La question – Henri Alleg III

La suite…

La question d'Henri Alleg

« Bon, dit Charbonnier, tu l’auras voulu ! On va te livrer aux fauves. »

Les « fauves », c’étaient ceux que je connaissais déjà, mais qui allaient déployer plus largement leurs talents.

Erulin me traîna vers la première pièce, celle où se trouvaient la planche et la magnéto. J’eus le temps d’apercevoir un Musulman nu qu’on relevait à coups de pied et qu’on chassait dans le couloir. Pendant qu’Erulin, Charbonnier et les autres s’occupaient de moi, le reste de l’équipe avait poursuivi son « travail » avec la planche et la magnéto disponibles. Ils avaient « interrogé » un suspect pour ne pas perdre de temps.

Lorca m’attacha sur la planche : une nouvelle séance de torture électrique débutait. « Ce coup-ci, c’est la grosse Gégène », dit-il. Dans les mains de mon tortionnaire, je vis un appareil plus gros, et dans la souffrance même je sentis une différence de qualité. Au lieu des morsures aiguës et rapides qui semblaient me déchirer le corps, c’était maintenant une douleur plus large qui s’en- fonçait profondément dans tous mes muscles et les tordait plus longuement. J’étais crispé dans mes liens, je serrais les mâchoires sur mon bâillon et gardais les yeux fermés. Ils s’arrêtèrent, mais je continuais à trembler nerveusement.

« Tu sais nager ? dit Lorca, penché sur moi. On va t’apprendre. Allez, au robinet ! »

Soulevant ensemble la planche sur laquelle j’étais toujours attaché, ils me transportèrent ainsi dans la cuisine. Là, ils posèrent sur l’évier l’extrémité du bois où se trouvait ma tête. Deux ou trois paras tenaient l’autre bout. La cuisine n’était éclairée que par la vague lumière du couloir. Dans la pénombre, je distinguai Erulin, Charbonnier et le capitaine Devis qui semblait avoir pris la direction des opérations. Au robinet nickelé qui luisait au-dessus de mon visage, Lorca fixait un tuyau de caoutchouc. Il m’enveloppa ensuite la tête d’un chiffon, tandis que Devis lui disait : « Mettez-lui un taquet dans la bouche. » Au travers du tissu, Lorca me pinçait le nez. Il cherchait à m’enfoncer un morceau de bois entre les lèvres pour que je ne puisse fermer la bouche ou rejeter le tuyau.

Quand tout fut prêt, il me dit : « Quand tu voudras parler, tu n’auras qu’à remuer les doigts. » Et il ouvrit le robinet. Le chiffon s’imbibait rapidement. L’eau coulait partout : dans ma bouche, dans mon nez, sur tout mon visage. Mais pendant un temps je pus encore aspirer quelques petites gorgées d’air. J’essayais en contractant le gosier, d’absorber le moins possible d’eau et de résister à l’asphyxie en retenant le plus longtemps que je pouvais l’air dans mes poumons. Mais je ne pus tenir plus de quelques instants. J’avais l’impression de me noyer et une angoisse terrible, celle de la mort elle-même, m’étreignit. Malgré moi, tous les muscles de mon corps se bandaient inutilement pour m’arracher à l’étouffement. Malgré moi, les doigts de mes deux mains s’agitèrent follement. « Ça y est ! Il va parler » dit une voix.

L’eau s’arrêta de couler, on m’enleva le chiffon. Je respirai. Dans l’ombre, je voyais les lieutenants et le capitaine, cigarette aux lèvres, frapper à tour de bras sur mon ventre pour me faire rejeter l’eau absorbée. Grisé par l’air que je respirais, je sentais à peine les coups. « Alors ? » Je restai silencieux. « Il s’est foutu de nous ! Remettez- lui la tête dessous ! »

Cette fois, je fermai les poings à m’enfoncer les ongles dans la paume. J’étais décidé à ne plus remuer les doigts. Autant mourir asphyxié du premier coup. J’appréhendais de retrouver ce moment terrible où je m’étais senti sombrer dans l’inconscience, tandis qu’en même temps je me débattais de toutes mes forces pour ne pas mourir. Je ne remuai plus les doigts mais, à trois reprises, je connus encore cette angoisse insupportable. In extremis, ils me laissaient reprendre mon souffle pendant qu’ils me faisaient rejeter l’eau.

Au dernier passage, je perdis connaissance.

En ouvrant les yeux, je mis quelques secondes à reprendre contact avec la réalité. J’étais étendu, détaché et nu, au milieu des paras. Je vis Charbonnier penché sur moi. « Ça va, dit-il aux autres, il revient. » Et s’adressant à moi : « Tu sais, tu as bien failli y rester. Ne crois pas que tu vas toujours pouvoir t’évanouir… Lève-toi ! » Ils me mirent debout. Je titubais, m’accrochais à l’uniforme même de mes bourreaux, prêt à m’écrouler à tout moment. Avec des gifles et des coups de pied ils me jetaient comme une balle de l’un à l’autre. J’esquissai un mouvement de défense. « Il a encore du réflexe… la vache », dit quelqu’un.

