Le problème colonial et l’enseignement du premier degré

Encore une fois, un article qui montre bien la réalité de la colonisation et aussi comment les manuels scolaires de l’époque sont rédigés de manière à tromper l’enfant.

 

LE PROBLÈME COLONIAL ET L’ENSEIGNEMENT DU PREMIER DEGRÉ

par Jean CANALE

La Pensée mai-juin 1951 p.106

 Pour beaucoup de nos concitoyens, les événements dont nos territoires d’Outre-mer ont été le théâtre depuis 1945 restent entourés d’un certain mystère. Ceux-mêmes qui n’invoquent pas en désespoir de cause la « psychologie primitive » ou « orientale » de ces peuples, exploitée par des « meneurs à la solde de Moscou » et qui essaient de comprendre, apprécient souvent les choses de façon singulièrement erronée.

Faut-il s’en étonner, lorsque l’information dont dispose le commun des mortels — sans expérience directe en cette matière — repose sur un enseignement d’où l’objectivité est entièrement absente ?

L’examen d’un certain nombre de manuels récents de l’Enseignement primaire est, sur ce chapitre, parfaitement édifiant.

*

Le manuel d’histoire de fin d’études fait apparaître, à son heure, le phénomène colonial, en général dans un chapitre consacré à l’« œuvre coloniale de la IIIe République ».

D’explication, il n’y en a point le plus souvent. Quelquefois, on résume ou on cite les thèses de Jules Ferry — en escamotant toujours ses déclarations les plus cyniques — et en restant dans l’imprécision, « Nécessités commerciales, militaires »… Pourquoi se sont-elles manifestées plutôt entre 1870 et 1900 qu’en d’autres temps ? Mystère.

Et d’emblée, on glisse sur le terrain de la propagande. « Propagande », c’est un mot qui a aujourd’hui mauvaise renommée. Est-il pourtant rien de plus légitime et de plus utile que de propager la vérité ? L’expérience, dans notre société, a conduit à identifier — non sans motifs — propagande tout court avec propagande mensongère. Quitte à qualifier ensuite la vérité de « propagande » et à prendre le mensonge effronté pour vérité objective !

Dans l’exposé des résultats de la colonisation, point de chiffres, à peu près pas de faits : de simples affirmations tendant à l’apologie.

C’est [la colonisation] un des plus beaux titres de gloire de la III République [1].

L’éloge des colonisateurs est de règle : Jules Ferry est un grand homme méconnu par ses adversaires, et surtout — le bourgeois à favoris n’est guère susceptible d’enflammer les imaginations — les militaires ont la vedette.

Bugeaud, d’abord, « le premier de nos grands coloniaux » [2], Galliéni, Lyautey.

Les « lectures » proposées exaltent ces grands hommes [3], et leurs vertus… dont l’exemple, proposé à nos enfants, devrait inquiéter les éducateurs :

En fait de guerre, notre maître à tous, c’est le maréchal Bugeaud… Nul d’entre nous n’arrive à l’épaule? de ce véritable grand homme [4].

… C’est de l’action combinée de la politique et de la force que doit résulter la pacification du pays

Lyautey, ce fondateur d’Empire, était un homme d’action, né pour créer, pour commander [5]

Eloge de la guerre, de la force, mystique du chef « né », tout l’attirail du fascisme est là proposé à l’admiration des enfants. Belle éducation, en vérité !

Bien entendu, le pacifique Brazza, libérateur des esclaves, vient teinter de rose le tableau [6].

Pourquoi nos manuels omettent-ils de citer certains passages des déclarations de Jules Ferry ?

Pour les pays vieux et riches, la colonisation est une des meilleures affaires auxquelles ils puissent se livrer… Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… Si la déclaration des droits de l’homme a été écrite pour les noirs de l’Afrique Equatoriale, alors de quel droit allez-vous leur imposer les échanges, le trafic ? ?[7]

Pourquoi escamoter ces déclarations de Bugeaud :

Tout ce que nous pouvions faire, c’était de parcourir et de ruiner une zone de 15 à 20 km, et je le déclare, dussé-je affliger quelques philanthropes, je l’ai fait autant que je l’ai pu…

Quant aux razzias, contre lesquelles on s’est tant récrié, je demande s’il était un autre moyen d’arriver à la conclusion de la guerre…

Et, à propos de la tribu des Ouled Riah, brûlée et asphyxiée vive dans une grotte où elle s’était réfugiée :

Je prends sur moi la responsabilité de l’acte du colonel Pélissier… Il faut que les populations (acceptent) notre loi. Mille exemples ont prouvé qu’elles ne l’acceptent que par la force, et celle-ci même est impuissante si elle n’atteint pas les personnes et les intérêts.[8]

De tout cela, le bon élève ne saura rien, mais il apprendra dans son résumé, à propos de Bugeaud :

Il a accoutumé les indigènes à une administration juste et honnête [9].

