Une Algérie méditerranéenne à l’opposé de l’Algérie de Camus – Mostefa Lacheraf

Lacheraf et autre prisonnier suite detournement avion

Une Algérie méditerranéenne à l’opposé de l’Algérie de Camus[1]

Il est difficile de vouloir présenter Jean Sénac, quand chacun de ses vers se détache comme un tout de ce recueil si dense, pour exprimer, chaque fois, le poète tout entier, dans ses sources les plus profondes. Mieux qu’un Art poétique dont un poète multiple et toujours à l’avant-garde de l’image, de l’impression, de l’idéal n’a que faire, l’œuvre de Sénac est un panorama qui se renouvelle dans un mouvement incessant, avec les dimensions qu’impliquent la vigilance et l’ubiquité. C’est une poésie innombrable qui marche sur un seul rang et passe à l’attaque partout où la dignité humaine est bafouée et la liberté en péril : Algérie, Espagne, Congo, Angola. L’Angola, dernier en date des pays notoirement martyrisés et en voie de libération trouve déjà à ses côtés ce poète vigilant et généreux !

Naturellement, l’Algérie, sa patrie, est la première qui lui ait inspiré dans l’amour, la souffrance et la fraternité, la mesure de tout ce qu’il devait chérir ou défendre, ici ou là. C’est à elle, surtout, qu’il consacre, en retour, sa peine lucide et son combat inlassable. Confronté douloureusement à la France, confronté par sympathie et solidarité à l’Espagne mal-heureuse, à l’Afrique, il a le même cri : « Mère Algérie ! », et, s’adressant aux uns et aux autres, à ses camarades français, aux écrivains noirs, au poète Blas de Otero, il parle pour que chacun connaisse son pays, son peuple; il veut transmettre à tous, en leur nom, «le relais de l’Espérance» :

Cette petite flûte de nos montagnes

où la Liberté s’engouffre,

s’unit au souffle de l’homme

 et chante !

Chez lui, le mot juste, naturellement venu, est l’arme infaillible de l’exigence qui porte plus loin que les adhésions passagères nées du pittoresque et du dépaysement pour dilettantes. Ainsi, dans le message significatif de «La Patrie», Jean Sénac dit qu’il a «pris racine dans ce peuple» et non pas, selon l’équivoque perfide, familière à beaucoup de colonialistes : «dans ce pays». Cela situe mieux qu’un choix, les prémisses rigoureux d’une logique à laquelle il restera fidèle.

Nous avons dit que Sénac veut être partout présent, partout agissant par la parole : ubiquité pathétique du poète qui embrasse la souffrance des autres, assume le sort des autres, à leur insu, pourrait-on dire, et se fait l’un d’entre eux, fraternel, nullement rebuté par les choses et les gens qu’il connaît d’ailleurs de longue date, là où la lutte et l’espoir les exhaussent au-dessus des bas-fonds. Il est de ces hommes qui élisent leur patrie d’autorité, par vocation, sachant bien que personne ne pourrait la leur refuser puisqu’ils l’expriment pour tous, charnellement confondus en elle. Il a pris, dit-il, racine dans ce peuple. Contrairement à ceux qui se sont attardés toute leur vie sur les grèves romantiques, sur les franges de cette Algérie ligure bien bichonnée, bleu et or, éclatante de santé pour certains, mais, aussi, de faux prestiges, Sénac fait une incursion profonde et durable à l’intérieur des terres et de l’humanité algériennes, pénètre au vif du pays. C’est seulement par opposition à l’attitude marginale, éclectique, « méditerranéenne » des autres que nous pouvons évoquer à son sujet un Art poétique, bien mieux : une sensibilité à part, portant en elle, tout à la fois, vision et connaissance d’une Algérie totale, terre des hommes, de leurs peines, de leurs travaux, et celle de la présence possessive, majeure, du Soleil dont Sénac s’est choisi pour signe l’emblème hautain, impitoyable. Avec les mots : vigilance, frères, peuple, liberté, espérance, celui qui revient toujours est le mot : soleil. Ce ne sont plus les doux rayons qui caressent les baigneurs sur les plages, ni l’éclat insoutenable mais bref et absurde reflété par une lame de couteau et qui rejette encore loin des terres ardentes et fraternelles l’Etranger obstinément tourné vers la mer et la solitude, attaché au rivage comme à une bouée, un alibi, un symbole. La poésie de Sénac, elle, affronte le feu dans une ordalie de vérité et de triomphe. «Une littérature du soleil, non plus exotique, mais d’une impitoyable franchise», écrit-il quelque part. Donc, non seulement il ne redoute pas d’affronter le soleil de son pays, justicier terrible et têtu, mais il s’applique à en répandre la dure lumière sur les gens et les choses afin qu’ils apparaissent dans le tragique ou la simplicité de leur existence ; dans la plénitude aveuglante de leurs formes. Et de cette vision sans merci, physique et affective, qui pénètre très loin, découlent dans le parfait équilibre de l’homme voyant et fraternel, un éclairage, une chaleur, qui nous restituent l’Algérie d’avant 1954 et celle de la Révolution, à travers ses martyrs, son peuple combattant et les grandes leçons de courage et d’humilité qu’elle inspire. Déjà, en 1952 Jean Sénac écrivait, s’affirmant dans son choix de toujours :

