des forces de production. Il est vrai que nous assistons à une exportation de plus en plus grande des capitaux dans les colonies, c’est une des caractéristiques primordiales de l’impérialisme, mais ceci ne veut pas dire qu’il développe l’industrie en général. Il ne développe que quelques industries et s’il développe certaines industries ce n’est qu’en vue d’un plus grand profit.

Par les quelques exemples ci-dessous, l’on peut se rendre compte des profits réalisés par les capitalismes métropolitains.

La  Société des Caoutchoucs de l’ Indochine distribue par action de 100 francs, en 1924, 40 francs; en 1925, 120 francs; en 1926, 120 francs.

Les Distilleries d’Indochine réalisent, pour 1927, un bénéfice net de 26.557.760 francs pour un capital de 33.000.000 de francs.

Les Charbonnages du Tonkin réalisent en 1927 un bénéfice net après amortissement, de 21.646.240 francs pour un capital de 32.000.000 de francs, et distribuent un dividende brut de 329 fr. 26 par action de 250 francs.

La Compagnie des phosphates de Gafsa réalise en 1913 un bénéfice net de 22.031.624 francs pour un capital de 36.000.000 de francs.

La Société du Djebel Djérissa réalise en 1923 un bénéfice net de 9.003.495 francs pour un capital de 3.600.000 francs.

Nous ne voulons pas multiplier les exemples, ceux-ci sont assez éloquents pour démontrer que les capitalistes investissent les capitaux dans les colonies, non pour y développer l’industrialisation qui en ferait des concurrentes dangereuses pour l’industrie métropolitainet mais pour en retirer un taux de profit plus grand que dans beaucoup d’industries métropolitaines.

Si dans la période pré-impérialiste les colonies servaient principalement de base alimentaire et de débouchés pour les produits manufacturés, dans la période impérialiste elles deviennent de plus en plus des bases de matières premières nécessaires aux industries métropolitaines. Il est évident qu’en développant l’industrie extractive, ainsi que la production de matières premières dans les colonies l’impérialisme développe le capitalisme. Mais d’un autre côté en transférant ces matières premières dans la métropole, il empêche tout développement de l’industrialisation des colonies, car toute « industrialisation présuppose avant tout le développement de la grande industrie ».

En Algérie, en Tunisie, au Maroc, en Indochine, l’on assiste à un essor considérable de l’industrie extractive et des cultures industrielles (caoutchouc, coton, plantes à essence). Les minerais extraits, le caoutchouc et le coton récoltés ne sont pas transformés dans les colonies, mais sont exportés, à part quelques exceptions où l’on transforme les produits bruts pour en diminuer les frais de transport, dans les pays capitalistes.

Il ne suffit que de comparer les quelques chiffres suivants pour en avoir une idée précise.

En 1919, la Tunisie produisait 1.075.214 tonne de phosphates et elle en exportait 815.385. Par un développement rapide et continu de l’extraction elle arrivait à une production de 2.691.000 tonnes en 1925, son exportation suivait à peu près la même progression puisqu’elle était à la même époque de 2.557.000 tonnes. Pour le minerai de fer, le même développement de la production et de l’exportation est enregistré : en 1925, elle produisait 724.000 tonnes de minerai de fer et elle en exportait 705.000 tonnes. II en est de même pour tous les autres minerais.

Le Maroc produisait 881.821 tonnes de phosphates et il en exportait 870.642 tonnes. Là également l’industrie extractive «’est développée avec une grande rapidité, puisqu’en 1921 l’extraction des phosphates se montait à 33.000 tonnes et atteignait 1.400.000 en 1927.

Pour l’Algérie, même accroissement de la production minière, suivie d’une progression équivalente de l’exportation des minerais.

L’Indochine connaît également un développement considérable dans la production des matières premières, accompagné d’une exportation correspondante de celles-ci, sans que nous puissions remarquer un développement parallèle de l’industrie. L’exportation du caoutchouc passe de 3.142 tonnes en 1920 à 8.778 tonnes en 1926, celle du charbon passe de tonnes en 1920 à 889.000 en 1926.

Il est donc juste d’affirmer que l’impérialisme freine le développement des forces productives des colonies, qu’il n’est pas un facteur progressif mais dégressif, contrairement à ce qu’affirment les socialistes pour justifier la politique d’asservissement de leur propre bourgeoisie.

