La conscription des Arabes – Article de l’Humanité (journal socialiste quotidien – directeur politique: Jean Jaurès)

Nous reproduisons ici un article de l’Humanité (« journal socialiste quotidien ») publié le lundi 16 novembre 1908.

Le directeur politique de ce journal, et donc le reponsable des propos qui y sont tenus, était Jean Jaurès.

Or cet article montre bien ce qu’un socialiste [1] français de l’époque pouvait affirmer dans un journal socialiste [1]. Ce « socialiste » transpire le colonialisme par tous les pores.

L’auteur anonyme essaie de nous faire croire que l’exploitation des colonisés est le fait des chefs indigènes et que les Algériens seraient heureux à l’armée. En plus, il propage des délires comme le fait que les Algériens seraient des guerriers sauvages pas essence!

Bref, si nous reproduisons cet article, c’est non seulement pour montrer quel racisme et quel soutien à la colonisation touchaient la gauche française de l’époque mais aussi pour comprendre pourquoi aujourd’hui leurs descendants se comportent avec paternalisme et mépris envers tout ce qui ressemble à unE immigréE, unE ouvrierE ou unE banlieusardE.

[1] certes ces termes ne sont que des autoproclamations et s’il est évident qu’il n’appartient à personne de se juger soi-même, il n’empêche que personne, aujourd’hui comme hier, ne les a empêchés de s’appeler ainsi

la conscription des indigènes lhumanité 1908

LA CONSCRIPTION DES ARABES

Les Dangers de la Proposition pour la Sécurité de l’Algérie et le Prolétariat français

Il y a environ un an, on apprit en Algérie que le gouvernement français se proposait d’instituer le service militaire obligatoire pour les indigènes algériens.
Depuis cette époque, la question a été discutée abondamment et âprement dans toute la presse, algérienne et dans les journaux de France qui s’intéressent aux choses d’Algérie. Les délégations financières (sorte de petit Parlement algérien) ont émis un vœu contre le projet à Paris, la Société d’études algériennes, le Congrès de l’Afrique du Nord l’ont également discuté et rejeté.
Je voudrais indiquer ici, pour les lecteurs de l’Humanité, le problème qui se pose: et les diverses difficultés qu’il implique.

Le but poursuivi par les auteurs du projet, (dont le principal est M. Messimy ) est facile à comprendre la réduction du service à deux ans et surtout la faiblesse de la natalité française font descendre les effectifs militaires au-dessous de ce que, à tort ou à raison, les
professionnels jugent nécessaire à la défense nationale. Or, la France trouve à sa portée un réservoir quasi-inépuisable d’hommes ce sont, les indigènes. d’Algérie, peuple guerrier par habitude et par goût, qui fournit depuis longtemps d’excellents soldats volontaires (tirailleurs, spahis, goumiers). L’idée à donc dû venir tout naturellement à certains d’appliquer à l’Algérie un système de conscription analogue au système tunisien, et d’incorporer le nombre d’indigènes algériens qui serait nécessaire pour atteindre l’effectif juge utile. Il semble, d’ailleurs, qu’il ne puisse être question d’incorporer, pour le moment,
la totalité des indigènes on n’en incorporerait d’abord qu’une faible proportion, (10% environ), et l’on augmenterait progressivement cette proportion jusqu’à ce qu’elle fût jugée suffisante.
Je n’ai ni la place ni la compétence nécessaires pour discuter ici tous les arguments techniques qu’on peut présenter, du point de vue militaire, pour ou contre le projet. J’ai seulement l’impression vague qu’on se leurre un peu en attendant de la conscription indigène les résultats militaires qu’on en espère et, au point de vue de la quantité, et au point de vue de la qualité, il pourrait bien y avoir des mécomptes, sans oublier les mécomptes financiers. Mais je ne veux insister que sur les questions d’ordre politique soulevées par le projet.

La Sécurité de l’Algérie

Il y a, d’abord, la question de. la sécurité de l’Algérie. Armer et discipliner à l’européenne un aussi grand nombre d’indigènes, n’est-ce pas, disent les colons algériens, créer l’armée insurrectionnelle qui rejetera un jour les « Roumis » hors d’Algérie, ou qui les obligera à une nouvelle « conquête », plus sanglante et plus coûteuse encore que la première? L’argument n’est pas sans valeur: il y a, pour l’instant au moins, une telle divergence entre l’âme française et l’âme arabe que l’éventualité dont il vient d’être question n’est pas absolument irréalisable.

Pour peu que l’on veuille abandonner les utopies paradoxales et la phraséologie déclamatoire et ridicule où se complaisent Les « braillards », on doit admettre qu’un tel événement serait tout à fait funeste non seulement aux intérêts nationaux les plus légitimes, mais encore aux intérêts des indigènes eux-mêmes et au développement de la civilisation générale. Or, pour calmer les appréhensions – partiellement justifiées – des colons algériens, on ne peut faire que deux choses ou on augmentera proportionnellement en Algérie la quantité des troupes françaises (ce qui est difficile, puisque précisément la raison première du projet est l’insuffisance des effectifs métropolitains) ; – ou on enverra certains de ces régiments, indigènes tenir garnison dans le Midi de la France; c’est bien là, si j’ai bon souvenir, l’idée de M. Messimy.

