«Avec la rage au cœur» ou le combat des certitudes – Mostefa Lacheraf

«Avec la rage au cœur» ou le combat des certitudes0[1]

Anna Gréki

Poésie du souvenir, (mais non de la nostalgie doucereuse) ; de la tendresse forte et saine, de la colère qui stimule, telle nous apparaît l’œuvre de cette jeune femme qui a connu la torture, la prison et reste cependant vibrante d’amitié, d’espoir. Anna Gréki pour notre joie retrouve l’enfance si proche et à travers elle la terre algérienne dont elle nous dit l’âpre douceur. En Algérie ce n’est pas toujours le roman — à l’exception de Kateb Yacine et de Mouloud Mammeri — qui découvre le pays, c’est la poésie des vrais poètes. Elle est l’expression essentielle, souvent descriptive, mais sans pittoresque facile, de l’Algérie, de sa présence de chair et d’esprit. Je parle naturellement de la poésie écrite par des militants, des patriotes, où le contrepoint mélodique exprime à parts égales la sensibilité liée au sol natal, au monde fraternel des hommes, et les préoccupations de la lutte qui est synonyme de souffrances communes, de révolution, de triomphe.

Chez Anna Gréki les catégories privilégiées qui concourent à cette expression, qui l’exhaussent jusqu’à l’amour véhément du pays martyr et du bonheur collectif, s’appellent l’enfance, le souvenir des amitiés militantes, le combat politique, la détention et par-dessus tout cela, cette colère inextinguible, faite de soif de vivre, d’exigence. Et, toujours dans le contexte de l’enfance aurésienne, des premiers éveils politiques à Bône et ailleurs, de l’amitié et de la lutte, le rappel de la guerre, celui de la prison; et, toujours les accompagnant d’un fond sonore comme un grondement, la rage d’aimer, la colère. Puissante sans être massive ni solennelle ou verbeuse, cette colère atteint avec aisance au souffle le plus haut. Lucide, d’une beauté pure, exaltante sinon exaltée, elle embrase tout, cingle tout sur son passage, mais ne cesse jamais de porter en elle sa contrepartie, la raison de vivre et de transformer le monde. Comme

… Ces femmes

qui ont trop de leur voix pour apprendre à se taire,

Anna épuise sainement cette passion juste qui l’emplit tout entière :

Colère nue qui monte à la bouche

Elle se fait d’ailleurs la voix de toutes, multipliée, amplifiée derrière les murs de la prison. Dans L’avenir est pour demain ce cri répété, irrépressible, qui n’est pas simple délivrance mais défi hautain aux geôliers, affirmation d’un combat permanent aux côtés des détenues politiques, malgré la contrainte, Anna Gréki évoque :

Ces luttes illimitées qui nous ont jetées là, debout…

et loin de faire de leur détention commune une délectation morose ou l’occasion d’une rage impuissante, d’une révolte héroïque mais gratuite, elle n’abdique ni son idéal, ni — chose rare chez les. poètes politiques — cette part d’humanité vraie, pas du tout mièvre ou bêlante, qui doit accompagner toute action libératrice tournée vers le progrès.

Ainsi, en plus du mouvement ininterrompu qui caractérise, comme son propre souffle, la colère superbe, les luttes illimitées, Anna Gréki n’est pas emportée par un élan excessif, incontrôlé, qui verserait dans la passion négative. Son cœur est riche et plein de lumière. La véhémence qui l’anime est aussi une marque de générosité fraternelle. La torture, la prison ne l’ont pas aigrie, ne l’ont pas desséchée ou déviée par rancœur du chemin de toujours. S’adressant à ses co-détenues, elle dit :

… mes sœurs

Bâtisseuses de liberté et de tendresse.

Elle sait aussi, du fond de sa cellule, que :

L’Avertir est pour demain

L’Avenir est pour bientôt.

Et sans cesse vibre dans ces prisons ennemies la voix inapaisée, souveraine, porteuse d’espoir.

Poésie militante dans laquelle on ne sent pas l’idéalisme artificiel qui se plaque sur le verbe comme un prêche de consolation. Tout ensemble, la foi, la sensibilité, la tendresse vigoureuse et l’espoir de ceux qui savent le prix de leur lutte, de leurs souffrances, équilibrent et fondent le poème dans sa mélodie et dans sa substance :

Nous voilà séparés du plus cher de nous-mêmes

Par des murs ravageurs, dans un temps plein d’espace

Où chaque jour vieillit plus vite qu’une année…

Nous voilà, visages renversés vers un ciel

Barbelé…

Nous qui avons au cœur un désir plus perçant

que les palmiers aigus d’un Sahara dément,

le malheur n’a pas pu reléguer nos regards

aux bornes du présent…

… Nous enseignons l’espoir

corrosif, nos munitions, notre pain blanc.