La social-démocratie légitime la colonisation

Pourquoi la social-démocratie affirme-t-elle avec tant d’assurance que l’impérialisme élève, malgré sa « domination brutale », les peuples arriérés à une « civilisation plus élevée ». Parce qu’il lui faut justifier les interventions militaires de l’impérialisme dans les colonies. N’est-ce pas cette théorie qui a permis aux socialistes français de voter les crédits militaires pour les guerres du Maroc et de Syrie. N’a-t-on pas entendu souvent de leur part que le succès des Riffains ne serait pas un progrès pour eux, mais qu’au contraire ils retomberaient sous la domination féodale d’Abd-el-Krim. Comment ne pas soutenir son gouvernement lorsqu’il écrase les peuples en lutte pour leur indépendance, quand on écrit dans les résolutions que la « colonisation est logique en soi dans la mesure où elle est productrice de richesses morales et matérielles », comme le fit le parti socialiste dans son congrès de Clermont-Ferrand en avril 1926. Lorsque la colonisation est productrice de richesses morales et matérielles, c’est un crime impardonnable que de vouloir la supprimer, aussi est-il logique que les socialistes français votent les crédits pour soutenir les guerres coloniales.

Nous pourrions citer une grande quantité d’exemples, qui viendraient éclairer d’une façon éclatante, le rôle joué par la social-démocratie pour justifier la colonisation. Nous ne pouvons songer à les donner tous, cependant nous ne pouvons résister au désir de donner le plus beau spécimen du genre que la Vie Socialiste, de Renaudel, dans son numéro du 15 octobre 1928, sous la plume de Cianfarini, secrétaire de la fédération socialiste de Constantine, nous donne.

Dans cet article tout artifice est banni, l’âme impérialiste de la social-démocratie apparaît dans toute sa crudité. Tout d’abord, pour associer la classe ouvrière au brigandage colonial de la bourgeoisie, on lui montre que l’abandon des colonies par les impérialistes, c’est le bouleversement économique, voyez plutôt :

« Que demain les puissances colonisatrices abandonnent leurs possessions lointaines et l’on verra en Europe la vie économique bouleversée»

Plus loin :

« Imaginez ce que deviendraient les grandes villes industrielles d’Europe, et les travailleurs qui y vivent, l’animation de nos grands ports et toute l’activité nationale, européenne, mondiale, sans l’apport colonial, sans les débouchés que les colonies ouvrent à la production industrielle. »

Tout ceci est dit pour persuader les ouvriers que sans colonies il n’est pas possible pour eux de vivre, que c’est le chômage, qu’ils bénéficient de la colonisation, qu’en conséquence ils ne doivent en aucune façon gêner la bourgeoisie dans sa politique d’asservissement. Cianfarini sent très bien que les peuples coloniaux s’organisent pour lutter contre leurs spoliateurs, leurs oppresseurs, que les guerres coloniales seront de plus en plus nombreuses et que le seul moyen pour la bourgeoisie d’écraser ces insurrections, c’est d’avoir une classe ouvrière docile. Pour qu’elle soit docile, les socialistes l’endorment en lui montrant qu’elle ne peut trouver que des avantages dans la colonisation.

Au moment précis où les impérialistes français et les autres mettent tout en œuvre pour la mise en valeur des colonies afin de développer leur base de matières premières et d’augmenter leurs débouchés, qui n’aboutit qu’à un renforcement de l’exploitation des masses indigènes, on peut lire dans la presse socialiste une apologie de cette mise en valeur. Là encore, la social-démocratie essaye de démontrer que la classe ouvrière a tout à gagner en aidant sa bourgeoisie à opprimer les masses indigènes.

« La mise en valeur des colonies » ? Mais ce serait les crises de chômage, avec leur cortège de privations et de déchéance physiologique et morale enrayées; les produits multipliés, arrivant à foison sur le marché européen, le bien-être accru pour les prolétaires métropolitains et indigènes. »

Qu’est-ce que le prolétariat peut réclamer de plus, ce sera pour lui le bien-être, il n’y a pas de raisons de s’opposer à cela !

Cianfarini estime que le « socialisme doit considérer la colonisation comme un devoir, une nécessité et un droit ». Lorsque l’on ajoute à cela la phrase de Blum qui dit que personne ne conteste « les grands offices » des missions étrangères, nous avons là toute la théorie, sans aucune atténuation, des impérialistes, des colonialistes. Il serait facile de retrouver dans la presse coloniale sérieuse la même théorie.