« Et maintenant, qu’est-ce qu’on va lui faire ? » dit un autre. Entre les rires, j’entendis : « On va le roussir. » — « Tiens, je n’ai jamais vu ça. » C’était Charbonnier du ton de quelqu’un qui va faire une nouvelle expérience.

On me poussa dans la cuisine et là on me fit allonger sur le potager et l’évier. Lorca m’entoura les chevilles d’un chiffon mouillé, puis les attacha fortement avec une corde. Tous ensemble, ensuite, ils me soulevèrent pour m’accrocher, la tête en bas, à la barre de fer de la hotte au-dessus de l’évier. Seuls mes doigts touchaient le sol. Ils s’amusèrent pendant un moment à me balancer de l’un à l’autre, comme un sac de sable. Je vis Lorca qui allumait lentement une torche de papier à la hauteur de mes yeux. Il se releva et tout à coup je sentis la flamme sur le sexe et sur les jambes, dont les poils s’enflammèrent en grésillant. Je me redressai d’un coup de reins si violent que je heurtai Lorca. Il recommença une fois, deux fois, puis se mit à me brûler la pointe d’un sein.

Mais je ne réagissais plus suffisamment, et les officiers s’éloignèrent. Seuls restaient à mes côtés Lorca et un autre. De temps en temps ils se remettaient à me frapper ou m’écrasaient de leurs bottés l’extrémité des doigts, comme pour me rappeler leur présence. Les yeux ouverts, je m’efforçais de les surveiller pour ne pas être surpris par leurs coups, et dans les moments de répit, j’essayais de penser à autre chose qu’à mes chevilles cisaillées par la corde.

Enfin, du couloir, deux bottes marchèrent vers mon visage. Je vis la figure renversée de Charbonnier accroupi qui me fixait : « Alors, tu parles ? Tu n’as pas changé d’avis ? » Je le regardai et ne répondis pas. « Détachez-le. » Lorca libéra la corde qui me liait à la barre tandis que l’autre me tirait par le bras. Je tombai à plat sur le ciment. « Lève-toi ! » Je n’y arrivai pas tout seul. Soutenu de chaque côté, je sentais la plante de mes pieds enflée au point de me donner l’impression que chacun de mes pas s’enfonçait dans un nuage. Je remis ma veste et mon pantalon et je dégringolai jusqu’au bas d’un escalier.

Là, un autre para me releva et me plaqua le dos contre le mur en me retenant des deux mains. Je tremblais de froid, d’épuisement nerveux, je claquais des dents. Le compagnon de Lorca — celui qui s’était « occupé » de moi à la cuisine — était arrivé sur le palier. « Marche ! » dit-il. Il me poussa devant lui et, d’un coup de pied, me jeta par terre. « Tu ne vois pas qu’il et groggy, dit l’autre avec un accent de France : fous-lui la paix ! » C’étaient les premières paroles humaines que j’entendais. « Des mecs comme ça, il faudrait les bousiller tout de suite », répondit mon tortionnaire. Je tremblais sur mes jambes et pour ne pas tomber, je m’appuyais des paumes et du front contre le mur du couloir. Il me fit mettre les mains derrière le dos et m’attacha les poignets avec une fine cordelette, puis me jeta dans une cellule.

A genoux, j’avançai vers une paillasse tout contre le mur. J’essayai de m’y étendre sur le ventre, mais elle était couturée de toutes parts de fil de fer barbelé. Derrière la porte, j’entendis rire : « Je l’ai mis avec la paillasse à fil de fer barbelé. » C’était toujours le même. Une voix lui répondit : « Il a quand même gagné une nuit pour donner à ses copains le temps de se tirer. »

Les cordelettes m’entraient dans la chair, mes mains me faisaient mal et la position dans laquelle mes bras étaient maintenus me brisait les épaules. Je frottai le bout de mes doigts contre le ciment brut pour les faire saigner et dégager un peu la pression dans mes mains gonflées, mais je n’y réussis pas.

D’une lucarne, dans le haut du mur, je voyais la nuit s’éclaircir. J’entendis un coq chanter et je calculai que paras et officiers, fatigués par leur nuit, ne pourraient revenir avant neuf heures au moins ; qu’il me fallait donc utiliser au mieux tout ce temps pour reprendre des forces avant le prochain « interrogatoire ». Tantôt sur une épaule, tantôt sur l’autre, j’essayais de me décontracter, mais mon corps refusait de se calmer. Je tremblais constamment et je ne pus trouver un moment de repos. Je frappai avec le pied à plusieurs reprises contre la porte. Enfin, on vint. « Qu’est-ce que tu veux ? » Je voulais aller uriner. « Pisse sur toi », me répondit-on de derrière la cloison.