Après l’éloge des grands hommes, ce sont les longs couplets sur la « mission civilisatrice ».

En pleine guerre 1914-18, le général Lyautey réduit les résistances, fait tracer les routes, équiper les ports, étendre les cultures, aimer la France [!][10].

Dans des pays que ravageaient les disettes, la guerre, la traite des nègres, il [le colon] apporte la paix et une amélioration des conditions de vie. Il lutte contre la maladie du sommeil et fait disparaître l’anthropophagie… d’immenses territoires sont conquis sans grande dépense de vies humaines [souligné dans le texte][11].

 Ecoles et hôpitaux, qu’il faut multiplier, témoignent de l’action bienfaisante de la France [12].

La France a accompli dans son Empire colonial une œuvre immense. Elle a assuré l’ordre et la sécurité, supprimé l’esclavage là où il existait encore, réprimé le pillage des tribus indisciplinées ; elle a créé de nombreuses écoles, même sous l’Equateur [sic] : elle a construit des hôpitaux… etc. [13].

De temps à autre cependant une réserve sur les « bienfaits » apportés par la France :

Sans doute y a-t-il eu parfois aux colonies des commerçants avides, des fonctionnaires maladroits, et des abus ont été commis. Mais dans l’ensemble les populations indigènes ont grandement bénéficié de la civilisation française [14].

De regrettables abus ont parfois été commis par des fonctionnaires maladroits ou des commerçants, avides : ils ne diminuent en rien la valeur d’une œuvre coloniale admirable, à laquelle les indigènes et les étrangers rendent volontiers hommage [15].

Mais en somme, tous ces clichés qui prétendent être de l’histoire tendent à la même conclusion : à part quelques « abus », tout est bien dans les colonies, dont les populations ont grandement bénéficié de la présence française.

Un manuel apporte cependant une note discordante.

La mise en valeur des territoires s’est trop souvent accompagnée de dures conditions de vie pour les travailleurs indigènes : c’est le revers de la colonisation.

Fort heureusement, celle-ci a réalisé une oeuvre civilisatrice [souligné dans le texte] incontestable[16].

Voilà qui laisse perplexe : qu’est-ce que cette « œuvre civilisatrice » qui vaut aux indigènes de « dures conditions de vie » ? Ici le mensonge transparaît. Les faits démentent la description idyllique.

Dans deux cas précis où l’on dispose de chiffres, ces chiffres prouvent que le niveau de vie de la masse des indigènes n’a cessé de baisser depuis le début de la colonisation.

A Madagascar, de 1900 à 1945 l’indice du coût de la vie est passé de 100 à 2.087, pendant que l’indice des salaires passait dans le même temps de 100 à 1.833 [17]

En Algérie — exportatrice de céréales avant-guerre — le graphique de la production des céréales depuis 1901 (publié dans le volume Algérie, t. I, de l’Encyclopédie maritime et coloniale) montre une nette diminution (spécialement de la production indigène) : 1901, 21 millions de quintaux environ, dont européens 5 M. qx. indigènes 16 M. qx.

1938 : 17 millions de quintaux, dont européens 8 M. qx. indigènes 9 M. qx.

Quand on sait que dans la même période, la population de l’Algérie a à peu près, doublé, comment ne pas conclure à une diminution sérieuse du niveau de vie ?

Au moins ces hommes qui mangent moins ont-ils des écoles et des hôpitaux ?

Voici, d’après une source officielle, le pourcentage d’enfants scolarisés en 1948-49 dans quelques territoires d’Outre-mer :

A.O.F. : 4,6 % Comores : 7,3 % A.E.F. : 5,8 % Madagascar : 23,4 % Somalis : 8,4 % Cameroun : 19,8 %[18]

Est-ce au moins un progrès par rapport au passé ?