Quoique nous courrions le risque d’être fastidieux, nous devons donner une large citation qui éclairera singulièrement la véritable position de la social-démocratie.

« La colonisation est un devoir pour les peuples civilisés, vis-à-vis des peuplades encore inorganisées et arriérées, lorsqu’elle se propose d’apporter aux peuples frères en humanité les bienfaits d’une organisation administrative équitable…

« La colonisation est un devoir pour les peuples civilisés, lorsqu’elle constitue un facteur de progrès moral en apportant aux indigènes, attardés et ignorants, les lumières de l’instruction et les bienfaits d’une saine éducation pouvant les élever en conscience et en dignité…

« La colonisation est aussi une nécessité. L’échange entre les matières premières existant dans les colonies et les produits manufacturés de la métropole est devenu un facteur important de la vie économique des peuples et l’une des conditions d’existence des millions d’ouvriers et de leurs familles…

« De cette obligation de se protéger, de se défendre et d’assurer le progrès de la civilisation, découle, pour les peuples civilisés, le droit de coloniser… »

Comme on peut le voir par ces quelques citations, il n’y a rien qui diffère entre le langage d’un socialiste et celui de la Dépêche Coloniale ou du Bulletin de l’Afrique française ? Les socialistes sont des colonialistes militants. L’on peut voir également comment est interprétée la résolution de Bruxelles et combien nous avions raison d’affirmer que les social-démocrates étaient les représentants de leurs impérialistes respectifs. D’ailleurs un tel langage ne se retrouve pas seulement dans la bouche d’un socialiste, on le retrouve dans celle de presque tous les socialistes des colonies. Non seulement ils ne masquent plus leur politique par des déclamations contre la colonisation, mais ils participent à l’aménagement des colonies. Ils ne protestent pas contre le vol des terres des indigènes, mais ils discutent sur leur attribution. La Fédération socialiste de Tunisie, dans sa réunion du 5 février 1928, votait une résolution dans laquelle il est dit notamment :

« Ayant pris connaissance de l’intervention du camarade Dureau-Angliviel au Grand Conseil et de la déclaration du gouvernement au sujet de l’attribution des lots de colonisation aux seuls Français d’origine européenne…

« Proteste énergiquement contre toute mesure tendant à diviser les Français suivant leur origine et à porter atteinte aux principes intangibles de l’unité et de l’indivisibilité de la République Française. »

« L’œuvre civilisatrice de l’impérialisme » défendue par la social-démocratie

En face de cette apologie servile de la colonisation, il est nécessaire de montrer brièvement ce que la colonisation apporte de « richesses morales et matérielles » aux indigènes des colonies. Sans qu’il nous soit possible d’entrer dans le détail de la situation politique, économique et culturelle des masses indigènes des colonies, nous donnerons un aperçu succinct de cette situation, nous réservant de revenir sur ce sujet dans des études détaillées sur chaque colonie.

Examinons d’abord les « richesses matérielles » que la colonisation apporte aux masses indigènes, voyons si, pour quelques colonies françaises seulement, l’impérialisme français a apporté ce « grand progrès de la civilisation matérielle » aux masses indigènes, comme le prétend la résolution de Bruxelles.

Les indigènes d’Algérie, pays essentiellement agricole, comme la Tunisie et le Maroc d’ailleurs qui devraient voir, selon l’affirmation des social-démocrates, leur cheptel augmenté, avaient :

1900-1901

1923-1924

Chevaux

 167.688

114.474

Mulets

 126.142

99.120

Bœufs et vaches

891.533

762.459

Moutons

7.638.174

5.448.666

Chèvres

3.852.651

2.737.605

De 1880 à 1908, ils vendaient aux Européens 648.1 77 hectares de terres et ne leur en achetaient que 147.354, soit un excédent de 398.823 hectares, qui restait entre les mains des Européens. De 1909 à 1926, les Européens leur vendaient environ 350.000 hectares, et leur en achetaient environ 660.000, soit un excédent de 310.000 hectares environ. Cet excédent en faveur des Européens n’est possible que parce que les indigènes s’appauvrissent et sont obligés, par suite des mauvaises récoltes, des impôts lourds, de vendre leur terre. Ces chiffres ne représentent que les transactions « libres », mais pour avoir une notion exacte du degré de dépossession des gènes. Pour résumer la situation économique des indigènes algériens, […] Sur 20 millions d’hectares de terres incultes ou productives, l’impérialisme en a déjà volé 11 millions.

