L’Algérie coloniale en chiffres

Un article paru dans le numéro 67 de la revue la Pensée de mai-juin 1956 qui montre en chiffres ce qu’était l’Algérie coloniale

la pensee mai juin 1956

Quelques données du problèmes algérien

par Yves LACOSTE et André PRENANT

Le drame algérien a été expliqué très différemment par les groupements politiques et par les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir depuis deux, ans. Pour certains, l’Algérie est une partie intégrante du territoire métropolitain, troublée par des malfaiteurs et des agitateurs à la solde de l’étranger ; seules des solutions. militaires sont envisagées. Pour d’autres, malgré l’œuvre considérable qu’y a réalisée la France, l’Algérie souffre principalement de la misère, conséquence de la seule surpopulation ; les solutions seraient alors économiques et sociales. Depuis quelque temps, la position,; officielle, tout en reconnaissant à l’Algérie une certaine « personnalité », hésite entre l’application de solutions militaires encore plus graves et de solutions économiques.

En fait, l’Algérie est une colonie, originale certes par l’ancienneté du fait colonial et par l’implantation d’un million d’Européens. Elle n’en reste pas moins, une colonie. 125 ans de colonisation, le peuplement européen, une politique dite « d’assimilation » (en fait non appliquée) ont-ils rapproché l’Algérie de la France ? L’actuelle crise ne serait-elle qu’une crise de croissance ? Il ne le semble pas.

La; colonisation, loin de rapprocher lès deux pays, n’a fait que les engager sur deux voies diamétralement opposées. Pourquoi ? Parce que plus de vingt ans de guerres de conquête continues, avec leurs massacres et leurs spoliations, ont d’abord bouleversé l’Algérie. Sans vouloir chercher le paradoxe, on peut dire qu’en 1830 l’Algérie était comparable aux pays agricoles pré-industriels européens de l’époque. Compte tenu de la différence de religion et de la différence de mœurs qui en découle, l’Algérie de .1830 et la France de 1830 (la première certes moins évoluée économiquement que la seconde) se ressemblaient plus, au fond, que l’Algérie et la France de 1956. Car le bouleversement commencé lors de la conquête n’a fait que gagner en ampleur, à mesure que la colonisation s’étendait et développait ses conséquences et ses contradictions de plus en plus graves. La crise actuelle n’est pas une crise de croissance, c’est l’aboutissement de 125 ans de bouleversement, et de colonisation. Si certains aspects sont économiques et sociaux, la cause essentielle de cette crise est politique : c’est la dépendance politique (puisqu’il y a eu conquête militaire) qui détermine la subordination et le malaise économique et social de l’Algérie. Les principales manifestations de la crise ne sont d’ailleurs pas actuellement économiques et sociales ; elles sont politiques : le développement d’un mouvement national. Les solutions économiques et sociales semblent devoir être inopérantes dans ces conditions, à la fois pour résoudre la crise économique et sociale et pour calmer la crise politique qui est fondamentale. Comme il ne semble pas que l’emploi de la force puisse avoir un quelconque effet favorable, les seules solutions sont donc des solutions politiques. Le mouvement politique, mouvement national, est la prise de conscience du fait que seule la suppression de la, dépendance politique dans laquelle vit l’Algérie peut résoudre la crise économique et sociale, dont souffre ce pays.

L’examen de la situation économique et de la situation, sociale de l’Algérie nous ramènera sans cesse vers les problèmes politiques.

L’originalité de l’économie algérienne, essentiellement différente de l’économie française, tient à la faiblesse des investissements en moyens de production et à la dépendance qui en résulte vis-à-vis des trusts français. La terre reste le moyen de production essentiel, avec les richesses du sous-sol. La production prend 1’aspect d’un prélèvement au profit des sociétés et des minorités qui la contrôlent. La rareté des implantations industrielles place l’ensemble de l’économie dans la dépendance du capitalisme, français principalement : l’équipement commercial lui-même favorise davantage les échanges à travers la Méditerranée que les échanges intérieurs. Une grande partie du pays, mise ainsi en état d’infériorité, conserve une économie de subsistance et est de « plus en plus désavantagée par le développement même du secteur capitaliste.

Le secteur capitaliste

Les moyens de production du secteur d’économie coloniale appartiennent principalement, soit à une minorité restreinte de propriétaires fonciers et de capitalistes européens d’Algérie, soit à des sociétés capitalistes françaises — ou étrangères — et à leurs filiales ; il s’y joint un petit nombre de propriétaires fonciers et de capitalistes indigènes.

L’agriculture spéculative dispose du tiers des terres cultivées prélevées sur la paysannerie indigène, et est seule à pouvoir bénéficier de moyens modernes d’équipement et de crédit.

Le grand domaine capitaliste est lié à l’apparition de la colonisation. En 1830, à l’exception des latifundia des féodaux turcs, normalement « Haouchs » de la Mitidja, les terres, qu’elles fussent le bien « collectif » de la tribu (Arch), ou eussent été redistribuées éventuellement en fonction de l’évolution des besoins d’une famille (Melk) ou dévolues à une fondation pieuse (Habbous) ou à l’Etat (Beylik, Azel) assuraient les revenus de ceux qui les travaillaient, qu’il s’agît de l’usufruit ou de la pleine propriété. Il n’en va pas de même des terres soumises à la juridiction française, dont l’entretien fut de plus en plus le fruit du travail de salariés, tandis que les profits revenaient à des propriétaires : les petits colons travailleurs ont eux-mêmes été victimes de cette concentration. En 1940 sur 2.700.000 ha possédés par 25.000 Européens, les 15.000 propriétaires de moins de 50 ha (60 % des exploitants) n’en possédaient qu’environ 250.000 (9 % de la superficie), tandis que 6.000 propriétaires de plus de 100 ha (25 % des exploitants) en possédaient 2.200.000 (80%)

Parallèlement, environ 5.500 cultivateurs musulmans possèdent plus de 100 ha. Ainsi, un peu plus de 11.000 cultivateurs jouissent des revenus de plus de 40 % des terres cultivées d’Algérie.

L’Etat colonial a créé les conditions juridiques de la spoliation des Algériens musulmans. Il a d’une part redistribué la partie la plus fertile des terres confisquées sous différents prétextes : terres « beylik » transférées de l’Etat turc à l’Etat colonial ; « Habbous » transférées à un Etat non-musulman, arbitrairement considéré comme successeur religieux d’un Etat musulman ;  » Haouchs » confisqués ; biens  » Arch » considérés à tort comme « res nullius » parce que non attribués à un individu ; « Arch » et  » Melk » placés sous séquestre pour sanctionner la résistance des tribus à qui ils appartenaient. Il a d’autre part, par la désorganisation de la collectivité terrienne en premier lieu, puis par des lois permettant l’aliénation des terres de statut musulman, favorisé l’acquisition, dans des conditions particulièrement avantageuses, de terres tribales ou familiales .par des hommes d’affaires. Ceux-ci achetèrent à des vendeurs pris à la gorge, ou saisirent des débiteurs victimes, de taux usuraires.

La redistribution officielle se fit, soit par l’octroi gratuit et conditionnel de lots dont les bénéficiaires, Européens, furent souvent contraints à la vente, soit par des adjudications, soit par l’octroi de grandes concessions en échange de conditions qui ne furent souvent pas respectées c’est ainsi que la Compagnie algérienne obtint ses terres (actuellement 70.000 ha autour d’Oued Zenati) comme garantie d’un emprunt de 100 millions fait en 1867 par l’Algérie et porteur d’un gros intérêt ; la Compagnie genevoise, en 1858, obtint 12.000 ha pour l’installation de colons suisses dont une partie seulement fut; mise en possession ; les Borgeaud, immigrés suisses,, héritèrent, lors de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, des 672 ha de vignes du Haouch concédés à la Trappe en 1847. Ainsi les grands possédants furent-ils. soit mis directement par l’Etat en possession de grands domaines, soit mis en mesure d’acquérir des terres abandonnées, en un siècle, par des dizaines de milliers de petits colons ruinés, à des prix très inférieurs à leur valeur réelle.

Les rachats de terres indigènes furent constamment favorisés par la législation : par le sénatus-consulte de 1863, procédant à la délimitation (restrictive) des terres des tribus ; par la loi Warnier (1873), procédant au morcellement des biens collectifs et leur ôtant ainsi toute rentabilité ; par la loi de 1897, permettant l’ouverture d’enquêtes partielles pour attribuer le droit « français» et la possibilité d’être aliénées aux terres musulmanes contestées par des créanciers ; par la loi de 1926, permettant l’extension de ces enquêtes à l’ensemble d’un douar.

Les exploitations coloniales ont seules été mises en mesure d’être équipées en vue d’une production spécialisée et largement commercialisable.

L’Administration coloniale a toujours admis qu’une même superficie n’était pas « suffisante » pour une exploitation européenne ou musulmane : le minimum nécessaire, qui était en principe de 10 ha pour celle-ci (il ne fut pas respecté), -est devenu de 350 ha en céréaliculture pour la première. C’est dire que seules les exploitations coloniales et les propriétés des « féodaux » musulmans se sont vu reconnaître le droit d’employer de la main-d’œuvre, des engrais, des machines agricoles.

Les exploitations coloniales ont occupé généralement les terres les plus fertiles. Elles ont eu à leur disposition, pour travailler ces terres, leurs anciens possesseurs, réduits par les spoliations à y revenir comme ouvriers en échange de salaires très bas ou comme exploitants partiaires (métayers, khammès). Elles ont pu se spécialiser sur 450.000 ha dans les plantations (agrumes, vignes) qui multiplient la valeur des terres, mais exigent que l’exploitant puisse supporter au départ plusieurs années de non-production. Elles ont pu ensuite, en raison même de leur extension, acquérir du matériel agricole substitué à la main-d’œuvre salariée, qui fut ainsi progressivement éliminée parce que jugée encore trop coûteuse : ainsi, s’il n’y a plus aujourd’hui que 140.000 ouvriers agricoles ayant un travail suffisamment continu (3 mois par an) pour avoir droit à la Sécurité sociale, le parc de tracteurs agricoles est passé de 5.600 tracteurs à plus de 17.000 de 1938 à 1953, celui des moissonneuses batteuses de 1.500 à 2.900 de 1949 à 1953. On voit, ainsi, d’ailleurs, si l’on tient compte de ce que les très grandes exploitations disposent de nombreux engins, qu’une minorité seulement des colons eux-mêmes a pu jusqu’à présent se mécaniser.

Les exploitations coloniales et un nombre égal d’exploitations indigènes disposent seules d’un crédit agricole dans des conditions normales. En 1953, 51.000 cultivateurs seulement adhéraient aux caisses du Crédit Agricole Mutuel et 60.000, essentiellement gros exploitants, à leurs coopératives dont les participations, proportionnelles aux superficies des adhérents, rapportent des dividendes.

En raison de l’importance des fonds engagés et de la garantie offerte par l’importance des coopérateurs, les crédits versés sont considérables et avantageux et bénéficient largement des avances de l’Etat : en 1953, 150 millions étaient prêtés à long terme, soit environ 3.000 francs en moyenne par adhérent, et 373 à court terme, soit une moyenne de 7.000 francs par adhérent. La structure de ces sociétés permet à quelques colons particulièrement riches de se réserver le Conseil d’Administration et d’en faire leur affaire personnelle.

Les coopératives et sociétés de crédit agricole mutuel facilitent donc la concentration de l’équipement entre les mains des plus grands exploitants.

Les grandes exploitations coloniales ont été pratiquement les seules bénéficiaires des investissements publics, dont les fonds, en grande partie, furent longtemps prélevés sur des impôts payés par les tribus, ou proviennent des fonds publics métropolitains.

Les ouvrages principaux, canaux de drainage et grands barrages, ne servent le plus souvent qu’à la grande colonisation. Les terres, lorsque l’irrigation est un apport nouveau, voient leur valeur s’accroître de quatre à dix fois, moyennant des taxes relativement faibles que ne peuvent cependant supporter les petites exploitations : celles-ci, soumises au même régime, renoncent souvent à bénéficier des installations. Ainsi, en raison du coût de l’aménagement, les 2/3 de superficie irrigable (98.000 ha) ne sont pas irrigués.

Ainsi les exploitations coloniales et quelques grands propriétaires musulmans sont seuls en mesure de participer à une production spéculative et de réinvestir leurs bénéfices.

