Hommage à Michèle Firk (2)

Michèle Firk, révolutionnaire internationaliste:

michele_firk  Adolfo et Lalo successivement m’ont serrée dans leurs bras. Deux fortes acco­lades. De ma part, les larmes au bord des cils, comme toujours. Les Guatémal­tèques qui sont si friands de surnoms pourront m’appeler, je le leur suggérai moi-même, la « Llorrona » (1). Pourtant je ne suis pas — du moins je n’étais pas jusqu’à présent — excessivement sentimentale. Peut-être parce qu’aucune sépa­ration jamais ne m’apparaissait définitive. On pense : la vie est encore longue, un jour ou l’autre on se reverra. Maintenant, ici, avec eux, c’est différent. La vie est courte. Le taux de mortalité est si élevé qu’un homme de 50 ans est considéré comme un vieillard, s’il a la chance d’atteindre cet âge. Quant à eux, mes frères, mes compañeros, ils sourient en disant qu’avec un peu de chance ils atteindront 30 ans, à condition de passer entre les balles. Lalo retire la bague qu’il porte au doigt et la fait glisser autour de mon annulaire : « La fille qui me l’a donnée m’a à peu près sauvé la vie », dit-il. « Je l’aime beaucoup. » Je n’ai pas envie de demander si la dernière phrase s’applique à la fille ou à la bague. Il ajoute : « Elle me l’a donnée quand je suis sorti de prison. Je te la prête seulement. C’est un gage. Tu me la rendras à ton retour, puisque tu as promis de revenir. » J’acquiesce, j’ai promis et je repromets. Il dit, très vite cette fois : « Si je suis vivant, tu me la rends. Mais ici, tu sais, on meurt en un rien de temps. Alors, si je suis mort, garde la bague… Et poursuis la lutte. » Adolfo n’a rien dit de plus, il m’a cligné de l’œil avec un air de connivence et de confiance. Ils sont partis et je suis restée seule, le cœur serré. Quelques jours plus tard le frère d’AdoIfo a été tué ainsi qu’un autre guérillero, c’était un vieux, il avait passé la trentaine.

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Cesar (2) m’a dit un jour : « Les morts, je les enterre, ceux qui partent, je les oublie. Sinon on ne pourrait pas continuer… » Et il a ajouté : – Si tu ne veux pas que je t’oublie, reviens. » Ils m’ont tous dit de revenir et pour moi c’est un honneur dont je me sens à peine digne, c’est une preuve de confiance qui, encore une fois, me remue et me bouleverse. Ils croient que je leur donne quelque chose alors que ce sont eux qui me donnent tout. Je n’ai jamais pu me faire à la vie militante telle qu’elle est conçue en France : on va un soir à la réunion de cellule, le lendemain soir au cinéma. On va à la manif en sortant du boulot, et les grands soirs on arrivera en retard pour le dîner. Les meilleurs, les plus agressifs, sont ceux qui montrent le poing devant l’ambassade américaine ou crient les slogans les plus « durs »… Déjà, pendant la guerre d’Algérie, j’avais été surprise par ces révolutionnaires prêts à s’engager, à offrir une aide à leurs « frères » algériens, sauf pendant les vacances, évidemment. La conception la plus généralisée, c’est d’intégrer la révo­lution dans son emploi du temps, mais il est rare qu’on aille jusqu’à bouleverser son emploi du temps pour la révolution. Alors, encore moins sa vie…

1.  La pleurnicheuse

2.  Cesar Montes, commandant en chef des FAR.

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