Pour l’Algérie, il n’est pas nécessaire de prolonger les exemples pour démontrer qu’il faut vraiment être un défenseur obstiné de l’impérialisme pour prétendre que la France, après près de cent années d’occupation, a apporté quoique ce soit d’amélioration aux conditions d’existence des indigènes. Pour résumer la situation économique des indigènes algériens, nous nous contenterons de citer M. Bureau qui, dans le supplément de la plus grande revue coloniale français, l’Afrique Française, avouait que les Européens détenaient 63 % de la fortune totale de l’Algérie, les indigènes n’en détenant que 37 %

Les indigènes de Tunisie sont dans la même situation économique. Leur cheptel a subi la même décroissance, indiquant le même appauvrissement, ainsi que le démontrent les chiffres suivants :

1921

1925

Chameaux

131.862

117.41 7

Bovins

427.300

319.874

Anes

142.528

116.466

Chèvres

1.094.661

829.790

Moutons

1.951.945

1.257.974

Si nous examinons la surface ensemencée par les indigènes, on s’aperçoit de la même régression. En 1915, ils avaient ensemencé 480.246 hectares de blé, en 1924, ils n’en avaient plus que 344.185, tandis que les surfaces emblavées des Européens passaient dans la même période de 67.395 hectares à 104.123. Pour l’avoine, une plus grande diminution pour les indigènes et une augmentation pour les Européens.

Pour le Maroc, la politique de dépossession des terres des indigènes se poursuit depuis quelques années à un rythme de 30.000 hectares par année. En 1923, 15.236 hectares furent expropriés aux indigènes et remis gratuitement ou d’une façon onéreuse aux colons européens (français surtout). En 1924, c’est 22.674 hectares; en 1925, c’est 27.983 hectares; en 1926, c’est 34.055 hectares.

L’Indochine et les autres colonies françaises sont dans une situation analogue.

Au point de vue politique, nous n’avons pas à nous étendre longuement, car la situation se résume par l’absence de tous droits politiques. A part une faible minorité d’indigènes, notables ou bourgeois, les indigènes ne jouissent pas du droit du vote.

Quant au développement culturel, sous le régime d’oppression coloniale, il est presque inutile de dire qu’il n’existe pas. Pour nous en convaincre, nous n’avons qu’à considérer le nombre d’enfants indigènes pouvant fréquenter les écoles primaires et maternelles dans la colonie la mieux partagée dans ce domaine. L’Algérie, sur une population de plus de 5.000.000 d’indigènes, n’a d’écoles que pour 58.628 enfants. C’est dire que la grosse majorité des enfants indigènes ne reçoit aucun enseignement. Avant la conquête, 300.000 jeunes indigènes fréquentaient les établissements coraniques, s’ils n’y recevaient pas un enseignement parfait, ils y apprenaient au moins à lire et à écrire dans leur langue maternelle.

Il faut l’impudence des socialistes pour affirmer que la colonisation peut être profitable en quoi que ce soit aux masses indigènes, lorsqu’on sait qu’en Indochine, sur les plantations du Au-Lac, 36 coolies sont morts en dix mois sur 160 qu’elles employaient. La Société des Terres Rouges a eu 123 décès de coolies en onze mois sur 659 et 242 hospitalisés. La Société des Cultures Tropicales a eu 474 décès en 1927 sur un millier de travailleurs. Arrêtons ici l’énumération, elle serait trop longue si nous voulions passer toutes les plantations en revue. En Afrique noire, 5.000 travailleurs sont morts dans la construction du chemin de fer « Brazzaville à la côte ».

Le principe « du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » comme le comprend la social-démocratie

La résolution de Bruxelles déclare que l’I.O.S. appuie les luttes d’indépendance des peuples opprimés, « et elle invite ses partis affiliés à se mettre en relation avec les mouvements d’indépendance des peuples opprimés ». Lorsqu’on compare ces deux phrases et la véritable position des socialistes sur la politique coloniale fixée par les quelques citations que nous avons données plus haut, il vient immédiatement à l’idée du lecteur le moins averti des questions coloniales que les social-démocrates préparent encore quelque trahison.