La nécessité d’investir et la succession des crises tendent à éliminer peu à peu les possédants les moins importants : c’est ainsi que le nombre des exploitants européens a diminué, entre 1940 et 1951, de 25.000 à 21.000 ; que les grandes sociétés (la Mitidja, la Trappe, le Chapeau de Gendarme, le Domaine St-Charles, Kéreulis, etc…) contrôlent une bonne partie des vignobles et des plantations d’agrumes.

Les grandes exploitations coloniales, ne sont plus de simples entreprises agricoles : elles réinvestissent une partie de leurs bénéfices facilement acquis dans les sociétés minières, industrielles et commerciales, et parviennent ainsi, avec les. représentants du capitalisme français, à mettre la main sur toute l’économie algérienne comme sur l’administration coloniale algérienne.

L’équipement industriel de l’Algérie est dosé par les puissances financières de la métropole et la grande colonisation algérienne.

Les grandes sociétés bancaires ont fourni l’essentiel des investissements privés dans les mines et l’industrie. C’est ainsi que la Compagnie Algérienne, liée à la Banque de l’Union parisienne et créée en 1860 sur l’initiative de Yernes, participe à l’administration des trois principales sociétés minières : L’Ouenza et Mokta-el-Hadid pour le fer, et les Phosphates de Constantine, qui eux-mêmes contrôlent la principale Société d’industrie Chimique : la Société Algérienne de Produits Chimiques et d’Engrais ; elle a également des intérêts dans les transports : Chemins de fer sur route d’Algérie et Transsaharienne.

De même, le Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie, qui n’est qu’une filiale du Crédit Foncier de France, participe aux Tabacs et Cigarettes Bastos, à la Régie foncière de la ville d’Alger, après avoir fourni la plupart des emprunts des collectivités urbaines d’Algérie ; destinés à l’équipement public. ,Le Crédit Algérien, lié au groupe Rothschild, la Banque Industrielle de 1’Algérie, créée en 1919 par la Banque de l’Algérie et groupant les intérêts de la Banque Worms, de la Banque de l’Indochine, de la B.N.C.I.A. et de l’Union Parisienne, la B.N.C.I. Afrique, elle-même filiale de la B.N.C.I. créée en 1940, le Crédit Lyonnais la Société Générale, la Société Marseillaise de Crédit, etc… se retrouvent dans la plupart des Conseils d’administration.

Ce sont les mêmes groupes qui financent et contrôlent les trusts français, et cette double participation les amène à orienter leurs investissements en Algérie en fonction des intérêts des capitalistes métropolitains, qui désirent conserver ce pays comme marché pour leur production industrielle de France et n’en retirer que des matières premières à un prix moins coûteux qu’ailleurs.

Les colons investissent dans ces sociétés capitalistes une partie de leurs bénéfices. Le cas le plus typique est celui de la famille Borgeaud — qui compte un sénateur : possédant près de 2.000 ha, intéressé dans le Domaine du Chapeau de Gendarme (1.200 ha), les Domaines de Beni Sliman et de la Compagnie Agricole Nord Africaine, cette famille possède également une affaire de textiles, participe aux. Lièges Nord Africains, aux Distilleries d’Algérie, aux Moulins du. Cheliff, aux Phosphates dé Constantine, aux manufactures Bastos, et contrôle un quotidien algérois. Le député Blachette, concessionnaire de la cueillette d’alfa dans la région de Djelfa sur 689.000 ha, contrôle l’Alfa, est concessionnaire de la Société des Eaux d’Oran et maître d’un quotidien d’Alger.

Les investissements familiaux algériens sont, en dehors de ces milieux, très limités.

Lorsqu’il ne s’agit que de la participation des colons aux entreprises des grands trusts, leurs intérêts sont évidemment liés. Les entreprises fondées par des capitaux algériens, si elles appartiennent à des colons, ont également intérêt à une industrialisation limitée dont ils restent les maîtres et qui laisse intacte la réserve de main-d’œuvre à bon marché ; de toute façon, elles se heurtent à la concurrence métropolitaine, ou doivent accepter le soutien (et le contrôle) des sociétés métropolitaines ; ou encore se contentent de transformer une partie de la production agricole consommée sur place (minoterie, huilerie).

Les industries minières, longtemps seules développées, sont équipées en fonction des besoins du marché international. Leur développement provient de l’attribution de concessions à des sociétés minières internationales déjà existantes ou à leurs filiales ; ainsi, en ce qui concerne les métaux .non-ferreux, la Société belge de Vieille Montagne ; en ce qui concerne le fer, Mokta el Hadid, lié au Djebel Djerissa, exploitant en Tunisie ; l’Ouenza (société mixte cotée 8 milliards en bourse où, outre le Gouvernement général et ses fonds publics, interviennent Hersent et Schneider), les Phosphates de Constantine cotés 2 milliards, contrôlés par l’Union des Mines.

Les autres sociétés minières ne réinvestissent que pour conserver leurs profits, n’élaborent pas la matière extraite et laissent éventuellement en sommeil les gisements lorsque les cours mondiaux ne sont pas avantageux.

Ainsi 27 concessions seulement sur 97, représentant 374 km2 sur 944 étaient en exploitation en 1950 (certaines des autres, accordées sans contrôle et plus ou moins à tort et à travers, étant d’ailleurs inexploitables).

Les industries de transformation ne peuvent subsister qu’en tant qu’annexes d’industries métropolitaines. Longtemps même il n’y a pas eu d’industries importantes implantées en Algérie en substitution de l’artisanat local.

Le bon marché de la main-d’œuvre, le désir d’économiser le coût du transport, les avantages économiques et financiers consentis par L’Etat, ont cependant incité des firmes importantes à créer sur place des usines, produisant des biens de consommation dont les fournitures et les acquéreurs se trouvaient sur place.

Par exemple, Lafarge a acquis le monopole des ciments, par ses filiales (Nord- Africaine des Ciments créée dès avant la deuxième guerre mondiale près d’Alger, C.A.D.O. créé après la guerre, près d’Oran).

L’essor des industries locales (textiles notamment), permis par l’isolement de la France pendant la guerre, n’a pas duré, malgré le plan d’industrialisation gouvernemental : la M.T.O, de Tlemcen par exemple, qui employa plus de 2.000 ouvriers, équipée de matériel d’occasion pour répondre à des commandes militaires, a été mise en 1955 en liquidation judiciaire. Le plan n’a permis à des industries de naître qu’en fonction des marchés d’Etat : L.T.T., Laminoirs et Tréfileries d’Afrique, Africalfa, etc.,.

Le volume global des investissements industriels reste très faible. En 1940, sur un volume global d’investissements privés de 131 milliards, l’industrie de transformation n’avait reçu qu’un milliard de francs d’alors, moins de 1 % du total et 23 fois moins que l’agriculture. La part investie dans les mines (un peu plus de 4 milliards) ne représentait elle-même que 3 % des investissements, la part investie dans la production d’énergie (principalement par la Cie Lebon) 1 milliard 7, soit un peu plus de 1 %. La seule construction d’immeubles, par contre, avait absorbé 42 % des capitaux. Le plan d’industrialisation n’a que peu transformé les proportions : en 1950, l’ensemble des activités industrielles n’a reçu que 20 milliards, soit 20 % des investissements nouveaux. Le secteur industriel de la production algérienne est donc voué par le régime colonial à un sous-équipement, jugé souhaitable par les colons et les trusts industriels français et favorisant une hypertrophie des activités commerciales.

Les investissements émis en Algérie se portent surtout sur le commerce et les transports, dont l’importance est en rapport avec la part de l’agriculture spéculative et de l’extraction minière, et avec la faiblesse de la production industrielle.

La dépendance de là production spéculative vis-à-vis de la métropole favorise l’implantation d’établissements de crédit ; les quelques grands établissements de crédit, Société Algérienne de Crédit et de Banque (l’une des faces de la Compagnie Algérienne) Crédit foncier d’Algérie et de Tunisie, B.N.C.I.A., Caisses de Mutuelles de Crédit Agricole et Banque populaire de l’Algérie, Société Générale, Crédit Lyonnais, constituent autour de l’établissement d’émission et de réescompte (Banque de l’Algérie et de la Tunisie) le centre d’activité du moindre chef-lieu agricole. En 1940, plus de 3 % des investissements, soit autant que pour l’industrie minière, étaient revenus aux banques.

L’insuffisance des transports publics par voie ferrée a favorisé la création de compagnies routières subventionnées. Les grandes firmes disposent d’importantes compagnies (Messageries Mory, Algérienne Automobile Transport, cars Lakhdar appartenant à la famille du maréchal Juin, Auto-traction d’Afrique du Nord).

La nécessité d’importer les produits qui ne sont pas fabriqués en Algérie, l’orientation exportatrice de l’agriculture spéculative européenne ont entraîné la floraison d’entrepôts, de moyens de stockage au profit de grandes compagnies de transit et celle de nombreux établissements d’export-import. Le monopole du pavillon a assuré la sécurité de l’injection de capitaux dans l’armement ; l’entreprise Schiaffino, en s’assurant un quasi monopole des transports maritimes de marchandises, est devenue une des forces principales du capitalisme algérien, ayant intérêt à maintenir l’industrie à son niveau de sous-équipement, conditionnant le rythme actuel des échanges.

Les investissements d’ensemble dans le commerce et les transports représentaient, en 1940, 30 % des investissements effectués depuis la conquête. En 1950, ils s’élevaient à 55 % des 98 milliards d’investissements nouveaux.

Quant aux investissements de l’Etat, ils n’ont cessé de permettre l’orientation’ spéculative des investissements privés et ont mis à leur service une importante infrastructure.

Les investissements publics représentent un volume relativement considérable : en 1940, sans compter les chemins de fer, leur volume depuis la conquête atteignait 36 milliards de francs d’alors, environ 25 % du volume des investissements privés. Depuis la guerre, leur part a augmenté : en 1950, ils représentaient 43 % des 98 milliards d’investissements nouveaux, provenant en grande partie de fonds publics français.

Malgré leur importance, ces investissements, ajoutés aux investissements privés, représentent un volume proportionnellement très inférieur à ceux réalisés en France.

En 1954, 90 milliards nouvellement investis (dont 37 représentent l’apport public français) représentaient en baisse sensible d’ailleurs sur les années précédentes, en raison de la fuite des capitaux privés — un volume de 9.400 francs par Algérien, alors que les 2.370 milliards investis en France représentaient 54.900 francs par Français.

Ces injections de capitaux sont donc, malgré le plan quadriennal, constamment insuffisantes pour empêcher l’abaissement du niveau de. l’économie algérienne, surtout si l’on tient compte de l’accroissement de la population.

En tout état de cause, les investissements publics favorisent systématiquement l’économie coloniale, qui seule est « rentable » dans la perspective de profits.

Nous avons vu le service rendu essentiellement à la colonisation par les travaux de grande installation hydraulique.

Les aménagements portuaires sont réalisés au profit du système d’échanges défini plus haut, étranger aux intérêts de la masse de la population : l’aménagement du port de Bône a été réalisé essentiellement pour permettre le stockage et l’évacuation des produits miniers prélevés par les Sociétés de l’Ouenza et des phosphates de Constantine. Actuellement, les travaux très coûteux effectués pour l’aménagement du port de Nemours sont uniquement destinés à donner un exutoire aux sociétés minières (Zellidja par exemple) du Maroc Oriental.

Le réseau routier n’a été envisagé que du point de vue stratégique et du point de vue de la desserte de l’économie coloniale. Il n’est pas rare qu’une route existe pour desservir une grande ferme, alors que la plupart des villages de fellahs en sont privés. Comme aux premiers temps du gouvernement militaire, la fameuse  » Rocade Sud » et les chantiers ouverts dans l’Aurès sont conçus avant tout pour permettre le contrôle de « zones d’insécurité ». Cela explique qu’avec 8.500 km de routes nationales, l’Algérie du Nord ait un réseau près de 5 fois moins dense que la France.

Le réseau ferré procède des mêmes principes : il est significatif que sa longueur (4.379 km en 1950) soit plus de 10 fois inférieure à celle du réseau français, représentant une densité quatre fois plus faible pour l’Algérie du Nord (40 fois si l’on tient compte des Territoires du Sud!).

En fait, outre la rocade Maroc-Tunisie, il ne s’agit guère que de voies ferrées permettant aux grandes sociétés d’exporter leur production : la voie ferrée Tebessa-Bône, seule électrifiée, voit surtout circuler le matériel roulant des compagnies de l’Ouenza et du Kouif, transportant le minerai de fer et les phosphates vers Bôrie d’où il revient à vide ; la voie ferrée Djelfa-Alger voit les transports d’alfa des concessions Blachette vers Alger ; la voie Oujda Nemours, les trains de métaux du Maroc Oriental et des Houillères du Sud Oranais.

