Les abeilles – Robert Davezies

Dans une cellule de la prison de Fresnes durant la guerre d’Algérie. Extrait du livre de Robert Davezies « Les abeilles »

 les abeilles Robert Davezies

« La nuit est absolument noire. Il faudrait éteindre les deux lampes pour chercher les étoiles. Mais le commutateur est dans la coursive derrière la porte.

Ils ont recouvert de minium les tubes du chauffage. Les tubes sont minces, leurs deux axes parallèles, horizontales, distantes d’une vingtaine de centimètres, courent, à faible distance du sol, à moins de dix centimètres du mur, le long de ce mur dans lequel est percée la fenêtre.

Il est facile par les tubes de passer sur l’appui de la fenêtre pour y lire l’après-midi au soleil, assis le dos contre la croix gammée, le pied gauche posé sur le coeur gravé.

– L’avantage des cigarettes roulées, c’est qu’elles s’éteignent. Tu fumes moins.

– Oui, mais le tabac bleu est dur.

Le cadre de la fenêtre est vétuste. La fenêtre, le bois en est aussi ancien que celui du cadre, est grande. Dans chacun des battants, douze vitres, trois séries verticales de quatre. La peinture grise du bois, sur la surface intérieure des battants, brisée en écailles poussiéreuses, sur la surface extérieure, emportée par la pluie, a disparu. Les verres sont opaques. La fenêtre n’a pas de crémone. Ils ont enfoncé une grande pointe dans le montant horizontal inférieur du cadre, ils l’ont recourbée. Pour maintenir la fenêtre fermée, il suffit de pousser la tête de la pointe vers le haut.

Tu as le numéro trente-huit mille cinq cent quarante et tu es dans la cellule cent vingt-trois.

Il est dix heures du soir. Tu introduis tes pieds nus dans tes espadrilles, tu marches sur le carrelage rouge, tu vas du ciel noir à la porte. Par le judas, tu regardes les balustrades vertes des coursives. L’éclairage est intense.

Le règlement de la prison collé sur la face intérieure de la porte, domine le judas.

Prisons de Fresnes, consignes permanentes auxquelles est astreint chaque détenu au réveil, défaire son lit, plier les draps et les couvertures dans les cellules, ils ont écrit avec une craie bleue, ils ont écrasé plutôt une craie bleue sur le papier, il est presque impossible de lire le règlement, triplées les paillasses seront rangéessur le lit mural, deux à plat, l’autre verticalement, le long du mur, (en forme de canapé), tu vois très bien la cellule en face de la tienne de l’autre côté de la fosse, derrière la balustrade, derrière l’autre balustrade, et les portes des deux cellules adjacentes de chaque côté mais tu ne parviens pas en plaquant la tempe gauche sur la porte à voir la troisième cellule à droite, il s’en faut d’un mètre, semble-t-il. Tu vois donc en tout quatre et une cinq, cinq portes en face de ta cellule de l’autre côté de la division, à la distribution du café les ordures seront sorties devant la porte de la cellule et ramassées par l’auxiliaire d’étage, le sol de la cellule sera lavé, les lavabos et W.C. nettoyés. Il est interdit, tu vois le sol du rez de chaussée jaune, et à peine, la balustrade du deuxième étage. Tu vois des parois lisses peintes en jaune, des balustrades peintes en vert. Au rez-de-chaussée, vers la droite, une des portes est peinte en vert épinard, il est interdit un, de s’asseoir sur les fenêtres, de jeter quoi que ce soit à l’extérieur, de suspendre les objets de literie dehors, deux, de chanter et crier, de se livrer à tout trafic, trois, de coller des papiers sur les murs des cellules, tout contrevenant aux présentes instructions fera l’objet d’une sanction disciplinaire, Fresnes, le dix-neuf mai mille neuf cent soixante, le directeur.

Cet extrait est tiré de l’ouvrage de Robert Davezies Les abeilles, qui parle de la lutte pour leur libération des Algériens et de la prison.

Robert Davezies a été arrêté et est passé devant un tribunal militaire en janvier 1962.

Les Abeilles est paru aux Editions de Minuit, dans la collection Les jours et les nuits, en 1963.  robert davezies

Source: l’inter

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