A Madagascar il y avait avant la conquête 140.000 enfants dans les écoles. En 1950, il y en avait 104.000…[19] Pour l’Indochine, M. Albert Bouchet déclarait à la séance du 16 novembre 1949 de l’ « Académie des Sciences coloniales » :

En ce qui concerne l’enseignement primaire, nous en arrivons à cette situation paradoxale que l’analphabétisme non seulement n’a pas été supprimé, mais qu’il s’est accru[20]

L’œuvre des médecins est rendue vaine par la sous-alimentation.

En pleine période de prospérité, en 1925, un inspecteur général de l’hygiène signalait déjà que les indigènes [algériens] étaient sous-alimentés et atteints de tares multiples ; et il rappelait, à l’appui de cette affirmation, que sur 60.000 conscrits indigènes appelés en 1921, 12.000 seulement auraient pu être reconnus aptes [21].

…Les maladies, si elles jouent un très grand rôle dans la déchéance des populations indigènes, n’en sont pas les seules responsables et d’autres causes, dont l’importance est grande mais qui échappent à l’action du service de santé, doivent être incriminées : la sous-alimentation et le manque à peu près général d’aliments azotés, une politique économique inconsidérée qui dans certaines régions a poussé au développement des cultures riches [destinées à l’exportation. J.C.] au détriment des cultures vivrières, le déséquilibre qui existe entre les gains des indigènes et les prix des articles les plus essentiels. (Extrait d’un rapport officiel du Médecin-Colonel Directeur du Service de Santé du Cameroun, 1945).

Les apologistes du doux Brazza oublient de parler des vampires qui lui ont succédé et qui ont fait diminuer de moitié au moins la population de l’A.E.F..,

Pas une allusion au cimetière du chemin de fer Congo-Océan — 17.000 cadavres pour les 140 premiers kilomètres [22].

L’esclavage — disparu là où les conditions économiques le condamnaient — et avantageusement remplacé par le travail forcé, existe toujours chez les Maures, avec la tolérance et la protection de l’administration,

*

Un manuel cependant paraît « anticolonialiste » : c’est le manuel édité par S.U.D.E.L. (Editions patronnées par le Syndicat National des Instituteurs). Simple apparence, car les phrases plus vigoureuses recouvrent exactement la même argumentation que les autres manuels !

Après avoir mentionné les objectifs de la prétendue « mission civilisatrice », on nous dit :

Ce fut fait dans une certaine mesure[23]

… Dans cette exploitation économique [des colonies], les avantages que les peuples coloniaux recueillaient étaient le plus souvent minimes. Au Congo, un travail forcé proche de l’esclavage a subsisté longtemps. En Indochine, des indigènes ont été embauchés sur les plantations à des conditions misérables[24].

*

Ainsi la colonisation a eu son bon côté et son mauvais côté. Il y a eu des « abus » autrefois (jusqu’à quand ?) et en quelques endroits.., le travail forcé au Congo (et dans le reste de l’A.E.F. ? et en A.O.F. ? et en Indochine ? et le « S.M.O.T.I.G. » de Madagascar ?), des salaires insuffisants pour « des » indigènes en Indochine (et ailleurs ?)… le caractère général de ces faits est estompé, devient localisé et accidentel.

… La Constitution de 1946 proclame que tous les habitants des colonies et protectorats deviennent des citoyens français, que toutes les lois sociales s’appliquent à eux, que leurs intérêts locaux doivent être gérés par eux-mêmes autant que par les colons français. La France et ses dépendances extérieures forment de cette façon une Union Française fondée sur le respect des droits de l’homme[25].

Ce manuel dont le patronage syndical et les phrases anticolonialistes peuvent tromper bat les records de mensonge dont nous avons plus haut donné quelques échantillons…

Passons sur une première erreur, pourtant grossière, qui laisse croire à la citoyenneté des habitants des protectorats.

L’élève qui a lu ce passage va conclure : il y a eu autrefois des injustices aux colonies, mais aujourd’hui tout cela est fini…

Toutes les lois sociales s’appliquent à eux.

Contre-vérité monstrueuse ! Aucune loi sociale, ou à peu près n’est applicable dans les colonies… En Algérie et dans les nouveaux départements (Antilles, Réunion) où la sécurité sociale existe théoriquement, la population doit lutter pour en obtenir les avantages… Ailleurs, il n’y a rien. Pas d’égalité des salaires (En A.O.F., un salaire minimum africain représentant un peu plus du cinquième du salaire minimum européen, tout au moins à Dakar, où les salaires africains sont les plus élevés). Pas d’allocations familiales… le salaire minimum — celui du manoeuvre (80 % des salariés) — est calculé en A.O.F. sur les rations d’un individu[26]. Pas de sécurité sociale, pas d’assurance-accidents : un accidenté du travail, employé par l’Etat, atteint de cécité complète, obtenait par décision judiciaire, en 1947, une pension annuelle de 2.872 frs 35 !