La destination même de ces voies ferrées, négligeant d’importants centres de production et de consommation, impose à l’ensemble des usagers de nombreux transbordements, qui les détournent vers les transports routiers privés.

Il en va de même des tarifs dégressifs, qui favorisent grandement les grandes sociétés minières et alfatières aux dépens de la masse de la population et du budget même des chemins de fer algériens.

La solution envisagée par l’Etat pour réduire ce déficit a été. de déposer nombre de voies déficitaires et de réduire le personnel. Ces « solutions » n’ont fait que rendre les lignes conservées à leur tour déficitaires, leur usage étant plus coûteux et moins accessible. Ainsi les coûteuses dépenses annuelles de l’Etat aboutissent à réduire progressivement l’équipement ferroviaire et la main-d’œuvre qui y travaille.

L’équipement énergétique est de même très insuffisant et conçu en fonction des besoins des grandes puissances économiques.

Qu’il suffise de dire en ce qui concerne les houillères du Sud Oranais, nationalisées, que les centrales électriques installées sur place ne sont destinées qu’à satisfaire les besoins de la mine.

Dans la production de l’énergie électrique et du gaz, l’Electricité et Gaz d’Algérie, qui a généralement succédé à la Lebon (dont les obligataires recevaient pour 1953 des dividendes de 1.030 francs, par obligations de 12.360 francs) et qui accorde aux grands trusts des tarifs préférentiels jusqu’à 60 fois inférieurs aux prix payés par les consommateurs, est par contre déficitaire pour mener à bien les grands aménagements hydrauliques (Djendjen, Gîuergour). Un certain nombre de centrales ont cependant été installées ces dernières années — grâce au fonds d’investissement alimenté en partie par la France — faisant progresser la production de courant à un rythme à peine supérieur au rythme français.

Enfin, en ce qui concerne les pétroles dont .la vente n’est grevée que de taxes très inférieures à celles de France (bien que touchant uniquement le secteur capitaliste), les 4 milliards 800 millions de dépenses de recherche, prévus pour l’Etat par le plan quadriennal, vont en dehors de la S.N.R.E.P.A.L., étayer 22 milliards de fonds privés injectés par les grands intérêts pétroliers mondiaux dans les grandes sociétés concessionnaires de permis de recherche (C.F.P., O.P.A., C.R.E.P.S.).

Ainsi, les investissements publics ne peuvent-ils profiter qu’à la colonisation foncière et capitaliste et accroître les profits qu’elle tire de l’Algérie, aux dépens d’une population qui ne dispose pas des moyens de les utiliser ; le problème n’est pas seulement d’augmenter l’effort financier demandé aux contribuables français, qui n’a servi jusqu’ici qu’à accroître l’écart des conditions de vie entre la masse du peuple algérien et la minorité à qui il sert. Le problème est d’en finir avec la répartition de plus en plus inégale des fonds publics et privés, favorisée par la structure même de l’Etat colonial.

Le secteur indigène sous-capitaliste

Les 7/8 de la population algérienne doivent produire en marge des investissements capitalistes et des « réalisations » officielles. Cette masse de 6 à 7 millions d’hommes a été privée des 3/5 des terres les plus cultivables de son pays ; de plus la destruction de l’équilibre économique et social du système: de production traditionnel et la fermeture du marché au paysannat et de l’artisanat leur interdisent de vivre comme; par le passé.

La colonisation a amputé les terres et détruit l’équilibre de l’agriculture indigène. L’organisation collective qui, avant la conquête, était la règle, quel que. fût le statut foncier, permettait un règlement et des aménagements profitables à tous : en moyens d’irrigations notamment, barrages, réseaux de « seguias » créateurs de « huertas. »

La colonisation, en retirant aux populations l’usage des biens indûment considérés comme « domaniaux » ou séquestrés, pour en faire des centres de colonisation ou installer de grandes sociétés concessionnaires, a détruit cette collectivité : en chassant de leurs terres des populations qui ne peuvent plus y revenir que comme salariés ; en prélevant des portions, les plus nécessaires à la survie du groupe (les zones lès plus fertiles ou les mieux aménagées par exemple en Mitidja et dans la vallée du Chéliff, les pâturages d’été dans le nord des hautes plaines) ; en provoquant l’afflux de réfugiés dans les régions laissées aux tribus, dont le déséquilibre fut ainsi accru ; en aggravant constamment, par les mesures prises par l’Etat pour permettre l’aliénation des terres musulmanes, ce déséquilibre, par l’amputation des ensembles Melk et Arch d’1/6 de leur superficie restante au profit de la colonisation privée.

Les conséquences de cette amputation au profit de la colonisation ne cessent de s’accroître:

l’amputation a porté sur plus de la moitié des terres alors cultivées, contraignant les fellahs à en rechercher de nouvelles, peu rentables, notamment dans les régions forestières dont la couverture végétale et le sol cessèrent ainsi d’être protégés. Malgré cette extension au prix de procès forestiers, l’agriculture musulmane dispose aujourd’hui d’une superficie moindre que celle de 1830.

La réduction des superficies fut d’autant plus grave qu’elle porte sur les terres les plus fertiles, les mieux aménagées, ou les plus susceptibles d’aménagement.

Le bouleversement de la structure de la société, substituant aux Arch presque disparus, aux Melk souvent « francisés » et d’une façon générale à la cohésion du Douar, des biens individuels morcelés et aliénables, a entraîné une hiérarchisation sociale qui oppose, aux 5.G00 exploitations de plus de 100 ha,, qui se partagent 1.582.000 ha (plus de 20 %’ des terres musulmanes), la division d’1.850.000 ha (à peine 25 % des terres musulmanes) entre 73 % des exploitants (391.000) qui ne disposent en moyenne que de 4 ha, 7 (chiffres de 1940). Ainsi, les 3/4 des propriétaires, devenus des paysans aux terres insuffisantes, ont été contraints, soit de chercher d’autres ressources complémentaires en abandonnant leur terre à des exploitants partiaires au cinquième (Khammès), soit de devenir eux-mêmes des Khammès. De même, nombre d’anciens propriétaires et usufruitiers sont devenus paysans sans terre. Si l’on tient compte de l’accroissement démographique, le bouleversement social dû à la colonisation prive de toute terre plus de 650.000 chefs de famille, pour un quart métayers et khammès, pour un quart candidats à un travail salarié qui, par suite de la mécanisation, n’occupe les deux tiers d’entre eux que pendant un quart de l’année.

La diminution des surfaces au profit de la colonisation interdit aux fellahs tout équipement, même en bêtes de trait autres que le bourriquot ; elle entraîne ainsi la réduction des rendements, la mise à l’écart du marché, l’insuffisance même de la satisfaction des besoins familiaux, et la perte de leur terre pour les plus touchés. La grande culture européenne les rejetant de plus en plus du salariat, les fellahs sans terre constituent une armée grandissante de chômeurs agricoles : officiellement 800.000, soit plus que le chiffre d’accroissement de la population active agricole depuis la conquête.

Loin de favoriser le développement de l’ agriculture indigène, les grandes « réalisations » sur fonds publics l’amènent parfois ‘à renoncer, par exemple, à l’irrigation, lorsque les périmètres d’irrigation des grands barrages sont substitués à des travaux précoloniaux qu’ils ont désorganisés (par exemple, dans la vallée du Chéliff), ou contribuent à l’écarter du marché par la création de grandes routes automobiles qui réservent au trafic des poids lourds l’acheminement de produits standardisés, réduisant les grands marchés précoloniaux à l’état de lieux de transaction locale, et entraînant la dépréciation de la valeur de la production des fellahs.

Les Sociétés Agricoles de Prévoyance (S.A.P.) dont, contrairement aux coopératives, les adhérents essentiellement indigènes ne sont que des cotisants et ne perçoivent pas d’intérêt, n’ouvrent pas des conditions normales de crédit et de vente : présentant peu de garanties, les cotisants reçoivent 5 fois moins de crédits à long et moyen terme que les adhérents des coopératives ; les prêts de campagne, par contre, pour lesquels ils paient des intérêts de 7 1/2 %, sont à peine couverts par la livraison d’une récolte qui devient, plus qu’une vente, une contribution obligatoire les privant de numéraire.

Les Secteurs d’Amélioration Rurale, alimentés tant par le budget algérien que par le fond commun des S.A.P., représentent souvent, — tant en raison de l’indisponibilité de terres indispensables au jour le jour, que des participations demandées, — une perte et un débours immédiat avant d’ouvrir des perspectives, lointaines et incertaines, d’amélioration. De même, la Défense et Restauration des Sols, rendue nécessaire par le boisement, se traduit dans l’immédiat par une privation de terres pourtant déjà bien restreintes.

Ainsi, l’Etat colonial, par son implantation puis par ses « réalisations », a-t-il progressivement déséquilibré et appauvri l’agriculture traditionnelle, placée dans une position de ségrégation en même temps que d’assujettissement vis-à-vis de l’agriculture des colons.

La prise de possession brutale du marché algérien a désorganisé et isolé la production artisanale pourtant florissante en 1830 dans un cadre corporatif.

Une production adaptée aux besoins d’alors (tissus, vêtements, outils et armes), vit non seulement sa structure juridique détruite par la colonisation, mais les importations françaises en Algérie favorisées en face de la production algérienne par le monopole du pavillon, et toute possibilité d’évolution anéantie. La colonisation a contribué en outre, par plusieurs voies, à la ruine de l’artisanat algérien : en appauvrissant sa clientèle paysanne, conduite à remplacer le vêtement traditionnel de laine par la friperie ; en raréfiant les matières premières principales (laine et cuir) dont les prix n’ont cessé de s’élever ; en imposant, dans l’espoir de conserver un marché, l’amenuisement constant de la rémunération du travail des artisans, eux-mêmes mis hors d’état d’utiliser leur production.

Elle a ainsi figé la production industrielle indigène dans l’usage de techniques périmées, restées purement individuelles faute de moyens d’autofinancement, et ainsi elle a restreint le marché.

L’organisation en S.I.P.A., sur le modèle des S.A.P., a transformé en fait les artisans en ouvriers à façon dont la rémunération est légalement réduite, avant de les placer dans la dépendance même de l’industrie coloniale et d’en faire ainsi des chômeurs chroniques.

INSUFFISANCE DE L.A PRODUCTION ALGERIENNE

Un revenu moyen annuel inférieur à 20.000 francs par fellah musulman suffit à la caractériser ; elle provient de ce que cette production n’a pas été sensiblement valorisée depuis 1830, sous la tutelle coloniale française, plus que de la « pauvreté » naturelle et de la « surpopulation » du pays.

La production agricole, qui rapportait en 1953 167 milliards (35 % du produit national brut) et reste ainsi la production essentielle, est en stagnation ou en recul.

Les cultures d’exportation (vignes, agrumes, etc…) développées par la colonisation, ne dépassent pas en valeur 36 et 43,5 % de celle des productions végétales de 1952 et 1953. Compte tenu de la systématisation de la récolte de liège et d’alfa, la valeur des productions spéculatives ne s’élevait qu’à 56 et 75 milliards en 1962 et 1953, soit 30 et 40 % de la valeur totale des produits de l’agriculture, de l’élevage et de la cueillette. Mais les cultures traditionnelles de subsistance, qui représentent donc 60 à 70 % de cette valeur, ont subi une réduction.

Les récoltes de céréales des dix dernières années ne sont pas supérieures à celles de 1863-1872, survenues après 30 ans de guerre et comportant une année de famine. Les récoltes de céréales secondaires et légumes secs ont diminué de moitié, la récolte d’olives est redevenue proche de ce qu’elle était alors ; il faut rappeler qu’alors même la production de fruits frais, de tabac, d’agrumes et de raisin de table n’était pas négligeable. Ainsi, pour un volume global diminué en 125 ans, la valeur de la production végétale est sensiblement restée la même.

L’effectif du troupeau a sensiblement décru. Même depuis 1860, date à laquelle les enlèvements de troupeaux, selon les principes du maréchal Bugeaud n’avaient pas été pour accroître le cheptel, le troupeau ovin est passé de 8 millions de têtes à 6 millions en 1952 ; il a de même diminué pour toutes les espèces, sauf en ce qui concerne les ânes, animaux de pauvres. Si l’on considère qu’en 1952, la valeur de la production animale (44 milliards) représentait 25 % de l’ensemble de la production agricole, il faut songer qu’en 1830 cette production faisait vivre les pasteurs à un niveau de vie au moins égal à l’autre moitié de la population.