Contre le Prolétariat

Or, il n’y a pas de plus grave danger pour les libertés publiques, et spécialement pour le prolétariat français, que l’organisation, sur le territoire français, de troupes qui ne connaissent d’autres règles d’action que les ordres de leurs chefs directs, et qui sont prêts à faire tout ce que ceux-ci peuvent leur commander, en l’aggravant de leur sauvagerie naturelle. On a déjà pu voir en Algérie à diverses reprises, – spécialement lors des troubles antisémites d’Alger, – quel brutal instrument de répression seraient- des troupes indigènes
en cas d’émeute), ou simplement dans une manifestation pacifique (une grève, par exemple).

Les Bonaparte ou les Clemenceau de l’avenir auraient ainsi à leur disposition leurs modernes. Suisses ou leurs ques. Voilà déjà un premier point sur lequel les élus socialistes devront, à mon avis, agir énergiquement à la Chambre ; si l’on crée de nouveaux régiments de turcos, et par quelque moyen de recrutement que ce soit, qu’en aucun cas, hors le cas de guerre extérieure, ils ne puissent être amenés sur le territoire continental que la Méditerranée soit pour eux un Rubicon infranchissable.

Le Point de Vue indigène

Plaçons-nous maintenant à un autre point de vue. Socialistes, nous ne pouvons accepter d’autre politique coloniale que celle qui tend a assurer aux indigènes, selon les conditions du milieu et les circonstances historiques, les garanties les plus larges de vie et de civilisation. A ce point de vue et malgré les apparences, l’établissement de la conscription serait pour les indigènes d’Algérie la cause d’une grande amélioration dans leurs conditions d’existence, dans leur situation légale et dans leur état économique.

D’abord la charge du service militaire ne sera pas pour eux aussi lourde que pour nous; ils appartiennent à un peuple guerrier, pour qui la vie militaire a un grand attrait et ils sont habitués par ailleurs à une discipline aussi étroite et souvent plus arbitraire que la discipline militaire en sorte que, de toutes, les obligations auxquelles on peut les astreindre les obligations militaires seront certainement pour eux les moins pénibles. D’autre part, le service militaire aura sur eux d’excellents effets: il les obligera à se marier un peu plus tard, ce qui n’aura que des avantages; il sera pour eux un moyen efficace d’éducation morale: mieux nourri, mieux vêtu, le soldat indigène acquerra des besoins nouveaux il ira dans les villes, son horizon s’élargira, ses idées aussi; en se frottant à la civilisation française, il apprendra à connaître un genre de vie plus élevé que celui auquel il est habitué rentré dans ses foyers, il aura des exigences plus grandes pour son salaire et pour ses conditions de travail.
Il aura appris aussi à la caserne la notion du temps, et une notion de justice supérieure en somme à celle que lui ont fait connaître jusqu’ici l’arbitraire et la vénalité des chefs indigènes. Il n’est donc pas paradoxal de dire – ce qui prouve une fois de plus que tout est relatif – que la vie de caserne pourra être pour les indigènes, un facteur important de progrès.

Les Compensations fatales

Enfin, pour des raisons d’équité et d’opportunité, il sera nécessaire de compenser par des avantages nouveaux la charge nouvelle,qu’on imposera aux indigènes. Il ne saurait être question de donner à tous les indigènes, même à tous les indigènes appelés au régiment, les droits complets de citoyens français: d’abord parce qu’ils ne le voudraient pas, puisqu’il leur faudrait abandonner pour cela, leur statut personnel, et que les y contraindre serait contraire à la fois à l’équité, à la Convention de 1830 et a la prudence.
Ensuite parce que, il faut le dire, les indigènes ne sont pas actuellement dans un état intellectuel et moral qui permette de leur donner les droits politiques: leur ignorance extraordinaire, leur crédulité invraisemblable, leur servilité traditionnelle à l’égard du « chef » quel qu’il soit, les déplorables habitudes de vénalité qui corrompent toutes les institutions indigènes, ce sont là autant d’obstacles qu’il faut faire disparaître ou considérablement atténuer avant de songer à donner aux indigènes les droits politiques.

Déjà il existe un suffrage restreint des indigènes pour les conseils municipaux et les Délégations financières : tous ces élus ont acquis le surnom mérité de « Beni-oui-oui » (Messieurs, oui oui !); pour longtemps encore, toute assimilation des indigènes aux Français en matière de droits politiques serait un renforcement des pouvoirs de l’administration « française et du gouvernement général au détriment de la liberté de tous.
Mais, à défaut des droits politiques de citoyen français, il est d’autres droits et d’autres avantages qu’on peut donner aux indigènes. A vrai dire, avec ou sans service militaire, ces réformes devraient être accomplies depuis longtemps, pour de simples raisons d’équité et de sagesse mais du moins est-il tout à fait nécessaire, si on impose aux indigènes le service militaire, qu’on ne laisse pas passer cette occasion de leur accorder, sous forme de compensation, ce qu’une politique plus généreuse leur eût accordé spontanément.

Dans un prochain article, j’examinerai ce qu’on peut faire immédiatement.
UN SOCIALISTE ALGÉRIEN.

Cet article, publié dans Algérie, colonialisme, racisme, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s