L’impérialisme français en Algérie – Vaillant Couturier

L’IMPÉRIALISME FRANÇAIS EN ALGÉRIE

l’Humanité (journal communiste) du 4 avril 1922

l'imperialisme français en algerie Vaillant couturier

Le milieu algérien: Européens et Indigènes

Si l’on n’a pas vécu quelque temps dans l’atmosphère de l’Algérie, il est fort difficile de se rendre compte des difficultés que rencontre la propagande de lutte de classes au milieu d’une population de 800.000 Européens et Juifs, colons, commerçants, employés, pêcheurs, fonctionnaires et ouvriers, noyés .dans une énorme masse de près de 5 millions d’indigènes musulmans…

Les préjugés y sont tenaces, un état d’esprit particulier y règne à tous les étages sociaux…

Les souvenirs de la conquête récente (le dernier soulèvement général date de 1871) des dangers communs, de la défense commune développent par dessus les classes antagonistes, une mensongère solidarité de race.

Bien souvent les communistes eux-mêmes ont quelque peine à se dégager de cette emprise.

Il semble que quelque chose soit resté du temps où, derrière les murailles de pisé des villages, patrons et ouvriers se réunissaient pour faire le coup de feu contre les assiégeants arabes ou kabyles. L’ « insécurité » de l’Européen que les exactions de l’administration organisent et qu’on exagère intentionnellement d’ailleurs, n’est, en général, qu’un prétexte à violences vis-à-vis de la masse indigène.

L’Arabe est considéré par l’Européen comme son serviteur-né, son esclave. Le sentiment de l’exploitation de l’ouvrier par le patron offre une tendance à s’effacer devant celle – scandaleuse – de la collectivité indigène par la collectivité étrangère.

Quand, parmi les éléments étrangers des oppositions .se font jour, elles proviennent le plus souvent des différences de nationalités ou du particularisme local.

Une colonie aussi voisine de l’Europe que l’Algérie est, en effet, à la fois une terre promise pour toutes sortes de spéculateurs et un refuge pour certains persécutés de la fortune ou de la politique.

Les nationalités les plus diverses s’y précipitent et y conservent longtemps l’amertume ou l’orgueil de l’exil avant de se fondre en une seule nationalité algérienne. A Oran on ne parle guère qu’espagnol à Bône on entend partout parler italien.

Et cela n’est pas fait pour simplifier le problème.

C’est ainsi que dans l’intérieur même de l’aristocratie coloniale que forment les étrangers, Français, Espagnols, Italiens, Maltais et Juifs se heurtent à propos de mille intérêts apparemment contradictoires, chaque .race accusait l’autre de l’exploiter et oubliant que les exploiteurs communs du prolétariat algérien appartiennent à toutes les races.

Dans la région de Constantine, l’antisémitisme sévit toujours et jusque dans les milieux ouvriers.

Les élections en Algérie se font couramment sur tel nom espagnol, italien, corse ou juif et non pas sur tel programme.

Les mœurs électorales s’y trouvent corrompues plus qu’ailleurs du fait de ces rivalités nationales ou même régionales.

Qu’on ajoute à l’action du virus nationaliste la. situation incertaine des éléments non français toujours la merci d’une .expulsion par la toute puissance d’un gouvernement général placé entre les mains du gros commerce et de la grande colonisation; un gouvernement général dont la haute administration ne constitue qu’une valetaille au service du gros capitalisme agraire ou minier.

La peur de se compromettre retient beaucoup de bonnes volontés parmi les employés ou les fonctionnaires qui pourraient venir à nous et qui parfois s’arrêtent à mi-chemin dans le social-patriotisme officiellement toléré par le gouvernement sinon encouragé par lui.

C’est au milieu de cet amas de préjugés et de faiblesses que la propagande communiste doit faire son œuvre et cheminer parmi les « conquérants », nette et sans compromissions.