C’est dire que le recul de la production animale n’est sans doute pas compensé en valeur par l’extension de la production agricole spéculative et que le revenu agricole total de l’Algérie, qui n’a probablement pas été accru par la colonisation, a certainement été réduit pour sa population musulmane.

La production industrielle, dont la valeur (130 milliards) représente 28 % des revenus algériens, constitue en réalité plutôt un prélèvement qu’un apport.

L’industrie de transformation est à peu près inexistante : elle ne produit pas en valeur 1/8 des dépenses nécessitées par les besoins en produits métallurgiques et textiles ; au total elle rapporte annuellement à peine plus de 40 milliards, moins qu’une récolte de vin ! Encore ne comporte-t-elle surtout que des industries de montage, l’industrie lourde étant totalement absente.

L’extraction minière de quelques 3 millions de tonnes de fer, de 700.000 tonnes de phosphates, etc… n’apporte cependant pas 20 milliards par an, la seule transformation subie étant celle de 15 % des phosphates en superphosphates, tandis que l’importation de demi-finis sidérurgiques coûte à l’Algérie le prix d’un tonnage 30 fois supérieur de minerais à l’exportation. Elle représente donc un prélèvement de richesses, dont les éclipses, avec le chômage qu’elles entraînent, dépendent de la conjoncture mondiale et non des ressources naturelles, et dont tout accroissement augmente le manque à gagner de l’économie algérienne.

Ce prélèvement, qui élimine ainsi des possibilités d’industrialisation, justifié ordinairement par l’insuffisance des ressources énergétiques, dont on a vu que l’équipement était insuffisamment poussé ; et l’on prétend expliquer par ailleurs l’insuffisance même de cet équipement par le marché insuffisant d’énergie. Le fait même que l’Algérie doive importer (en faible quantité, il est vrai) 50 % de son charbon et la totalité de ses pétroles prouve quelle ne peut satisfaire ses besoins : cette sous-consommation est due en réalité au manque de moyens financiers d’un pays où le pouvoir d’achat de- la plus grande partie de la population reste extrêmement bas. Or, une transformation, si minime soit-elle, de ses matières premières, permettrait à l’Algérie un accroissement considérable de la consommation domestique de l’énergie : la seule importation de tissus et de bonneterie coûte en effet à l’Algérie trois fois la valeur de l’énergie produite..

L’industrie’ des matériaux de construction, des entreprises du bâtiment et des travaux publics, produit à elle seule 56 % du revenu annuel de l’industrie algérienne, plus de 70 milliards, dont 20 % seulement sont répartis en salaires. Or, les 2/3 de cette production environ dépendent des fonds publics investis dans les « réalisations » qui, nous l’avons vu, profitent essentiellement au secteur capitaliste. En ce qui concerne le tiers restant, qui revient au bâtiment, l’actuelle crise du logement, en fonction des médiocres possibilités financières de la population, prouve que la production actuelle, bien qu’elle soit sans proportion avec ce qu’elle était en 1830, couvre moins facilement les besoins qu’alors, en tissus de laine et en maisons.

Ainsi, la production industrielle actuelle, se substituant à une production artisanale et familiale qui répondait à la demande, n’a remplacé par rien la production artisanale du cuir et de la laine, du fer, du bois, etc. Tout en détruisant l’artisanat, la colonisation s’est contentée d’opérer le prélèvement des ressources qui s’offraient à son industrie.

Le développement du mouvement commercial (principalement du commerce extérieur) dont le revenu, avec celui des transports, représente un tiers du revenu global de l’Algérie, ne provient en réalité que du déséquilibre de l’économie, qu’il accroît en procédant à un prélèvement supplémentaire des richesses.

Le volume croissant du commerce extérieur, qui est passé entre 1949 et 1953 de 223 à 341 milliards de francs, représente pour l’Algérie un manque à gagner sur la transformation ou la consommation, les exportations de richesses naturelles, une dépense supplémentaire pour les importations de produits fabriqués et alimentaires.

Or, à l’importation, la part des produits de consommation est passée de 53,7 % en 1949 (69 milliards) à 60 % en 1953 (121 milliards) : l’importance des produits alimentaires (qui y figurent pour 40 %) exprime l’accroissement du déficit de la production agricole, celle des textiles (20 %), des automobiles et de 1’outillage ménager (20 % également) l’absence d’une industrie de transformation. Pendant ce temps, la part des biens d’équipement tombait de 18 % à 15 % ; encore s’agit-il surtout des importations nécessaires à l’entretien.

A l’exportation, les fluctuations mêmes du volume des échanges indiquent la part des produits alimentaires d’origine agricole, en général non élaborés (84 % en 1938, 76 % en 1949, 65 % en 1953) et prélevés sur les moyens de subsistance, tandis que celle des matières premières pour l’industrie, exportées brutes, représentaient respectivement 12, 16 et 25 %.

Ainsi, la nature même des échanges, effectués avec la France pour 70 % en 1953, est liée à la stagnation de l’équipement industriel, à l’insuffisance de l’alimentation, au développement des cultures spéculatives et de l’industrie minière.

Le système commercial algérien représente une perte de richesse collective constante, en maintenant un déficit croissant de la balance commerciale (18 milliards en 1938, en francs actuels, 35 en 1949, 64 en 1953). L’organisation même d’une Banque d’émission, la Banque de l’Algérie et de la Tunisie, dément qu’il s’agisse d’une commodité d’écritures, à l’intérieur de la zone, franc, permettant à l’Algérie de se fournir en partie au compte de l’économie, française : le renflouement par les finances françaises accentue la dépendance économique du pays ; c’est avec ces fonds que l’Algérie paie les produits importés sans avoir participé à leur production ni à la rétribution, correspondant à leur valeur.

Le système commercial algérien entraîne la cherté des prix des produits importés grevés de frais de transport, de droits et de taxes ; parmi ces produits figurent nombre de denrées de consommation courante, sucre, beurre, fromage, thé, café, riz en quasi totalité, les 4/5 de l’huile, et des produits d’usage courant : tissus non lainiers: en totalité, quincaillerie en grande partie, sans parler de la production métallurgique. Aussi les prix de ces produits, le prix du pain et du lait sont-ils plus élevés qu’en France. La viande de médiocre qualité et les légumes frais sont les seules denrées alimentaires moins coûteuses. L’aggravation de: la dépendance de l’Algérie se traduit par une hausse plus forte qu’en France ; le prix des. textiles avait été multiplié par 50 alors que les salaires des ouvriers agricoles: ne l’avaient été que par 20, entre 1939 et 1951.

L’invasion des productions françaises contribue à limiter l’emploi, en mettant les industries algériennes dans l’impossibilité de s’équiper pour produire à des conditions, rentables ; le marché reste pratiquement réservé à des fournisseurs dont les investissements de base sont depuis. longtemps amortis et les clientèles constituées, et dont les intérêts rejoignent ici ceux de la grande colonisation, des exportateurs-importateurs et des entreprises d’armement, telles que la Compagnie Schiaffino.

Le régime colonial, par l’institution initiale du monopole du pavillon, a donc transformé un commerce algérien adapté aux besoins du pays en un système de transactions qui, ouvrant le marché aux entreprises capitalistes de France, a contribué à paralyser la production industrielle, à élever le coût de la vie et à prélever une part de la richesse collective du pays.

L’insuffisance et la stagnation de la production sont encore aggravées par l’inégalité croissante de la répartition de son revenu au profit d’une minorité principalement européenne.

En ce qui concerne le revenu agricole, c’est sur des terres appartenant à des Européens que sont produits 95 % des agrumes, 90 % du vin, 75 % des pommes de terre et primeurs, soit la quasi totalité des cultures d’exportation ; mais sur ces terres sont également produits 75; % de blé tendre, 40 % de blé dur, 20 % de l’orge, 40 % de légumes secs, 30 % des olives, soit une part importante de la production traditionnelle.

Ces revenus sont d’autant plus importants que, disposant de terres de meilleure qualité; de moyens techniques de plus en plus développés, les colons se sont souvent moins attachés à faire progresser leurs rendements – qui n’ont progressé que très peu en un siècle, bien qu’ils soient beaucoup plus élevés que ceux des fellahs – qu’à élever leurs profits en diminuant la part des. salaires ; la production européenne, due initialement aux efforts des petits colons et des ouvriers agricoles musulmans, n’emploie plus aujourd’hui que 140.000 salariés susceptibles de cotiser à la Sécurité Sociale, sur 650,000 paysans sans terre ; elle préfère avoir recours à des journaliers, souvent des enfants lors des gros travaux.

Un sixième seulement des 86 milliards de revenus annuels des exploitations européennes revient à la masse des salariés musulmans, qui mettent en valeur un tiers de la terre algérienne.

Plus de la moitié de cette somme constitue les profits qui, s’ils représentent des ressources très moyennes pour la plupart des colons-paysans, qui n’en reçoivent qu’un huitième, sont partagés pour 50 % en rentes foncières annuelles de l’ordre de 4 à 5 milliards entre 6.000 gros propriétaires, dont une centaine comptent par dizaines de millions.

Aux producteurs musulmans (près des 3/4 de la population) ne reviennent donc qu’environ 50 milliards, auxquels s’ajoutent les 12 à 15 milliards perçus par les salariés des exploitations européennes ; leur part ne cesse de diminuer en valeur absolue comme en proportion. Les récoltes indigènes des années 1945-1954 sont inférieures de 12 % pour les grandes céréales, de 30 à 40 % pour les légumes secs, de plus de moitié pour les céréales secondaires, à celles des années 1863-1872. La production d’huile d’olive est équivalente. Mais les troupeaux indigènes, réduits d’1/3 (au point d’interrompre les classiques exportations de moutons), rapportent beaucoup moins qu’au siècle passé.

Cette perte ne provient pas seulement de la perte des terres, mais aussi d’une diminution de rendement : sur des surfaces ensemencées équivalentes, la production de l’excellente année 1952 fut inférieure à celle de 1863 – les surfaces consacrées à l’élevage étant, elles, sensiblement réduites. Cette baisse du rendement tient en grande partie à l’impossibilité de perfectionnements techniques, à l’épuisement des terres et à la mise en culture de surfaces de qualité médiocre, souvent jadis réservées aux parcours.

Cette perte est d’autant plus grave que la population agricole a plus que doublé : avec 10 à 20.000 francs par personne, le revenu moyen annuel est le tiers de ce qu’il était avant la colonisation. Compte non tenu des 5.600 grands propriétaires, ce revenu est en réalité inférieur à 10.000 francs par. personne et par an, ce qui signifie une absence presque totale des ressources pour les 800.000 chômeurs agricoles.

Le revenu de la production industrielle ne comporte qu’une faible part de salaires, s’il rapporte des profits considérables à des sociétés qui n’ont le plus souvent rien d’algérien.

Il est caractéristique par exemple, dans les industries minières, que sur une production valant 7 milliards de francs, les Sociétés de l’Ouenza, Mokta el Hadid, Mines de fer de Miliana, aient prélevé en 1952, 3 milliards et demi de bénéfices, contre 1 milliard 1/2 de salaires payés. Une part variant entre le quart et la moitié de la valeur de la production industrielle, revenant sous forme de profits à des sociétés françaises ou étrangères, est prélevée aux dépens de l’Algérie tout entière, en plus des productions elles-mêmes exportées.

De la sorte, la part revenant aux quelques 250.000 salariés de l’industrie recensés par la Sécurité Sociale, ne dépasse pas — les salaires étant inférieurs de 20 % en moyenne à ceux versés en France — 45 milliards, un tiers du revenu global de l’industrie. Encore ces salariés constituent-ils une fraction relativement privilégiée au regard de la population musulmane ; il faut en outre tenir compte de ce que, parmi eux, cadres et ouvriers qualifiés sont le plus souvent européens, tandis que les manœuvres du bâtiment, généralement musulmans, ne touchaient alors qu’une moyenne de 120.000 francs par an !

Ainsi, ce qui revient à la population indigène de la production industrielle ne compense que partiellement les pertes subies du fait de la colonisation : le fait que la consommation d’énergie électrique (750 M.kW.h) ne représente qu’1/60 de la consommation française, qu’il n’y ait que 112.000 foyers abonnés au gaz dans les villes groupant ensemble 1 million d’habitants (pour 40 % Européens), témoigne assez de l’impossibilité pour cette population d’absorber la production industrielle, pourtant faible, à l’élaboration de laquelle elle participe.