*

Faut-il accabler les auteurs de manuels ? Beaucoup d’entre eux sans doute ont cru » ce qu’ils écrivaient, sur la foi de quelques publications « officielles » ou subventionnées par les « grands intérêts » coloniaux, où ils ont puisé leur documentation. D’autres n’ont fait que copier sur leurs prédécesseurs.

Mais le résultat est là : Qu’il s’agisse de la guerre au Viêt-Nam, des incidents du Maroc, de la tragédie de Madagascar, l’élève qui a lu son manuel ne peut rien y comprendre. Pourquoi ces révoltes puisque la colonisation a fait tant de bien aux indigènes ? Et puisqu’en tous cas. s’il y a eu des abus, tout cela est bien fini aujourd’hui ?

Ces indigènes sont des ingrats, des méchants qui méritent un juste châtiment.

Le danger est grand : la responsabilité des maîtres est engagée. Ils n’ont plus aujourd’hui d’excuse s’ils se font complices d’un enseignement falsifié.

Les Dossiers Pédagogiques (dont nous avons tiré la plupart des faits à opposer aux clichés de la propagande coloniale) leur fournissent sous une forme commode textes et faits, éclairés par l’explication scientifique qu’il convient de leur donner.


[1]    S. et M. Chaulanges : Histoire de la civilisation. Delagrave, 1949, p. 221.

[2]     P. Bernard F. Redon : Le livre unique d’Histoire. Nathan, 1948, p. 286,

[3]    P. Bernard, F. Redon. Lectures (livre du maître), Nathan, 1948. p. 125. Bugeaud et l’Algérie. texte de Louis Madelin, p. 143. Un grand colonial : Lyautey, fondateur d’Empire. texte du général Gouraud.

[4]  Ibidem, p. 125.

[5] Ibidem, p. 143 (Début de la lecture).

[6] Dans P. Bessèce, A. Lyonnet, G. Blanc : Histoire de France. Istra, 1949. Trois lectures : « La. mort de Françis Garnier, Savorgnan de Brazza, Lyautey »,

[7] Discours des 27 mars 1884 et 28 juillet 1885. Cité dans les Dossiers Pédagogiques, La théorie du Colonialisme.

[8] A la Chambre des députés, le 24 janvier 1845, même source. On y trouvera d’autres textes encore plus significatifs sur les atrocités commises en Algérie sur l’ordre de Bugeaud.

[9] P. Bernard et F. Redon : Le livre unique d’histoire, p. 282. Résumé chap 6.

[10] S et M. Chaulanges : Histoire de civilisation. Delagrave, 1949, p. 221.

[11] H. Flandre, A. Merlier, H. Michel : Histoire de l’Antiquité à nos jours. Gedalge, 1950, p. 175 (Conquête de l’Afrique Noire).

[12] Ibidem, p. 177.

[13] Albert Troux et Albert Girard : Histoire de la France. Hachette, 1948, p. 427.

[14] S. et M. Chàulances ; Histoire de la Civilisation. Delagrave 1949, p.221.

[15]   A. Troux et A. Girard ; Histoire de la France. Hachette, 1948 p. 427.

[16] H. Flandre, A. Merlier, H. Michel : Histoire de l’Antiquité à nos jours. Gedalge, 1950, p. 177

[17] Revue Esprit, février 1948, p. 247.

[18] Note établie pour la conférence des Hauts-Commissaires. Enseignement Outre-Mer, juillet 1950

[19] Dossiers pédagogiques. Colonisation et civilisation.

[20] ibidem. Présence française en Indochine.

[21] Ibidem. Colonisation et civilisation. Citation du Temps du 23 mars 1935.

[22] ibidem. Colonisation et civilisation.

[23] M. Giugnon : Des civilisations antiques à la France d’aujourd’hui. S.U.D.E.L., 1950, p. 289

[24] Ibidem, p. 291.

[25] Ibidem, p. 291.

[26] Jusqu’en 1949, le budget-type portait, au poste loyer, l’indication : 1/3 de case, étant entendu que les manœuvres indigènes vivent « normalement entassés à trois ou plus dans une case…

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