Chez les conquis

Chez les conquis, la tâche que le défaut le culture française ou arabe, soigneusement maintenu, rendrait déjà fort difficile se complique de toutes les difficultés qui découlent de la superstition; plus encore que de la religion et de la morale coraniques, du souvenir amer de l’expropriation par le conquérant, des liens patriarcaux des tribus et des antagonismes de « çofs » et de nationalités. C’est pourtant là que le gros effort doit porter. Or, pour la très grande majorité des indigènes, le roumi et le yéouddi, le chrétien et le juif demeurent avant tout les ennemis de la, vraie foi dont les marabouts et les chefs de zaouïas sont les exploiteurs âpres et zélés.

Une première solidarité tend donc à réunir tous les sectateurs de Mahomet, a quelque classe qu’ils appartiennent. Ils sont coreligionnaires avant d’être propriétaires ou khammès. Ce lien moral trouve sa force économique dans le fait de l’expropriation de la collectivité indigène par la colonisation. La terre, suivant la loi coranique, n’appartenant qu’à Dieu pour être donnée en jouissance aux croyants, leur spoliation par d’infidèle ne saurait durer.

Le Moûl-es-Saâ, « le maître de l’heure », le messie attendu par le monde musulman, .viendra quelque jour délivrer la terre arabe. Jusque-là patience et résignation (mais non point renoncement) seront les vertus essentielles. La persécution économique quotidienne dont ces Arabes sont victimes ne les affermit que davantage dans leur foi.

Cet ensemble de faits économico-religieux renforcé par les brimades et les injustices maintiendra dans le monde indigène la défiance à l’égard de l’étranger, quel qu’il soit, et sape l’esprit de classe qui tendrait à réunir les exploités des races différentes.

La tradition féodale et patriarcale assure en outre la construction musulmane une stabilité sociale contre laquelle la colonisation n’a rien voulu faire, l’obéissance passive aux injonctions et aux coups étant la principale ressource de cette colonisation il travers le prolétariat indigène.

Il faut ajouter encore que, pour compliquer le problème, là aussi des questions de nationalités et de races se posent, dont nous ne pouvons tirer aucun profit mais que le capitalisme colonial exploite..

Bien qu’étant coreligionnaires, les populations voisines du Maroc et de l’Oranie, de la Tunisie et de la région de Constantine ne vivent pas toujours en parfaite intelligence. Des antagonismes anciens divisent, dans la région de TIemcem, Hadars et Koulouglis (Arabo-Berbères et Turcs d’origine), et dans l’ensemble de l’Algérie, Arabes, M’zabites, .Kabyles et Nègres, rapprochant contre l’intérêt du prolétariat indigène, exploiteurs et exploités de chaque race. Dans une même race, des « çofs » ou partis, ajoutent à la confusion.

Nécessité de l’union des deux prolétariats

Tel est le milieu. Une énorme population arabe ou kabyle, cantonnée sur les terres les plus mauvaises, et dont la misère peut à peine être décrite, chez qui la famine sévit à l’état endémique, que ses chefs féodaux, les administrateurs, et le colon étranger pressurent – très souvent d’ailleurs en parfait accord – cinq millions d’hommes, littéralement expropriés et chez qui la guerre a développé la conscience de cette expropriation.

Au-dessus d’eux, une population de 800.000 Européens et juifs, divisée par des différences de races, mais unie par une solidarité de défense et fière d’une civilisation qu’elle conserve jalousement pour elle. Et constamment chez cette population, de dominateurs, la terreur de la révolte indigène. le culte de la force et du gouvernement par la matraque.

C’est dans ce milieu difficile que travaillent les camarades communistes d’Algérie. On voit que leur tâche est malaisée.

La- Révolution communiste en Algérie possède en effet deux sortes d’adversaires aussi redoutables les uns que les autres les chefs politico-religieux, indigènes, les caïds enrichis par la faveur du gouvernement français et les grands colons dictateurs de l’Algérie.

C’est contre ces deux catégories, d’exploiteurs que le. Parti doit ameuter l’énorme masse des prolétariats indigène et européen, mal éduqués et divisés artificiellement par la volonté des aristocraties bourgeoises ou maraboutiques.

Il. ne peut le faire qu’en montrant à tous ces exploités toute l’étendue de l’exploitation dont ils sont victimes, en penchant chacun d’eux sur la souffrance de l’autre, en s’efforçant de réaliser l’union des races à l’intérieur de la classe des travailleurs.

P. VAILLANT-COUTURIER.

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