Cette sous-consommation contribue à placer la production algérienne dans une dépendance plus étroite des marchés internationaux pour l’écoulement de ses minerais, de son alfa, de son liège, etc… Mais elle est d’autant plus grave que 60 % des ciments, 60 % des engrais, 20 % des fils de laine doivent être importés : c’est dire que cette sous-consommation n’est pas seulement la cause, mais aussi une conséquence de la sous-industrialisation.

La sous-consommation des plus larges couches de la population musulmane entraîne le dédoublement du marché intérieur en deux marchés, dont l’un absorbe les produits indispensables les moins coûteux. Ce marché  » indigène » absorbe par exemple les produits de la petite culture non commercialisables, les produits de l’artisanat, ainsi que les tissus de mauvaise qualité, la friperie, les articles élémentaires de quincaillerie distribués par les grossistes et les importateurs.

Ce commerce, ainsi placé dans la dépendance du système général des échanges, vend donc cher des articles de basse qualité, rémunère mal le travail des producteurs, fractionne les bénéfices entre un grand nombre de petits revendeurs ; son volume ne peut guère dépasser une somme de 80 milliards pour plus de 7 millions d’habitants.

Son circuit s’oppose à un circuit capitaliste, où ont pu s’intégrer peu de commerçants et de producteurs indigènes, et qui dépend du système d’échanges extérieurs précédemment défini.

Le régime colonial de 1’Algérie aboutit donc à faire coexister sur le même sol deux circuits de production, l’un principalement européen, l’autre exclusivement indigène, dont le premier tend à maintenir le second dans une dépendance étroite.

LA SITUATION SOCIALE

L’Algérie compte, à côté des classes sociales fondamentales telles qu’elles existent en France, — bourgeoisie et prolétariat, entre lesquels les rapports de production sont ceux que nous connaissons,— une immense masse « sous- prolétarienne » [1] qui représente les 4/5 de la population et n’a son équivalent dans aucune région ou province française.

La société coloniale

La société coloniale, qui comprend environ 1.800.000 individus (soit 20 % de la population), pour moitié venus d’Europe, pour moitié issus du pays (Israélites et Musulmans) comporte une petite minorité de patrons et une majorité de travailleurs, pour la plus grande part des ouvriers, mais aussi des commerçants et des artisans, qui parfois, tout en étant eux-mêmes exploités, bénéficient très modestement ou se figurent bénéficier des miettes de la surexploitation des masses colonisées et se croient des privilégiés liés au régime.

Le patronat comprend, dans l’agriculture, 40.000 propriétaires exploitants, tant Européens que Musulmans ; dans l’industrie et les transports, 1.350 industriels et entrepreneurs, dont une soixantaine seulement de Musulmans ; dans le commerce 3.500 employeurs, dont 30 % seulement de Musulmans. Soit une bourgeoisie d’environ 45.000 membres actifs, représentant donc moins de 6 % de la société coloniale, moins de 2 % de la population de l’Algérie, moins de 1 % des Musulmans. Cette classe sociale, qui vit de l’orientation spéculative de la production agricole, du déséquilibre et de la dépendance des échanges commerciaux, de l’insuffisance de la production industrielle, est dans l’ensemble intéressée au maintien de l’état de choses actuel, et en est pleinement responsable, encore que, pour les industriels, une contradiction se précise entre le bon marché de la main-d’œuvre et les difficultés d’équipement, d’approvisionnement et de vente.

Les travailleurs non salariés, membres des professions libérales (13.000, dont 10,% de Musulmans), petits commerçants et artisans européens et 1/5 environ des commerçants et artisans musulmans qui s’adressent à la clientèle disposant d’un pouvoir d’achat normal (soit environ 40.000 Européens et 17.000 Musulmans), me constituent encore que 10 % de la société coloniale, soit un peu plus de 3 % de la population de l’Algérie, essentiellement citadine. Les Musulmans n’y sont qu’un peu plus de 20 %, représentant 1 %. de la population musulmane globale ; les Européens eux-mêmes ne sont que le 1/5 de la population algérienne d’origine européenne. Cette population, qui se sent pour une part protégée, par le régime, de la concurrence qui pourrait lui venir de la part de Musulmans du secteur dépendant, subit par ailleurs les conséquences de l’étroitesse du marché. Les Musulmans en particulier en sont conscients, dans la position minoritaire où ils se trouvent placés.

Toute une catégorie de salariés est placée en position d’intermédiaire :

36.000 fonctionnaires (pour les 5/7 Européens), 22.000 membres de l’appareil de répression (pour les 3/4 Européens) et 66.000 cadres et agents de maîtrise (Européens dans la même proportion), dont 15.500 travaillent dans l’agriculture.

Ces salariés privilégiés et chargés de faciliter l’exploitation des autres salariés, ne voyant le plus souvent leur avenir que dans ce rôle, ne représentent encore que 15 % de la population active du secteur capitaliste, 1/4 des Européens et à peine 3 à 4 % des Musulmans.

La masse des salariés bénéficiant d’un emploi stable, et inscrits à la Sécurité Sociale ne groupe dans l’agriculture que 140.000 travailleurs (7 à 8 % d’Européens) ; dans l’industrie qu’environ 250.000 travailleurs, pour moitié dans le bâtiment, pour un dixième dans les mines, parmi lesquels 1/3 sont Européens, soit le quart des Européens actifs. Il s’y ajoute les 20.000 cheminots, traminots, routiers, etc… (autant d’Européens que de .Musulmans), et près de 20.000 dockers (pour plus de 90 % Musulmans), 100.000 employés de commerce,, de banque, etc… pour les 2/3 Européens (là encore le quart des Européens actifs), placés dans une situation un peu supérieure, sont également exploités.

Ainsi, l’ensemble des exploités intégrés au secteur capitaliste représente une part de la population comparable à ce qu’elle est en France : plus d’un demi-million de travailleurs, environ 70 % de la population active du secteur colonial (pour les 2/5 Européens) ne font cependant vivre qu’là peine 17 à 18 % de la totalité de la population de l’Algérie, à peine 10 % des Musulmans .algériens.

D’autre part, 90 % des Algériens d’origine européenne ne prennent pas directement part à l’exploitation coloniale du pays, surtout en ville ; 80% d’entre eux sont même, en réalité, d’une façon ou d’une autre, victimes de la surexploitation coloniale. De même, hormis 1 ou 2 % d’entre eux, les Musulmans intégrés à la société coloniale restent victimes de cette surexploitation.

Cependant, par une illusion créée par l’Etat colonial qui masque leur situation d’exploités, un certain nombre de travailleurs, surtout Européens considèrent leur position comme privilégiée, vis-à-vis du sous-prolétariat indigène, et cette position « privilégiée » comme liée au maintien au pouvoir des tenants du colonialisme.

Ainsi, les salariés européens dans leur ensemble risquent-ils d’oublier que les salaires payés sont inférieurs à ceux de France, comme les taux de remboursement de la Sécurité Sociale, que les allocations familiales sont de 2.400 francs par enfant, quel qu’en soit le nombre, que les prix sont plus élevés qu’à Paris — et cela en raison de leur place plus élevée dans la hiérarchie que celle des Musulmans ; en effet, les Européens, qui sont très rarement manœuvres du bâtiment ou dockers, ne constituent que 35 % de la classe ouvrière urbaine, mais représentent 60 % des employés et 75 % des cadres.

Les fonctionnaires, de leur côté, avantagés par Indemnité algérienne de 33 % risquent d’oublier qu’ils ne perçoivent qu’une faible indemnité de résidence. Ceux qui participent à l’administration ou à la police considèrent le plus souvent leur emploi comme lié à la survie de l’Etat colonial.

Nombre d’entre eux, liés familialement à de petits colons, considèrent également leur sort comme lié à cet Etat.

Ainsi, la défense des revendications et l’organisation syndicale risquent de perdre de leur importance auprès de ceux des Européens qui consentent à un effacement relatif de la lutte de classe derrière une illusoire solidarité raciste.

Toutefois, le plus grand nombre des Musulmans, placés dans les positions les plus basses et issus de la masse sous-prolétarienne, lui restent étroitement liés, par une vie et des sentiments communs. Même les plus favorisés dentre eux sont la proie de contradictions, entre leur situation due au profit capitaliste et l’isolement dans lequel ils se trouvent maintenus au sein de cette société. Les intellectuels, victimes d’une discrimination raciste, prennent en outre conscience du fossé creusé par leur position entre eux et la masse de leurs compatriotes à laquelle ils s’adressent et dont ils sont issus, et tendent naturellement à constituer une « intelligentsia » nationale.

La classe ouvrière musulmane, elle, a pleine conscience d’être victime de la même surexploitation que la .masse sous-prolétarienne et, à un degré supérieur, que les ouvriers européens ; le maintien jusqu’en 1956 au sein d’une même organisation syndicale, l’U.G.S.A. (Union Générale des Syndicats Algériens) de l’immense majorité des travailleurs d’Algérie, quelle que soit leur origine, la courageuse action des dockers contre la guerre d’Indochine, les grèves victorieuses des mineurs et des traminots montrent bien qu’ils ont une seule et même position pour la défense de leurs revendications de classe et de leurs revendications nationales, bien que l’Etat colonial s’efforce de maintenir la division entre eux et les travailleurs européens, ne serait-ce qu’en les plaçant en position d’infériorité sociale.

Le « sous-prolétariat »

La société dépendante et placée à l’écart de la production capitaliste est, dans son immense majorité, musulmane et paysanne.

La masse des 6 a 7 millions de Musulmans, petits fellahs ou paysans sans terre, n’a pour ressource essentielle que la part qu’elle prend à l’agriculture de subsistance, privée qu’elle est de terre, d’équipements et de débouchés par la main-mise coloniale. Depuis dix ou vingt ans, elle a été écartée du marché du travail sur les .grandes exploitations, surtout européennes, par le jeu de la mécanisation. C’est ainsi que, dans les régions de céréaliculture, 4 paysans sans terre sur 5 ont été privés de travail.

Le sous-prolétariat urbain a regroupé, avec une partie déclassée des anciens citadins, une masse considérable de ruraux déracinés, chassés de leur terre plus qu’attirés par la ville. La concentration du marché du travail, — dont ils profitent quelques semaines par an, —- l’organisation de chantiers de chômage quelques jours dans l’année, la proximité de l’école pour l’avenir des enfants, une oppression administrative plus relâchée ont été les seuls éléments positifs d’attraction. Ce sous-prolétariat, venu soit se confondre avec la masse des artisans ruinés dans les vieux quartiers d’Alger, Constantine, Tiemcen, soit peupler des bidonvilles sur la périphérie urbaine, vit en réalité la plupart du temps à l’écart des activités citadines ; il s’est constitué en fonction moins de l’accroissement de la population que de la décadence de l’artisanat, de la dépossession et de la mise au chômage de la paysannerie.

Groupant un nombre croissant de personnes, actuellement plus de la moitié des Musulmans des villes (près d’un million), ce sous-prolétariat s’insère dans une organisation sociale qui lui est propre, à l’intérieur de laquelle se sont différenciées, à un niveau inférieur à celui de 1a classe ouvrière stable, toute une série d’activités très peu rémunérées. Dans cette organisation, il est lui-même constitué par une population active peu nombreuse (20 % de l’effectif), le plus souvent en chômage, fournissant toute une gamme de travaux temporaires comme domestiques, hommes de peine, porteurs, petits cireurs, crieurs de journaux, manœuvres et journaliers, s’embauchant indifféremment dans les travaux publics, le bâtiment, l’agriculture.

Les revendeurs et petits détaillants et artisans musulmans (40.000 dans le commerce et 30.000 dans la production) constituent 30 % de cette société urbaine juxtaposée aux villes coloniales. Leur très bas niveau de vie est fonction à la fois de leur grand nombre et de l’extrême faiblesse du pouvoir d’achat d’une clientèle restreinte. Ils sont en réalité des distributeurs plutôt que des commerçants.

La circulation monétaire, au sein de cette société sous-capitaliste, est ralentie , alimentée seulement par les salaires ou les secours payés au sous-prolétariat pour deux ou trois mois de travail annuel à 300 francs par jour (soit 20.000 frs par an et par travailleur) ou par la part commercialisable de la production, paysanne (au maximum 50’ à 60.000 francs par an et par famille) ; elle ne permet pas un chiffre d’affaires suffisant et laisse un gain annuel à peine supérieur à celui des fellahs.

L’appoint nécessaire, ne serait-ce que pour laisser survivre l’ensemble de cette population, ne peut souvent être trouvé que dans des activités en marge de la loi de l’Etat colonial, qui permettent seules d’éviter la mort par famine, ou dans des aumônes officielles qui mettent les habitants dans la dépendance de l’administration et de la police.