…Tu ouvriras ton cœur à la patrie commune

 Ou tu fuiras

Sur cette terre il n’y a pas de place pour les lâches

et le soleil lui-même est franc comme le poing

Déjà, à cette époque, et sans doute bien avant, il déblayait la voie de son adhésion consciente de tous les clichés faciles ou infamants que le goût colonial avait amoncelés sur l’Algérie :

Ton nom n’éveillait que prospecteurs de mirages zouaves

cœurs cactés

petite province aux cacahuètes

… Et dans cette nuit sociale

tu nous as dit ton nom Algérie

et tes lettres sont douces à nos lèvres tes luttes douces dans nos veines.

Déjà, aussi, se dégagent de son œuvre, contre une certaine conception de l’Algérie du farniente et des noces, les grands traits, l’identité, qui révèlent, sur le ton juste et à l’aide d’images sans recours, la connaissance de ce pays auquel il se sent lié par l’amour et le sens du dévouement. Une sorte d’inventaire algérien s’ordonne tout au long du recueil avec, chaque fois, la contrepartie de ce que l’on croyait être définitif, figé dans le désespoir, immuable :

Dans la toux

dans les poux

la faim bivouaque

la colère tend le cou.

Et, de même que la poésie est témoignage et apostolat :

Nous sommes debout pour témoigner pour gratter la plaie

Jusqu’à la santé…,

elle est prémonition, clairvoyance véridique. N’annonce-t-elle pas ce que va être, avec la liberté, cette conquête essentielle de la Révolution algérienne qu’est la vie nationale recréée à partir du cataclysme, réaffirmée dans le progrès multiple des consciences, en dépit de la guerre et de la répression?

La vie traquée invente, invente une autre vie.