La raison la plus profonde qui pousse la social-démocratie à adopter une telle tactique, consiste dans le fait que les mouvements révolutionnaires des colonies naissent et grandissent et qu’ils sont un grave danger pour l’impérialisme. Les social-démocrates sentent très bien que ces mouvements révolutionnaires balaieront les impérialistes et que la tempête les emportera également. Ils savent qu’ils sont impuissants à arrêter cette tempête, mais ils cherchent, en promettant l’appui aux luttes d’émancipation des peuples opprimés, à entrer en liaison avec les mouvements révolutionnaires des colonies pour les freiner, pour les canaliser dans la voie du réformisme.

Si nous sommes assurés qu’ils ne feront rien pour aider ces mouvements révolutionnaires, nous devons suivre leur politique pas à pas, en dénoncer les dangers et mener une lutte énergique contre eux. Le congrès de l’Internationale communiste a fait un devoir impérieux à toutes ses sections de mener une lutte impitoyable contre la social-démocratie sur le terrain colonial, pour éclairer la classe ouvrière des métropoles et des peuples opprimés sur sa politique néfaste, contre-révolutionnaire, impérialiste. Ceci est d’autant plus nécessaire au moment où les dangers de guerre se précisent contré l’U.R.S.S. et surtout contre les peuples en lutte pour leur émancipation.

Après de longues discussions, le congrès de Bruxelles a consenti à réclamer l’indépendance pour quelques pays assujettis à ceux possédant « une vieille civilisation » et n’étant pas susceptibles de « retomber de la phase capitaliste à une phase plus ancienne, plus primitive ». Comme on le voit le droit à l’indépendance est très limité et n’est accordé qu’à certaines conditions. On ne l’accorde qu’à la Chine, l’Inde, l’Egypte, la Syrie, l’Irak, les Philippines, l’Annam, la Corée et quelques républiques américaines. Il faut dire que dans quelques-uns de ces pays la lutte pour la libération nationale a déjà commencé et est arrivée à un haut degré de développement, telles que la Chine, l’Inde et l’Indonésie. Ce n’est qu’à contre-cœur que les social-démocrates ont pris une telle position et ce ne fut pas sans des discussions violentes. Comment peut-on s’imaginer que les socialistes anglais puissent être sincères lorsqu’ils proclamaient, au moment de l’intervention anglaise en Chine, la nécessité de défendre les « intérêts économiques et politiques » que les Anglais ont en Chine. Il en est de même des Belges, dont un des chefs socialistes disait :

« Nous sommes contre la suppression de la part de la Chine des traités de 1863, contre cette vivante violation du droit des peuples. »

Ce qui est remarquable, c’est que la IIe Internationale invite le Kuomintang à son Congrès au moment où celui-ci est devenu un parti contre-révolutionnaire, où il a assassiné des dizaines de milliers d’ouvriers révolutionnaires chinois. Cela aussi caractérise toute l’orientation de la politique. Si la place ne nous était pas limitée nous pourrions rappeler la politique du gouvernement travailliste vis-à-vis de l’Inde et de l’Egypte, pour donner toute sa valeur à la résolution.

Après avoir accordé l’indépendance à quelques pays, la résolution coloniale de Bruxelles s’occupe des colonies à civilisation développée. Pour elle, il faut opérer par étapes : d’abord « l’administration autonome » pour les « amener à disposer d’elles-mêmes ». Que cache cette formule ? Elle permet aux impérialistes de continuer à exploiter les masses coloniales. Elle est le refus absolu de toute indépendance à ces peuples, même dans un avenir lointain. D’ailleurs l’interprétation qu’en donnent les socialistes français ne laisse aucun doute sur leurs véritables intentions, comme on peut s’en rendre compte par un article de Tunis Socialiste, qui dit : « les délégués du parti à l’I.O.S. ont bien voulu reconnaître que, dans leur esprit, leur motion n’avait nullement le sens de l’évacuation en ce qui concerne l’Afrique du Nord ».