Le plus souvent cependant, la vie n’est permise que par l’aide de parents intégrés dans la société capitaliste, dont le gain constitue l’essentiel des moyens de subsistance d’une collectivité de 20 à 30 personnes, et dont le niveau de vie est ainsi ramené à celui du sous-prolétariat.

L’émigration en France, qui groupe actuellement au moins 300.000 travailleurs, a représenté une solution du même ordre, d’abord dès le début du xxème siècle, pour les régions les plus peuplées, s’étendant ensuite, au fur et à mesure du déroulement des crises et des guerres, à presque toute l’Algérie; elle constitue pour les capitalistes de l’industrie française une main-d’œuvre non spécialisée et à bon marché, travaillant sans garantie de stabilité dans les emplois pénibles ou dangereux. Soumise à une exploitation plus poussée que le prolétariat français dont elle partage le sort, l’émigration algérienne constitue cependant un contingent ouvrier plus important et moins incertain de l’avenir que celui qui travaille sur son propre sol. Le mandat mensuel de 10 à 12.000 frs, qui représente parfois le plus gros des gains du travailleur et que celui-ci adresse à sa famille, constitue, dans certains villages des Traras ou de Kabylie pour l’ensemble de la population, dans les campagnes céréalières et les villes où sévit le chômage, l’essentiel des ressources d’un groupe familial de 10 à 15 personnes. Celles ci ont souvent fui la campagne pour ne plus passer par l’intermédiaire des Caïds, Khodjas et Gardes Champêtres pour percevoir les maigres sommes qui les font subsister.

Des conditions de vie aggravées constamment sont ainsi le lot de la masse de la population. Cette aggravation d’une misère, plus frappante dans les campagnes, peut être approximativement évaluée : dans Le problème démographique nord-africain M. Louis Chevallier, se référant à des données d’avant-guerre, attribuait à l’Algérien moyen une alimentation quotidienne correspondant à 1.520 calories, les 2/3 du minimum vital. En 1948, le F.A.O. (Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture) chiffrait cette même ration moyenne à 1.443 calories, ce qui signifie une consommation sensiblement plus faible de la grande masse de la population.

Le lot quotidien est généralement une simple purée de poivrons, le couscous d’orge étant déjà trop coûteux, la viande n’accompagnant souvent que le sacrifice annuel du mouton, source de dettes dans nombre de foyers et cela alors que l’alimentation carnée était autrefois essentielle dans la moitié de la population qui vivait, lors de la conquête, de l’élevage.

De même, dans l’habillement, le vêtement traditionnel de laine fait place, en tout ou en partie, à la friperie, ou, dans le meilleur des cas, au bleu de travail porté à tout moment, et en toutes saisons. Les chaussures manquent parfois entièrement aux travailleurs, contraints de travailler pieds nus dans la neige.

En ce qui concerne le logement qui, d’après les statistiques de 1864, consistait dans les campagnes, pour un quart, en maisons, pour trois quarts, en gourbis, mais surtout (les deux tiers de la population étant alors nomades) en ghaïmas, tentes de laines, très vastes et bien aménagées, il se réduit de plus en plus au gourbi : cette pièce unique de terre et de chaume, dont la valeur ne dépasse jamais quelques milliers de francs, s’est substituée a la tente, d’une valeur de plusieurs centaines de milliers de francs, lors de la fixation des nomades ruinés.

En ville, les maisons ont été partagées à raison d’une pièce par famille ; dans les quartiers péri-urbains où se fixent les ruraux, incapables de payer en ville des loyers de 2.000 francs par pièce, des gourbis se construisent, quand ce ne sont pas des baraques de planches, de vieux, bidons et de cartons goudronnés ; pour ces logements, dépourvus d’égouts, d’adduction d’eau, de viabilité, s’établit une spéculation à la hausse sur les terrains et sur les loyers de la terre et de la baraque, qui s’élèvent à 1.000 et 1.500 francs par mois, spéculation qui devient le misérable revenu d’une partie même du sous-prolétariat.

Les constructions municipales de cités de recasement, dites d’ « habitat évolutif », dont les logements reviennent autour de 200.000 francs, ne font que codifier cette situation nouvelle, d’autant que ces loyers, établis en fonction d’une certaine rentabilité, restent, si bas soient-ils, inaccessibles à la plupart des possesseurs de gourbis.

Le problème scolaire

Cette partie de la société est tout entière tenue à l’écart de l’instruction. Les dépenses consacrées à celle-ci par le budget algérien sont insuffisantes même à maintenir le niveau actuel de la scolarisation.

De fait, si en 1830, les institutions islamiques dispensaient une instruction, insuffisante certes, à près de 40 % des enfants, les écoles laïques, créées, en France comme en Algérie, bien postérieurement à l’occupation de ce pays, n’y ont jamais pu recevoir, contrairement à ce qui s’est passé en France, plus d’un cinquième de la population. Actuellement, si la quasi-totalité des 150.000 enfants européens scolarisables fréquente l’école primaire, celle-ci ne reçoit que 300.000 jeunes Musulmans, soit 15 % des 2 millions d’enfants de 6 à 14 ans.

A cette non-scolarisation qui est due non seulement à l’insuffisance des crédits, mais à la volonté délibérée d’assemblées municipales et départementales où la grande colonisation est majoritaire, la population avide d’instruction a réagi, depuis l’entre-deux-guerres, en soutenant la création et l’essor des Medersas de l’association des Oulémas, qui dispensent à plusieurs dizaines de milliers d’enfants une instruction de langue et de culture arabes. Ainsi, l’arme de l’analphabétisme se retourne-t-elle contre ses responsables, en favorisant l’essor d’une culture spécifiquement islamique qui accentue le réveil national de l’Algérie. Seule la crainte de cette renaissance a conduit, en ces dernières années, à établir un plan de scolarisation, mais le rythme d’application de ce plan est tel que la proportion des enfants fréquentant l’école n’augmente pas.

Il est significatif qu’il y ait au moins autant d’analphabètes entre 15 et 18 ans (91,2 %) qu’au-dessus de 80 ans (90,8 %). Ces chiffres témoignent de l’effort de francisation et de dénationalisation poursuivi par l’Etat colonial algérien et de son échec. Ils montrent également que, pour que l’Algérie soit mise sur le même pied que la France, il aurait fallu multiplier par dix le nombre des instituteurs et celui des classes, c’est-à-dire réaliser immédiatement 35 années du plan Soustelle et dépenser en un an 135 milliards, près de trois fois le budget annuel d’équipement de l’Algérie !

En fait, les bâtiments et les postes scolaires répondent, dans les villes où vivent surtout les Européens, à plus de la moitié des besoins. Les campagnes sont d’autant plus dépourvues. Cette inégalité dans la scolarisation accentue l’inégalité dans les aptitudes professionnelles et contribue à pousser vers les villes les populations désireuses d’y échapper.

En outre, les enseignements secondaire et supérieur, dont le budget échappe à l’Algérie et est alimenté par les seuls contribuables de France, sont pratiquement réservés à la population européenne : ils ne comportent que 6.000 lycéens musulmans (18 %) sur 32.000 et 569 étudiants musulmans (10 soit 1 pour 17.000 habitants) contre 4861 Européens (1 pour 200 habitants).

Ainsi, outre que la quasi totalité du paysannat et du sous-prolétariat urbain n’ont pas accès, ne serait-ce qu’en raison de leur situation géographique, à un enseignement élémentaire qui, malgré les dispositions du Statut de 1947, n’est nullement dispensé dans leur langue maternelle, une grande partie même des Musulmans intégrés à la société capitaliste se voit fermer la porte des Facultés et par conséquent l’accès à des positions plus élevées dans cette société.

Pour l’ensemble de l’Algérie, la faible proportion de ceux qui possèdent une instruction; primaire (1 sur 5), la proportion dérisoire de ceux qui jouissent d’une culture supérieure (1 sur 1.800) obligent le pays à recevoir ses cadres de l’extérieur. L’attitude officielle de l’Etat, qui attribue les difficultés qu’il rencontre au trop grand nombre d’intellectuels sans débouchés, ne peut guère? encourager les Algériens à lui faire confiance.

Le problème de la santé publique

L’Etat colonial, impuissant à résoudre les problèmes de l’instruction s’est montré également impuissant à résoudre le drame sanitaire, conséquence de la misère coloniale.

L’équipement sanitaire de l’Algérie reste tragiquement insuffisant, surtout en tenant compte des conditions de vie. Les services officiels se sont attaqués aux épidémies traditionnelles : variole, fièvre paludéenne, typhus, dont la contagion frappait autant les Européens que les Musulmans. Cependant, 1946 fut encore une année d’épidémies.

Mais ce n’est pas des crédits de la santé que dépendent les maladies qui frappent le plus la masse de la population musulmane : maladies infectieuses telles que la rougeole, l’entérite, la tuberculose (dont 1 Algérien sur 20 est atteint, contre 1 Français sur 100), œdème de famine. C’est la promiscuité, la sous-alimentation, les privations, l’ignorance qui constituent les facteurs essentiels de 1a morbidité, de la mortalité et de la déficience physique de l’ensemble de la population.

La proportion des médecins, au nombre de 1.735 en 1953, soit un pour 6000 habitants, est, cependant, malgré ces conditions de vie, 7 fois inférieure à la proportion française. Malgré l’accroissement réel du nombre des médecins et leur compétence, le fait colonial est responsable de cette insuffisance : les besoins des Européens sont le facteur essentiel de la distribution du personnel médical.

C’est la misère du sous-prolétariat rural et périurbain, privé par ailleurs du bénéfice de la Sécurité Sociale, qui détermine la rareté du personnel médical ; les seuls médecins pouvant exercer dans les campagnes sont des fonctionnaires : 144 médecins de la Santé, assistés de 159 adjoints techniques, dont chacun a pratiquement la charge d’une population parfois équivalente à celle d’un petit département français.

Une insuffisance plus grave concerne le nombre des sages-femmes, l’Etat pourvoyant à ces fonctions dans une moindre mesure. Ainsi les accouchements se font sans le secours médical — comme cela se pratiquait en Europe lors de la conquête de l’Algérie — sauf dans les cas désespérés. En l’absence de médecins, de pharmaciens encore moins nombreux, le recours à l’empirisme des rebouteux, des herboristes et des barbiers, — formes de la « culture » traditionnelle dont l’administration coloniale tolère cette fois la permanence, — maintient les populations dans l’ignorance des règles d’hygiène les plus élémentaires.

C’est compte tenu de cette insalubrité que prend tout son sens, l’insuffisance du nombre de lits d’hôpital (environ 25.000) et surtout de l’équipement sanitaire : il y avait en 1953 4.783 lits de tuberculeux, soit de quoi recevoir un tuberculeux sur cent dans un pays qui en compte 400.000.

Les 5 milliards 847 millions (10 % du budget algérien) consacrés en 1952 à la Santé publique, apparaissent — quoique représentant une part double de celle de l’avant-guerre — comme incapables d’autre chose que de compenser partiellement les conséquences de l’aggravation des conditions de vie déterminée par la nature coloniale de l’Etat.

La situation démographique

Les conditions sanitaires et l’aggravation des conditions de vie se traduisent dans les caractères de la: démographie algérienne.

La chute de la mortalité, très nette en milieu européen, est plus lente en milieu musulman. Même en se référant aux données incomplètes de l’état-civil, il est certain que le recul de la mortalité musulmane, qui est descendue de 25 à 15 pour mille de 1901 à 1950, est beaucoup moins sensible que celui enregistré pour les Européens dont le taux est passé de 22 à 10 pour mille. Les taux de mortalité musulmane sont même montés, en 1945 et 46, à plus de 30 pour mille. Si la mortalité infantile en milieu européen a décru en un demi-siècle de 146 décès de moins d’un an pour mille naissances, à 47 pour mille, en milieu musulman elle ne serait passée que de 111 pour mille à 85 pour mille, chiffres officiels très inférieurs à la réalité — les décès n’étant pas déclarés, surtout dans les milieux les plus misérables. Le taux, dans les agglomérations urbaines : 197 pour mille en 1950, 168 en 1952, 181 en 1953, est plus proche de la réalité.