Il y a aussi dans la poésie de Jean Sénac, parce qu’elle est fraîche et brûlante, humaine dans le sens du progrès, de la pitié salubre, du courage,-et même du tragique qui n’est point fatalité mais héroïsme social, il y une part qui rappelle Federico Garcia Lorca. La sensualité méditerranéenne, par exemple, comme chez Lorca, exprime la vie irrésistible, largement épandue, malgré ses maigres nourritures terrestres; qui est action et douleur mêlées et non pas cet esthétisme glacé, souvent égotiste, dont une certaine «école nord-africaine » et un peu Camus ont été les virtuoses. Du grand poète andalou il a cette pureté incantatoire et pourtant lucide qui ne transfigure pas les choses et les êtres par la sensation ou le mensonge lyrique, mais, chaque fois, à l’aide des éléments les plus ténus, les plus graves, les plus attachants, qui forment la texture de tout drame humain à l’échelle collective. De la même façon que le soleil ne lui tourne pas la tête, ne l’incite pas à rechercher des mirages faciles, un alibi, il sait également apprivoiser la séduction multiforme du monde pour ne pas avoir à lui céder aux dépens de l’essentiel ; mieux encore : pour en faire l’arrière-plan complice, intime, de la tragédie, en dépit du contraste apparent. Les éléments d’un «Romancero algérien», Jean Sénac les sèmera longtemps encore tout au long de son œuvre. Je songe en particulier à certains poèmes que le lecteur découvrira avec plaisir parce qu’ils se rattachent, dans leur expression la plus originale, la plus algérienne, à un grand courant humaniste, « militant », propre aux cultures populaires de la Méditerranée. Le lyrisme méditerranéen dont on n’a voulu faire qu’un charme verbal, un folklore attendrissant, l’expression sensuelle de joies et même de souffrances aussi primaires — sinon primitives — que fatalistes, nonchalamment exposées au soleil, à l’air marin, dans une pouillerie rendue aimable à point nommé, ce lyrisme-là, Sénac, après Lorca, le retire au «syndicat d’initiative» de la poésie pittoresque et des sites frelatés, en retrouve les sources populaires, la spontanéité orale toujours vierge et le fait marcher de front avec la lutte des hommes, leur quête fraternelle du bonheur et de la liberté partagés, leur espérance active. Espérance active et non point résignée, béate. La poésie, alors, harcèle le monde, fouille le quotidien, en appelle à tous, avance indistinctement dans la pourpre arrogante pour l’humilier à son tour, dans la boue pour en éclabousser les iniques, et sauve du désastre ce petit grain qui jamais ne meurt mais va se multipliant, recréant sans cesse la vie et la beauté. Ainsi, le désespoir est conjuré, la fatalité mise en échec que certains croyaient être définitifs, comme partie intégrante de la condition humaine. Et ces choses simples, ces «paysages» qu’on avait rendus complices, en tant que décor et justification, d’un état colonial immuable, inerte, il suffit au poète de les nommer, de les épeler un à un, de les réconforter par la vertu de son verbe pour qu’ils s’animent d’un éveil lié à celui des hommes et qui va en faire les complices et les atouts d’une libération.

Il y aurait aussi beaucoup à dire de ce sensualisme de bon aloi, plein de santé (le lecteur s’en délectera sûrement), qui, non content de s’exprimer à fleur de peau, à fleur de bouche, nous restitue une grande part de l’esthétique algérienne populaire, les vieux thèmes de la tapisserie maghrébine, ceux de l’imagerie anatolienne acclimatée par les Turcs, enfin, toute la fraîcheur suggestive des fleurs et des fruits de chez nous et certains de ces emblèmes floraux et autres si chers à Lorca et qu’on rencontre dans les copias andalouses et les chansons féminines d’Alger et du Sahel.

La grande leçon que nous donne la poésie de Jean Sénac — issue tout entière, comme il le répète avec modestie, de la tradition et de l’enseignement du peuple — ne sera pas perdue pour la littérature algérienne de demain. Cette « matinale arrachée à l’obscure demeure» luit déjà, avant l’heure, d’un soleil précoce et triomphant.

Prison de Fresnes, Paris.

Mai 1961.


[1] Préface :

Matinale de mon peuple. Poèmes. Jean Sénac, Editions Subervie (Rodez, France), 1961.

Nota : Les titres et sous-titres qui figurent dans le présent ouvrage en tête de chaque préface n’existaient pas dans les éditions originales respectives où ont déjà paru ces textes introductifs. Ils ont été ajoutés pour la circonstance en vue d’une indication plus explicite des sujets traités et en l’absence du contenu des livres préfacés.

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