Pour donner une idée exacte de ce qu’entendent les socialistes français par « représentation du peuple, élue par toute la population », il suffit de mettre en parallèle le passage du programme colonial de la S.F.I.O. concernant cette question. A Bruxelles ils sont pour le suffrage universel des indigènes, à Paris « il ne s’agit même pas d’accorder le droit de vote, au titre indigène, à tous les autochtones, quel que soit leur degré de culture ». Ils « entendent seulement l’élite indigène… sachant lire, écrire et parler français ». A Bruxelles, ils sont pour l’autonomie administrative immédiate amenant les colonies au droit de disposer d’elles-mêmes, mais à Paris et à Alger, ils sont pour la représentation des indigènes au Parlement français, élue par l’élite indigène. En un mot, ils sont, comme Saint, Bordes, Steeg, Viollette, pour l’assimilation, pour l’intégration complète des colonies à la métropole.

Pour les autres colonies, dites « colonies à civilisation développée », la IIe Internationale a établi un catalogue de revendications sur lesquelles nous reviendrons dans un prochain article. Ce qu’il faut souligner avec force, c’est qu’elle reconnaît le droit à l’impérialisme de continuer son exploitation sur toute une série de peuples, c est qu’elle entend perpétuer l’état de choses actuel.

Elle revendique le droit syndical pour les indigènes de toutes les colonies, alors qu’une de ses organisations en Tunisie a mené une lutte violente contre la C.G.T. tunisienne, groupant 4.500 travailleurs indigènes. Celle-ci réussit, de concert avec le gouvernement, à détruire cette organisation qui était d’une grande combativité.

Elle se déclare contre l’utilisation des militaires indigènes pour d’autres fins que la protection de leur pays, mais un de ses leaders, Boncour, est l’auteur d’une loi militaire qui intensifie le recrutement militaire des indigènes et qui prévoit l’utilisation de ceux-ci dans la métropole.

Tout au long de cette résolution on assiste à une apologie de la politique impérialiste, mais on rechercherait vainement un mot sur les germes de guerre que constituent les colonies. Au moment où les impérialismes se heurtent pour la conquête de nouveaux débouchés et où, par conséquent, le nouveau partage du monde est de plus en plus à l’ordre du jour de la politique mondiale (revendications italiennes et allemandes), il est vraiment caractéristique de voir la IIe Internationale rester muette sur les dangers de guerre.

La position de l’Internationale Communiste

Pendant que la IIe Internationale ne reconnaissait que limitativement le droit des peuples de disposer d’eux-mêmes, qu’elle reconnaissait un caractère progressif à la politique économique et culturelle de l’impérialisme, qu’elle justifiait la domination des pays impérialistes sur les peuples coloniaux, l’Internationale Communiste recherchait les moyens les plus aptes à organiser la lutte révolutionnaire de ceux-ci.

Après avoir précisé, dans sa discussion sur le programme, l’essence de la politique impérialiste, l’I.C. a confirmé le droit d’e tous les peuples opprimés à disposer d’eux-mêmes pouvant aller jusqu’à la séparation d’avec les métropoles.

Le VIe Congrès a indiqué que dans certaines colonies, comme l’Inde par exemple, il était possible de conclure des accords momentanés avec la bourgeoisie nationale, mais qu’il ne pouvait, en aucun cas, s’agir de créer un parti commun avec elle, ni d’envisager une entente de longue durée.

Il a marqué d’une façon précise sa volonté de voir se créer des partis communistes indépendants dans tous les pays coloniaux. Les partis communistes des pays impérialistes devront mettre tout en œuvre pour que leurs organisations dans les colonies deviennent le plus rapidement possible de« partis communistes.

S’il a reconnu le droit de passer des accords momentanés avec la bourgeoisie nationale, il a indiqué que les efforts de l’Internationale Communiste devaient tendre à assurer la direction des mouvements d’émancipation des peuples opprimés au bloc des ouvriers et des paysans, étape vers l’hégémonie du prolétariat. Pour y parvenir, il a fixé comme tâche primordiale la création ou le renforcement des organisations communistes et syndicales, des ligues ou unions paysannes pour des paysans pauvres et sans terre.

La situation concrète de chaque pays fut examinée minutieusement afin d’élaborer en accord avec leurs représentants les tâches de l’I.C. et l’adaptation des thèses générales à cette situation concrète.

Le Congrès de Bruxelles fut un congrès où la social-démocratie a clarifié sa politique de trahison, tandis que celui de Moscou fut un congrès de travail, armant les peuples opprimés d’une tactique révolutionnaire, forgée et précisée par les luttes héroïques passées.

H. LOZERAY

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