La nature même des décès montre qu’ils sont dus à la misère plus qu’aux grandes épidémies : les cas de typhus constatés lors de la grande épidémie de 1942 (mortels ou non) représentent une somme égale au dixième de la mortalité de cette année, mais les cas enregistrés en milieu européen, sensiblement dans une même proportion représentaient une somme beaucoup plus forte par rapport à celle des décès européens. Par contre, les variations saisonnières de la mortalité avec leur pointe en janvier, les variations annuelles parallèles à celles du volume de la récolte, — toutes oscillations qui ont disparu de la courbe des décès européens depuis le début du siècle, — s’aggravent en milieu musulman au fur et à mesure que les conditions de vie se détériorent : la famine chronique, le lait remplacé par des légumes avariés, l’absence d’adduction d’eau et d’égouts font mourir les enfants d’œdème ou d’entérite ; l’entassement et le froid, joints à la sous-alimentation, font pour eux de la rougeole une maladie presque toujours mortelle. Les privations que s’imposent les travailleurs en France les font généralement revenir porteurs d’une tuberculose que 1a promiscuité répand autour d’eux.

Le taux de la mortalité indigène est responsable de la très forte mortalité globale ; celle-ci, supérieure au taux donné par les statistiques incomplètes, voisin de 14 décès pour mille habitants, représente une fois et demie le taux moyen français ; mais elle est d’autant plus sensible en milieu musulman qu’elle y frappe une des populations les plus jeunes du monde qui, ne comptant que 6 % de vieillards de plus de 60 ans, 1 pour 7 adultes contre 1 pour 5 dans l’Algérie européenne et 1 pour 3,5 en France, est jeune notamment par impossibilité de vieillir. La mortalité est telle en général qu’une natalité du type français entraînerait un déficit quasi constant de la population.

Aussi bien la natalité est-elle particulièrement élevée et tend-elle, chez les Musulmans, à s’accroître en ces dernières années : si on peut la chiffrer, au début du siècle, par la somme des décès déclarés et de l’accroissement de la population entre deux recensements, à environ 38 pour mille pour la période 1901-1906, la natalité déclarée a été, chez les Musulmans, presque toujours supérieure à 40 pour mille depuis la guerre.

Le rôle compensateur qu’elle joue socialement en face de la mortalité est bien mis en valeur par l’élévation de son taux lors des années qui suivent les grandes périodes de disette et de mortalité. Comment s’explique et se justifie cet accroissement de la natalité ? L’oisiveté forcée, l’absence de distractions et de vie intellectuelle jointe aux préceptes religieux, l’impossibilité de toute prévision, la faiblesse de l’incidence financière d’une présence supplémentaire à un certain degré de misère, l’accroissement des chances de faire rentrer un salaire dans un groupe, lorsque s’accroît son effectif, la jeunesse croissante de la population sont des facteurs auxquels se sont ajoutés, chez les salariés, l’intervention d’allocations familiales qui, même réduites, arrivent rapidement à une plus grosse somme que des salaires très faibles ; parfois il faut y ajouter la volonté consciente d’accroître le groupe face à la minorité européenne.

L’emprise croissante de la minorité européenne s’est manifestée par une évolution démographique inverse : le taux de natalité initialement voisin du taux musulman (30 pour 1.000 en 1901) est devenu inférieur même au taux métropolitain (20 pour 1.000 en 1950), régression qui accompagne celle de la mortalité, mais permet encore un accroissement naturel supérieur (10 pour 1.000) à ce qu’il était il y a 50 ans (7 à 8 pour 1.000).

Ainsi, la situation démographique actuelle de l’Algérie est caractérisée : pour la population musulmane, par une extrême jeunesse qui réduit la population susceptible d’activité sociale à un tiers environ de la population totale (contre la moitié en France) ; pour la population européenne, par sa réduction constante en pourcentage, puisque l’immigration, responsable encore de 50 % de l’accroissement entre 1901 et 1911, est tarie : les Européens, qui étaient 14 % en 1926, ne sont plus que 10,5 % en 1954. Cette minorité décroissante, si elle compte encore plus de 36 % de jeunes, est caractérisée par la grande proportion des adultes (54 %,) et par une proportion moins faible d’actifs (37 %) que la majorité musulmane, ce qui contribue encore à élever son niveau de vie par rapport à celle-ci.

En conclusion, la différenciation accentuée de la situation sanitaire et démographique entre les deux fractions principales de la population, accentue là contradiction entre la place respective qu’elles occupent dans l’activité du pays et l’inégalité de la part qu’elles prennent à son peuplement. Un certain niveau de culture étant réservé à une minorité de plus en plus restreinte, le contraste ne peut se traduire, dans les perspectives actuelles, que par un défaut croissant de cadres.

Ainsi non seulement les problèmes économiques et sociaux apparaissent-ils comme insolubles dans l’état de dépendance politique où se trouve l’Algérie, mais cet état apparaît comme responsable de l’aggravation constante et inévitable de ces problèmes.

LE PROBLEME NATIONAL

Dès 1830, la conquête coloniale française s’est trouvée opposée à une certaine conscience nationale, élaborée lentement depuis les origines de l’histoire. Le peuple d’Algérie, descendant de populations berbères déjà établies sur ce sol dès la préhistoire, avait connu dès l’antiquité des formes d’organisation originales, s’insérant dans une hiérarchie de tribus aboutissant à des confédérations. Elles avaient pris, dès Massinissa, des formes d’Etat centralisé sur certaines portions du territoire. Cette cohésion s’était maintenue à travers la domination romaine, bousculée au IVème siècle par des révoltes populaires, à travers les dominations vandales et byzantines. Vis-à-vis de cette dernière, l’Islam était apparu au VIIème siècle, apporté par les Arabes, envahisseurs d’abord combattus, comme un facteur de libération. Il comportait une religion adoptée peu à peu par tous (à l’exception d’une minorité d’Israélites) et un cadre juridique et social absorbant et unifiant les formes d’organisation sociale préexistantes. L’arabisation par la langue du Coran (sauf dans certaines régions montagneuses restées berbérophones) et la pénétration des tribus arabes du VIIème au XIIème siècles avaient favorisé le développement d’une civilisation brillante, comportant une économie originale, permettant l’essor du commerce et de l’artisanat. Elle avait fait naître au Moyen-âge des Etats recouvrant pour la première fois les limites approximatives de l’Algérie : royaume de Tahert, royaume des Abdelwadides de Tlemcen. Menacé au XVIème siècle d’une conquête espagnole, l’Etat algérien avait été reconstitué par la domination turque qui, en l’isolant définitivement du Maroc, en le séparant au XVIIème siècle de la Régence de Tunis, en avait fixé 1es limites. Contrairement à certaines légendes, forgées par des historiens trop empressés à servir la cause des colonialistes, sans crainte d’être contredits par les nombreux voyageurs du XVIIIème siècle et les premiers rapports des officiers du corps expéditionnaire français, cet Etat, musulman comme le peuple qu’il gouvernait, n’avait, pas plus que les Arabes auparavant, fait de l’Algérie un pays vide et inculte : par exemple, une grande partie de la Mitidja était couverte de riches cultures et n’était pas encore le marécage qu’elle deviendrait après les guerres de conquête. Les productions,; l’artisanat étaient suffisants pour satisfaire au marché intérieur et pour alimenter des échanges extérieurs dont la richesse ne fut pas étrangère aux convoitises coloniales. Zaouias et medersas dispensaient une instruction coranique à une population scolaire du même ordre que celle des pays européens d’alors. Seul le caractère féodal de l’Etat, contrôlé par des Musulmans certes, mais étrangers, suscitait une opposition susceptible de devenir, comme dans l’Italie d’alors, l’éveil national retardé jusque là.

Face à la conquête coloniale entreprise par Charles X, en partie pour satisfaire les appétits du capitalisme français grandissant, en partie pour forger un corps expéditionnaire susceptible d’être retourné contre le courant révolutionnaire français, cet éveil national se manifesta d’abord par la révolte contre les Turcs, puis par une résistance acharnée aux Français, par l’ébauche d’un Etat traduisant des aspirations nationales, disposant de ses finances, de son armée, et élaborant un début d’industrialisation, sous la direction d’un chef consacré par sa fortune, sa piété et son énergie, l’émir Abd el Kader. C’est à ‘la naissance de cet Etat que fut opposée la tactique de spoliations, de massacres, de destruction du bétail, des récoltes, des plantations dont le souvenir resté vivace est ravivé par les répressions récentes. Bugeaud caractérisait cette guerre totale en déclarant à la Chambre des députés, le lé mai 1840 : « Il faut une grande invasion en Afrique, qui ressemble à ce que faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths. »

La résistance du peuple algérien, continue jusqu’en 1865, ne cessa pratiquement jamais, comme en témoignent les insurrections de 1871, de 1881, de 1916 et de 1945.

Ayant brisé par la force le jeune Etat algérien, l’Etat colonial français, tout en proclamant par la suite le principe de l’assimilation, ne devait cependant pas réussir à rapprocher la structure de l’Algérie de celle de la France. Au contraire, il donna au fait algérien une originalité, en juxtaposant une population d’origine européenne à la population indigène et en créant peu à peu une ossature politique destinée à placer les Algériens musulmans en position d’infériorité vis-à-vis des non-musulmans. Depuis 1830, la colonisation a intégré à la population de 1’Algérie une minorité d’Européens (10 % aujourd’hui), dont la plus grande partie est née dans le pays et ne connaît guère la France : beaucoup descendent des familles de paysans ou d’ouvriers français auxquelles furent attribués des lots de colonisation ; d’autres descendent des travailleurs espagnols (80 % de la population de l’Oranie) ou italiens (20 % de la population du Constantinois), naturalisés d’autorité depuis 1888 ; d’autres de fonctionnaires ou d’hommes d’affaires attirés par le développement de l’économie coloniale. Environ 15 % des non-Musulmans sont en réalité des indigènes israélites naturalisés après 1871 et plus ou moins complètement assimilés. Les Européens nés hors d’Algérie sont de même origine que leurs prédécesseurs et s’y assimilent rapidement. Ainsi ce peuplement européen constitue-t-il une population profondément originale et attachée à l’Algérie et au sol algérien, accoutumée à vivre aux côtés des Musulmans, même si un racisme, entretenu par des fictions juridiques et une certaine presse, tend à l’en séparer. Tout en se réclamant généralement de la France, les Algériens d’origine européenne se considèrent comme Algériens. Les éléments colonialistes le savent bien et cherchent à dresser contre les « Français de France » les Algériens d’origine européenne, lorsque les gouvernements démocratiques prennent à Paris des mesures progressistes. Le chantage à la sécession alterne avec les protestations de patriotisme français, aujourd’hui comme autrefois. D’autre part les efforts de l’Etat pour implanter ce peuplement au détriment des précédents occupants, pour tenter d’en faire une masse solidaire des profiteurs du régime colonial, pour favoriser la main-mise de ceux-ci sur l’économie, en même temps que pour tenter vainement de venir à bout d’une résistance nationale croissante, ont abouti à construire une société instable, que nous avons déjà définie, et à créer un édifice politique et administratif qui constitue à son tour un véritable appareil d’Etat colonial. La colonisation, par le refus aux Musulmans des droits politiques accordés en fait aux seuls Européens, par l’application de règlements d’exception (en particulier de sanctions collectives), par la mise en tutelle par l’Administration du culte musulman, par une politique scolaire tendant en même temps à détruire la culture nationale, à éliminer la langue arabe, considérée comme étrangère jusqu’en 1947, bien que parlée par tous, et à dispenser un enseignement en français presque uniquement aux Européens a créé malgré elle des rapports originaux entre Algériens musulmans et non musulmans, qui ont contribué à donner sa personnalité à une nation algérienne. On ne peut préjuger encore de la forme que pourra prendre l’union nécessaire entre les divers éléments de la population. Mais il est significatif que nombre d’Algériens d’origine européenne sont déjà solidaires de l’action entreprise pour la liberté de leur pays.

L’administration algérienne

 L’existence même; du Gouvernement général, disposant d’un budget particulier et jouissant de toutes les attributions traditionnelles de l’Etat, à l’exception d’une diplomatie et d’une armée, a consacré depuis sa création l’accroissement des différences entre l’Algérie et la Métropole. Le seul contrôle exercé sur les services du gpuvernement général a été d’abord par les- « Délégations financières » depuis 1895. Celles-ci représentaient essentiellement les milieux de la colonisation à la majorité des 2/3 et les  » notables » indigènes des grandes familles au service de l’Administration, maintenus à leur rang, sinon créés par elle, et lui devant des positions sociales qui leur valaient de s’opposer à tout progrès et à toute émancipation de leurs concitoyens.