Tout autour de nos corps s’étanchent les déserts

arides. Et quand tombera le matin vert

… Leurs bouches apaisées à votre bonne foi

Parleront de torrents plus violents que leurs voix

Avec des mots brûleurs de ciel

Avec des mots traceurs de routes

Qui font du bonheur une question de patience

Qui font du bonheur une question de confiance…

Voici encore dans la poésie d’Anna Gréki un autre aspect, un haut lieu où se rejoignent, pour se compléter et décupler leurs forces, l’amitié, le souvenir, le combat politique et toujours la passion vengeresse, stimulante, moteur essentiel de cette véritable action poétique. Il s’agit, entre autres, des beaux poèmes dédiés à la mémoire d’Ahmed Inal, jeune militant mort au combat et dont le rayonnement est toujours vivace chez beaucoup de ses frères et camarades de lutte. La fidélité d’Anna à ce souvenir nous touche. Elle éclaire aussi pour nous, par sa pureté, le rôle que, de proche en proche, tout au long de notre mouvement de libération, ont joué, chaînons ténus dans une chaîne interminable, de tout jeunes gens ayant la foi de la lutte et la certitude de l’avenir algérien et qui ont éveillé l’idéal dans le cœur des hommes et des femmes de leur génération. Des accents qu’Anna Gréki trouve pour parler d’Inal est absent cet héroïsme de parade qui, souvent, dans notre Révolution, a été, avouons-le, un but, une justification indûment gratifiée au lieu d’être un moyen nécessaire, un simple aspect dont la finalité est précisément l’œuvre qui n’en finit jamais de prolonger l’acte de foi, l’exemple, l’enseignement vivant et positif :

Dans le désordre gris d’octobre finissant

Des hommes épars et durs tombent dans des rêves

D’avenir — la tête coupée, le corps troué

Ils parlent encore de demain, bouche en terre…

Et cette vision ramassée s’impose à nous :

Vivant plus que vivant

Avec ton corps qui brille

Aux quatre cris de la douleur

Eparpillé, déchiqueté, torturé

Saignant sur la terre orange

Où nous sommes nés…

Ou encore ceci qui est un rappel délicat de reconnaissance et le portrait ineffaçable du jeune mort à travers l’action politique qu’il a exercée dans son milieu, son ascendant :

…Avant ton éveil je ne savais alors que

Limiter mes regards au cerne de mes yeux

Mes yeux ne voyaient pas plus loin que leur mémoire.

Je ne comprenais rien à ce qu’on me disait

Et j’appelais sagesse un désert obstiné…

Pourtant, au cœur même de cette solitude

Mortelle, pourtant je savais que tu viendrais

Je savais que j’atteignais l’âge d’être jeune

L’avenir…

… a la force et la chaleur de ton courage

Et cette pudeur de dire ce que l’on tait

Par bêtise, souvent, ou par manque de foi.

On serait tenté, pour tout cela, de qualifier la poésie d’Anna de poésie ’’extrême”, dans le sens, non pas de la charge, de l’excès, mais du mouvement qui ne s’arrête pas, qui dépasse pour emporter toujours plus loin. Une poésie du dépassement incessant, que ce soit dans la colère ou le souvenir ou l’amitié, ou même le temps qu’elle projette obstinément dans l’avenir. Au bout, il y a toujours le lendemain, il y a la foi, il y a la vie qui se poursuit et triomphe de l’œuvre de mort, de la contrainte, du désespoir.

Puis vient l’apaisement dans cette poésie vibrante et souvent têtue qui cependant n’est jamais négative malgré les remous véhéments qui la traversent avec des mots durs, des images fulgurantes, la passion conjuguée de la fidélité, de la justice, de l’amitié, les cris vengeurs qui réveillent en nous tant d’échos. C’est l’amour de la vie à partir de ses éléments les plus simples, comme cette touchante tendresse qui palpite dans le poème intitulé « Le pain et le lait”. Poésie quotidienne sur le café du matin, le lait qui fume, le jour vacant, les narcisses. Et les souvenirs s’allient à la bonté du pain, imprègnent sa saveur élémentaire.

