La torture dénoncée par François Mauriac

A l’occasion de la sortie du livre du journaliste communiste Henri Alleg, « La Question« , dans lequel l’auteur raconte les sévices dont il a été victime, François Mauriac dénonce, dans « L’Express » [du 3 avril 1958] l’attitude du gouvernement à l’égard de ces véritables crimes.

« Saisie de « La Question » d’Henri Alleg. Une fois le principe admis qu’il faut poursuivre non les auteurs d’un crime, mais ceux qui le dénoncent, il eût été plus sage de ne pas attendre que des milliers d’exemplaires fussent vendus et lus dans le monde entier. Et qu’ils aient pu l’être, c’était après tout l’a meilleure réponse à faire lorsqu’un étranger s’indignait devant nous: la France était tout de même un pays où la parole écrite demeurait libre. La publication et la vente à ciel ouvert du livre d’Alleg témoignaient en notre faveur, malgré tant d’abus et d’attentats. Sa saisie nous frustre de cette dernière fierté. Elle en lève au gouvernement le bénéfice de son libéralisme relatif, sans l’ombre d’un avantage puisque la diffusion du livre, à travers le monde, est d’ores et déjà accomplie. Tirer le pire d’une situation donnée, c’est la règle d’or du régime, sur tous les plans, dans tous les ordres.

« Participation à une entreprise de démolition de l’armée ayant pour objet de nuire à la défense nationale. » Tel est le motif officiel de la saisie. Alleg a été torturé ou il ne l’a pas été. S’il l’a été dans les conditions qu’il décrit, ne reprochez pas à la victime, mais aux bourreaux, de démoraliser l’armée. En quoi le fait de demander justice contre eux menace-t-il l’Etat, offense-t-il la nation ? Et qui pourrait douter de ce que rapporte cet ami de Maurice Audin ? Les témoins surgiraient de partout, si l’affaire était plaidée. M. Robert Lacoste d’ailleurs, s’il n’avoue pas, ne nie rien. En vérité, il plaide coupable: « L’examen médical du plaignant, a-t-il déclaré hier à la Chambre, révèle divers érythèmes sur les doigts et le poignet gauche et trois petites cicatrices. » Mais les tortionnaires peuvent dormir tranquilles. Les praticiens n’ont, paraît-il, aucune idée sur la nature et sur les origines de ces traces suspectes. Les praticiens. Il en est de plusieurs sortes. J’en ai entendu un, de mes oreilles, excuser ce sous-officier dont le cas nous était soumis, et qui avait tué un civil indochinois d’un coup de pied dans le ventre: « Les rates en Indochine sont fragiles et éclatent facilement. » Molière lui-même n’aurait rien pu tirer de ce mot-là pour nous faire rire.

« Il reste que la torture qui ne laisse pas de trace demeure une des conquêtes de la technique policière qui aujourd’hui assure mieux le repos des experts et des juges. Voici pourtant l’aveu de M. Robert Lacoste à peine déguisé: « Je dis qu’on ne saurait confondre certaines erreurs avec notre peuple. Mais j’ajoute qu’il n’appartient pas à n’importe qui de nous faire la morale… »

« Certaines erreurs! Qu’un euphémisme peut donc être ignoble! Bien sûr vos crimes sont, dans l’ordre politique, des erreurs, et ce n’est pas assez dire des bêtises insignes. Mais ils restent des crimes et qui atteignent à travers ceux qui les commettent, le corps d’élite dont ils portent l’uniforme, et à travers l’armée, nous-mêmes, notre peuple, monsieur Lacoste, dont vous êtes l’élu. Ce que vous appelez « certaines erreurs » sont donc bien le fait de ce peuple, agissez en son nom; vous en êtes l’incarnation en Algérie au point que sans vous, aucun gouvernement ne pourrait subsister et que vous ne sauriez être déplacé sans que le système croule. Vous en demeurez la clef de voûte. J’ose écrire ici cette vérité qui ressemble à un blasphème: « En Algérie, monsieur Lacoste, vous êtes la France. » La France, c’est vous. Hélas! [.] « 

François Mauriac – « L’Express« , 3 avril 1958.

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