Les cadres administratifs, hérités en partie de l’administration turque, aghas, caïds ont été d’abord placés sous la direction de l’administration militaire et ne lui ont été enlevés que dans la mesure où ils pouvaient être mis sous la tutelle de la colonisation : c’est ainsi que les trois beyliks turcs ont vu. peu à peu leurs territoires passer sous la direction d’administrations préfectorales, tandis que les territoires du sud restaient — totalement jusqu’en 1947, encore partiellement aujourd’hui, — gérés par l’armée.

Dans le sein même des départements, la gestion des municipalités n’est jamais celle que nous connaissons en France, Les communes, de plein exercice, limitées aux régions qui eurent à un moment un fort peuplement européen, consacrent la prédominance de celui-ci qui a toujours joui, quoique généralement minoritaire, de la majorité dans les assemblées — actuellement encore la majorité des 3/5. Les communes mixtes comprennent encore actuellement plus des deux tiers de la population indigène et englobent chacune un territoire vaste comme un arrondissement français ; le peuplement européen y est à peu près nul. Elles sont gérées par des administrateurs nommés, assistés d’un nombre égal de conseillers municipaux élus par le petit nombre d’Européens, et de Caïds nommés, qui constituent ensemble la Commission municipale.

A l’échelle départementale, les Conseils généraux ont été constitués de façon à accorder toujours la majorité au Collège européen, où prédomine l’influence des colons, ne serait-ce que par la distribution géographique des circonscriptions — majorité des deux tiers jusqu’en 1955,

Le budget de l’Algérie a toujours été alimenté par des ressources particulières, selon un régime fiscal différent du régime français, et presque toujours déficitaire, en raison du mode de perception des impôts. Les ressources, dès l’origine, ont tendu à être prélevées sur les populations indigènes, les colons étant exemptés, quelle que soit leur richesse, jusqu’au début du XXème siècle. L’essentiel du budget provenait des revenus du Domaine, constitué par l’Etat en s’appropriant indûment la moitié de la terre algérienne, des impôts arabes, des impôts de consommation et de ressources extraordinaires (contributions de guerre, prélevées sur certaines tribus) égales à la moitié du budget ordinaire.

Après l’institution des délégations financières (1895), les colons n’ont cessé d’orienter la fiscalité de façon à échapper le plus possible au poids des impôts : c’est ainsi que les impôts sur la consommation, plus sensibles aux miséreux, représentaient en 1951 les 2/3 des recettes, tandis que les; impôts sur le revenu se chiffraient à 18 % les impôts sur la fortune à 7 % seulement des recettes. L’impôt sur les bénéfices agricoles ne représentait en 1950 qu’un chiffre égal à l’impôt sur les traitements et salaires !

Il n’est pas étonnant dans ces conditions que le budget algérien, toujours insuffisant, ait nécessité régulièrement un appoint métropolitain à l’origine sous forme de crédits et investissements : ainsi, la grande colonisation algérienne a-t-elle rejeté d’abord sur les indigènes, puis, au fur et à mesure de leur appauvrissement, en grande partie sur les contribuables français, la charge financière de l’ « œuvre » dont elle s’attribue la paternité. Les 200 milliards que M. Guy Mollet, suivant les conclusions du rapport Maspétiol, voudrait injecter en Algérie, subiraient le même sort et profiteraient seulement à la grande colonisation

Celle-ci, maîtresse de l’organisation étatique algérienne, a constamment fait échouer les aspirations d’une partie « éclairée » de l’opinion à l’assimilation et les projets de réforme des gouvernements démocratiques français,

Pendant longtemps, son arme maîtresse fut le Code de l’Indigénat : il faisait peser sur les 9/10 de la population algérienne un certain nombre d’interdits, qui n’existaient que pour elle, et l’empêchait d’exprimer non seulement les aspirations nationales, mais les moindres revendications. Ainsi, le prétexte du maintien de la « Présence française » permettait, à ceux qui avaient la charge d’appliquer cette mesure d’exception, d’interdire toute organisation politique, syndicale et culturelle.

Le mouvement national algérien

Les aspirations des Algériens se limitèrent longtemps à chercher à faire supprimer les différentes mesures d’exception dont ils faisaient l’objet : l’égalité juridique, l’abolition du Code de l’Indigénat, l’accession aux collèges électoraux, au même titre que leurs compatriotes européens, constituaient les objectifs d’un mouvement « assimilationniste ». L’appui des forces démocratiques françaises ne permit que des réformes partielles, qui restèrent inappliquées en raison de la puissance de la colonisation, seule force légale à peser sur le Gouvernement général.

C’est ainsi qu’en 1936 échoua le projet Violette, qui devait faire pénétrer peu à peu dans le Collège électoral un certain nombre de catégories de Musulmans, au même titre que les Européens. En 1945, les mesures prises par le gouvernement provisoire de la Libération, qui introduisaient certaines catégories privilégiées de Musulmans dans le Collège européen et constituaient pour les 9/10 d’entre eux un deuxième Collège, n’élisant que le même nombre de députés, soit un pour cinq fois plus d’électeurs, ne pouvaient satisfaire une population qui n’avait droit qu’à une représentation caricaturale, et restait légalement minoritaire, aussi bien à l’échelon municipal et départemental qu’à l’Assemblée nationale française.

En 1935, le Code de l’Indigénat n’était supprimé que pour être remplacé par une autre mesure d’exception, le Décret Régnier.

Le Statut de l’Algérie de 1947, parmi un certain nombre de dispositions répondant partiellement au mouvement national algérien, a institué auprès du gouvernement général une Assemblée algérienne seulement consultative et « paritaire », c’est-à-dire représentant par le même nombre de députés un premier collège de 500.000 électeurs et un second collège qui en compte près de 2 millions, — le droit de vote n’étant pas accordé aux femmes musulmanes. Le premier soin de cette assemblée, dominée par la grande colonisation, fut de faire barrage à l’application du Statut qui consacrait son existence et qu’elle était chargée d’appliquer.

La plus grande partie des Algériens a pris ainsi conscience de l’impossibilité qui lui était faite de parvenir aux mêmes droits que l’ensemble des; citoyens français ; dans toutes les classes de la société musulmane s’est constitué un courant d’aspiration à l’indépendance. Au mouvement né en 1926 parmi les travailleurs émigrés en France, intitulé Etoile Nord-Africaine, autour de Messali Hadj, ont répondu l’essor culturel de l’Association des Oulémas et le Congrès musulman du Cheikh Ben Badis en 1936, soutenu par les organisations démocratiques françaises. Après avoir contribué à la victoire du Front populaire en 1936, ces organisations ont subi la répression du gouvernement de Vichy : c’est ainsi que Messali Hadj resta interné pendant toute la guerre, après que le Parti Populaire Algérien, qu’il avait créé après la dissolution de l’Etoile Nord-Africaine, eut été dissous en 1939.

Ferhat Abbas, représentant de la bourgeoisie nationale qui avait longtemps détendu l’assimilation, fut entraîné, par le courant nationaliste impérieux qui suivit la Libération, à créer un mouvement national réformiste, l’Union démocratique du Manifeste algérien, tandis que le Parti communiste algérien, qui avait sans cesse combattu pour la défense des revendications du prolétariat algérien, notamment au sein du Front populaire et aux côtés du Cheïkh Ben Badis, était le seul à grouper en même temps Européens et Musulmans, pour la constitution d’une République Algérienne s’associant librement à la France.

L’ensemble du Mouvement national algérien n’a pu exprimer librement, par les moyens légaux de la parole, de la presse et des bulletins de vote, les revendications qui étaient les siennes : les manifestations exprimant la volonté de voir réaliser les promesses faites pendant la guerre furent l’occasion, le jour de l’armistice, le 8 mai 1945, d’une répression qui fit 40.000 morts, aboutit à l’emprisonnement de nombreux dirigeants de l’U.D.M.A. et à l’interdiction du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, créé à la place du P.P.A., rejeté dans l’illégalité.

Non seulement la règle des deux tiers, maintenue pour l’élection des conseils municipaux et généraux, et la règle de la parité, pour l’élection des députés et des délégués à l’Assemblée algérienne, interdisaient aux Musulmans d’espérer avoir la majorité dans un pays où ils sont neuf sur dix, mais les violences, les truquages électoraux et les pressions dont l’Administration algérienne fit usage pour disposer des « Elus » du deuxième Collège ont déçu l’illusion que certains entretenaient d’une expression parlementaire possible des aspirations nationales des Algériens.

Toute prise de position visant à renverser légalement une situation sans issue et même à faire appliquer certaines dispositions du statut de 1947, considérées comme lettre morte par une assemblée algérienne issue de tels scrutins, valut à ses auteurs des poursuites en vertu de l’art. 80 du Code pénal, contrairement au préambule de la Constitution française, et des saisies répétées de journaux tels que l’Algérie Libre, Liberté, Alger Républicain. Il est compréhensible que de nombreux militants du mouvement national n’aient plus vu d’autre issue que dans l’action armée. C’est en fonction des conditions ainsi créées qu’il faut envisager le problème algérien actuel.

L’action armée entreprise depuis le Ier novembre 1954 a constitué une réaction contre l’échec des tentatives réformistes, qui avait provoqué une scission au sein du M.T.L.D. Dans des proclamations reproduites par la presse, le Front de Libération Nationale affirme diriger son action « uniquement contre le colonialisme, seul ennemi obstiné et aveugle, qui s’est toujours refusé à accorder la moindre liberté par des moyens de lutte pacifique » ; il s’offre à négocier sur les bases suivantes : reconnaissance de la souveraineté algérienne, création d’un climat de confiance par la libération des détenus politiques et la levée des mesures d’exception ; et réciproquement respect des intérêts français culturels et économiques honnêtement acquis, ainsi que des personnes, définition des liens entre la France et l’Algérie sur la base de l’égalité et du respect de chacun.

À ces propositions, les gouvernements français successifs ont répondu en mettant en oeuvre des moyens militaires et policiers sans cesse accrus, qui n’ont abouti et ne pouvaient aboutir qu’à l’extension du mouvement insurrectionnel à l’Algérie tout entière.

Pour répondre au sentiment d’inquiétude que ce développement d’une véritable guerre provoquait dans l’opinion française, ces mêmes gouvernements ont prétendu apporter une solution « pacifique » au problème algérien par une série de plans de réformes : Plan Mitterand, Plan Soustelle, aujourd’hui Plan Lacoste.

Dans le domaine administratif, il fut d’abord procédé, pour « rapprocher l’admimsiration des administrés », à la multiplication des préfectures et des sous-préfectures : le seul résultat en est d’accroître, en même temps que les organismes de répression, les charges du budget. Le projet actuel de sections administratives spéciales (S.A.S.) n’est qu’un expédient de temps de guerre, instituant de véritables autorités d’occupation. La suppression des communes mixtes, remplacées par des communes de plein exercice du type actuel, mettrait ces communes, même en instituant la parité au sein des assemblées locales, à la merci d’une infime minorité dans la dépendance de l’administration. Ce n’est pas cette « parité » entre minorité et majorité qui peut apporter une solution, au moment où démissionnent les élus musulmans, même ceux placés par l’administration, et où l’interfédération des maires d’Algérie se déclare décidée à empêcher l’application de ces mesures. Ce n’est pas la promesse d’un collège unique qui peut rétablir la confiance, au moment où l’Assemblée Algérienne est dissoute, faute de délégués, et où aucune élection ne peut se dérouler.

Sur le plan économique, une réforme telle que la transformation du Khamessat en métayage ne toucherait absolument pas la grosse colonisation ; ce ne serait qu’une redistribution de richesses entre fellahs. L’unification du système de crédit agricole ne fait que placer les fellahs, sans garantie suffisante, dans des sociétés dominées par la grande propriété. L’expropriation de 400 grands domaines, la redistribution aux fellahs des terres irrigables non exploitées seraient certes des mesures positives, quoique partielles, mais il n’est pas possible de les appliquer dans la période actuelle.

Cependant le gouvernement accroît l’effort militaire, rappelle les disponibles, organise le « quadrillage » de l’Algérie. Une telle « pacification » ne peut aboutir qu’à une nouvelle aggravation du conflit, à la non-application même des réformes partielles qu’elle prétend permettre. La prolongation de cette guerre ne peut être que préjudiciable aux Européens d’Algérie et aux futurs liens entre 1 Algérie et la France. L’arrêt des hostilités et l’ouverture rapide des négociations sont donc indispensables, dans l’intérêt de la France comme de l’Algérie.


[1] Cette masse, que nous définissons, faute de mieux, sous ce terme, rassemble des éléments divers qui seront analysés plus loin, mais qui tous subissent l’emprise de la société capitaliste ; elle doit à cette emprise de se trouver dans son entier en position d’infériorité sociale, même par rapport au prolétariat ouvrier.

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