Cependant, chez Anna Gréki, la notion du bonheur, quoique détendue et sereine, est, aussi, robuste, nullement mièvre.  »Santé de l’amour” dit-elle quelque part, et aussi cette joie du monde qu’on a chez soi, qui pénètre jusqu’à vous, qu’on regarde par la fenêtre, dans la rue chargée de cageots de fruits… Presque de cette même veine, intervient l’humour, l’ironie affectueuse, comme dans « Mon oncle’’ où la nette simplicité de l’expression, la sveltesse sans pareille du poème et sa grâce badine ajoutent à notre plaisir. Dans ce contexte, la prison évoquée n’est point accablante c’est l’août parfumé, le désir d’entrer tout nu dans la mer. Lisez aussi ce beau poème sur Alger qui se tient en équilibre, dans son élégance si frêle, presque fascinante, sur un fond blanc et bleu et semble pirouetter pour notre joie, comme le charme aérien de cette ville. Mais on ne le dira jamais assez, cette partie du recueil propose une vue toujours plus nette sur l’avenir à gagner malgré la souffrance, le besoin d’une profonde douceur et, chez cette militante endurcie et prisonnière des temps difficiles, la pensée apaisante des familles :

… Chaudes comme un bol de lait au rhum

Dans une nuit d’hiver où l’on rentrerait tard…

Familles, mot de départ et de conclusion…

Familles qui n’existez que pour ces absents

Bardés d’amour décevant que pour ces passants

Effrénés debout dans le couloir des troisièmes

Qui arrivent à chaque étape avant leur train

algerie_capitale_alger

On trouve enfin le vrai sens du paysage, de la terre qu’on aime, dans ’’Ici et là”. Et dans la puissance d’une foule d’évocations liées au goût de la vie, aux désirs du jeune âge qui colorent d’une note juste le monde familier ou le monde auquel on aspire, passe comme le frémissement d’un sensualisme pur et sain, parfois gourmand, suscitant dans leur plénitude l’appétit, le rêve et la fantaisie poétique. On voudrait tout citer :

Ces villes explosives comme un printemps Inédit…

L’écorce animale

Des forêts tendues comme un tison

Allant mettre le feu à la mer…

La terre chaude jaillit et glisse

En coulée de miel…

Tendres comme la mie mordue, les souvenirs

M’ouvrent cet appétit qui ne sait s’assouvir…

Du pinson au moineau, du ciel à l’herbe verte

D’une aurore à chaque heure, au printemps qui s’avance,

… Tout le bestiaire éclatant de l’adolescence…

Le désir têtu où j’exige que viennent

En fleurs, avant le mois de mai

Ces vergers pathétiques…

Dans les veines des tourterelles

Dans celles des ouadis

Coule le ciel de nos pays…

La joie humide du jour

Et l’amertume allègre de la vie

Et même :

…Des beignets

Lune plates que mordent à dents

De lait des enfants qui savent rire…

La joie de vivre chez Anna Gréki, la douceur forte de la vie, éclatent même quand on pense aux nuits terribles de la guerre et de l’errance. Référence significative, nombreux sont ses poèmes qui font allusion au lait : «lait qui fume», «lait nocturne», «lait roux de l’automne». On ne s’empêche pas d’évoquer «le lait de la tendresse humaine» de cet auteur du XVIIIe siècle et qui est l’une des plus belles expressions et des plus heureuses que le langage des hommes ait trouvées. Car la poésie d’Anna, justicière, véhémente, comme celle de Kateb Yacine, est, aussi, tendre, bien que jamais dans le genre de certains poèmes féminins qui chantent la douceur sur le mode de la sensiblerie.

Mais il faut revenir à l’enfance. Tout d’abord, évoquer celle qui n’a pu consacrer ses premières années à apprendre le pays avec ferveur comme un livre d’images : en quatre strophes Anna Gréki dit tout ce que de longs récits n’ont pu raconter sur la misère des enfants algériens choqués par la guerre, fuyant vers la frontière aux réfugiés « sous un soleil touriste », le soleil qu’aimait Albert Camus mais qui lui cachait le vrai drame de l’Algérie.

Et reparler cependant de cette autre enfance qui a tellement marqué le poète et dont le souvenir déterminant s’exprime avec tous les accents qui lui sont familiers, dans le très beau poème de « Menaâ”. C’est, en quelque sorte, une profession

de foi; l’acte de naissance de cette jeune femme sensible et forte, dont la mémoire recrée sans cesse le temps utile prolongé; l’œuvre en perpétuel dépassement :

Mon enfance et les délices

Naquirent là

A Menaâ — commune mixte Arris

Et mes passions après vingt ans

Sont le fruit de leurs prédilections…

… Tout ce qui me touche en ce monde jusqu’à l’âme

Sort d’un massif peint en rose et blanc sur les cartes

Des livres de géographie du cours moyen

Et lui ressemble par je ne sais quelle joie

Liquide où toute mon enfance aurait déteint

Tout ce que j’aime et ce que je fais à présent

A des racines là-bas

Au-delà du Col du Guerza, à Menaâ.

Comme dans chacun de ses poèmes, le souvenir d’Anna rebrousse chemin, s’actualise; son amour, sa vigilance, son inquiétude, saisissent le présent, s’y installent comme autour d’un pivot, le seul qui soit le centre du drame :

Les grenades n’étaient alors que des fruits. Seule

Leur peau de cuir saignait sous les gourmandises…

… Les Aurès frémissent

Sous la caresse

Des postes émetteurs clandestins.

Le souffle de la liberté

Se propageant par ondes électriques

Vibre comme le pelage orageux d’un fauve

Ivre d’un oxygène soudain.

Je me rends compte qu’il est difficile de tout dire au sujet d’un recueil si plein, si riche et dont l’ordonnance ou même le désordre est comme une partition où la tourmente, la passion, l’amour, la gravité’ sereine, l’ironie, la douceur et, répétons-le, la colère, forment une harmonie d’orage et de paix. On rêvera longtemps après la lecture de ces poèmes. Cette toute jeune femme, dans ce qu’elle écrit, porte la marque des plus grands; des poètes que ne rebutent ni la souffrance, ni l’amertume, ni le désespoir et qui ont non seulement à cœur la rage de vivre, la rage d’aimer et de haïr, mais aussi et<surtout la foi implacable dans l’avenir de lutte et de progrès. Force tranquille et sûre d’une poésie qui, à aucun moment, ne sent la publicité, l’artifice ; qui est loin des larmes et des sombres délectations ; qui traduit un tempérament ouvert sur la joie, l’exigence, tendu à l’extrême mais aussi d’une tendresse incomparable.

Dans son poème intitulé « Bône 1956” qui est un des sommets de cette œuvre, on trouve, en même temps qu’un rythme d’une grande ampleur, le résumé de presque tous les thèmes chers à Anna. Poème étrange, souvent touffu, mais attachant, qui dit beaucoup de choses à la fois : la vie familiale, l’atmosphère de la maison paternelle, de l’école avec ses écoliers faméliques et transis de froid ; qui parle de la « tabac- cototoma-coop», fierté de la grosse colonisation, des «avenues éperdues » sous le couvre-feu, de l’amour, des camarades disparus, de la terreur, du sang, de la furie des colons. Ici, la colère est contenue quoique violente, mais la guerre, le mépris, la honte des soldats de l’occupation sont flétris et, au bout, l’espoir entêté reparaît comme une constante dans l’œuvre :

Les horizons bornés s’élargissent au beau matin

Avec des mains qui retournent l’ombre.

Sans exagérer, nous pouvons affirmer que tous les thèmes qu’elle traite ici et là : l’enfance à Menaâ et ses «amours chaouïa», l’amitié politique avec l’éveil multiple et total du cœur et de l’esprit, la colère qui fustige impitoyablement, la prison, le combat des femmes, ses sœurs et co-détenues, la joie de vivre autour des menus détails de l’existence de tous les jours, la foi indéracinable en l’avenir et l’espoir collectif — «on n’invente jamais seul» —, ces thèmes-là, si divers, ont chacun un accent jamais entendu ailleurs, tant ils sont neufs, directs. Même dans le poème intitulé « jeunesse” où tel vers, vu son contexte et son intonation, peut rappeler ”La Jeune Captive » d’André Chénier, il y a vraiment autre chose qui va plus loin. C’est le propre de cette poésie qui dépasse les lieux communs quand bien même on y retrouverait l’illusion passagère d’une réminiscence; qui dépasse la forme apparemment prosaïque de certaines de ses pièces dès que s’impose au lecteur leur lyrisme authentique et bouleversant. Poésie dont les prolongements désirables ne s’arrêteront jamais, souhaitons-le, pour notre joie de lire, et pour le grand talent d’Anna.

Alger, 10 août 1962.


[1] Préface : Algérie, capitale Alger. Anna Gréki. Collection dirigée par P.J. Oswald. Société nationale d’édition et de diffusion, Tunis. 1963.

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