Il faisait déjà jour quand un para, celui-là même qui avait trouvé excessive la brutalité de son collègue, apparut et me dit : « Allez, on déménage. » Il m’aida à me lever et me soutint tandis que nous montions les escaliers.

Ils aboutissaient à une immense terrasse. Le soleil y brillait déjà fort, et au-delà du bâtiment on découvrait tout un quartier d’El-Biar. Par les descriptions que j’en avais lues, je me rendis compte d’un coup que j’étais dans l’immeuble des paras où Ali Boumendjel, avocat à la Cour d’appel d’Alger, était mort. C’était de cette terrasse que les tortionnaires avaient prétendu qu’il s’était jeté pour « se suicider ». Nous descendîmes par un autre escalier dans l’autre partie de la maison, puis mon geôlier m’enferma dans une petite pièce obscure. C’était un cachot, presque un placard, où la lumière du jour n’entrait jamais. Seule une étroite lucarne, située en haut du mur et donnant sur une cheminée d’aération, laissait pénétrer quelques lueurs. J’avançai en rampant comme je pouvais vers un coin pour y appuyer mon dos et soulager mes épaules tordues par des crampes.

Bientôt, la circulation devint plus intense dans les couloirs : la maison s’animait et je m’apprêtai à voir revenir mes bourreaux. Mais Erulin apparut tout seul. Il m’empoigna par les épaules pour m’aider à me mettre debout et me conduisit jusqu’au palier : « Le voilà, mon commandant », dit-il. Devant moi se tenait un commandant de paras en uniforme de « camouflage » et béret bleu. Il était long et cassé, extrêmement maigre. D’un air doux et ironique, il me dit : « Vous êtes journaliste ? Alors vous devez comprendre que nous voulons être informés. Il faudra nous informer. » Il avait seulement voulu faire ma connaissance : on me ramena dans mon placard. Je n’y restai pas longtemps seul, car, quelques instants plus tard, Erulin reparaissait. Il était cette fois accompagné de Charbonnier et d’un porteur de magnéto. Du seuil de la porte, ils me regardaient : « Tu ne veux toujours pas parler ? Tu sais, nous, on ira jusqu’au bout. » J’étais adossé au mur face à la porte. Ils étaient entrés, avaient allumé et s’étaient installés en demi-cercle autour de moi.

« Il me faut un bâillon », dit Charbonnier. Il plongea la main dans un des paquetages qui se trouvaient là et en sortit une serviette crasseuse.

« Laisse tomber, dit Erulin. Il peut gueuler, on est au troisième sous-sol. »

« Quand même, dit Charbonnier, c’est désagréable. »

Ils dégrafèrent mon pantalon, baissèrent mon slip et m’accrochèrent les électrodes de chaque côté de l’aine. Ils se relayaient pour tourner la manivelle de la magnéto — une grosse « gégène ». Je ne criais qu’au début de la secousse et à chaque « reprise » du courant, et mes mouvements étaient beaucoup moins violents que lors des premières séances. Ils devaient s’y attendre, puisqu’ils n’avaient pas jugé nécessaire de m’attacher sur la planche. Tandis que le supplice se poursuivait, j’entendais un haut-parleur hurler des chansons à la mode. Sans doute la musique venait-elle d’un mess ou d’un foyer installé tout près. Elle couvrait largement mes cris et c’étaient ces dispositions qu’Erulin baptisait « troisième sous-sol ». La séance de torture se prolongeait et je m’épuisais. Je tombais tantôt à droite, tantôt à gauche. L’un des deux lieutenants détachait alors une pince et me piquait au visage jusqu’à ce que je me redresse. « Ma parole, dit Charbonnier, il aime ça. » Ils durent se consulter et décider qu’il me fallait récupérer. « Laisse-lui les fils branchés, dit Erulin, puisqu’on revient. » Ils m’abandonnèrent avec les pinces dans la chair et sortirent.

Je dus m’endormir d’un coup, car, lorsque je les revis, j’eus l’impression qu’un instant seulement s’était écoulé. Et à partir de là, je n’eus plus aucune notion du temps.

Erulin entra le premier dans la pièce et me lança un coup de pied en me disant : « Assis I » Je ne bougeai pas. Il m’empoigna et m’adossa dans un angle. Un moment après, je me tordais à nouveau sous l’effet du courant. Je sentais que cette résistance les rendait de plus en plus brutaux et nerveux.

« On va le lui foutre dans la bouche, dit Erulin. Ouvre la bouche », commanda- t-il. Pour me forcer à obéir, il me serra les narines et, au moment où j’ouvrais la bouche pour respirer, il m’enfonça le fil dénudé très loin, jusqu’au fond du palais, tandis que Charbonnier mettait en branle la magnéto. Je sentais l’intensité du courant grandir et à mesure ma gorge, mes mâchoires, tous les muscles de mon visage, jusqu’à mes paupières se contracter dans une crispation de plus en plus douloureuse.

C’était Charbonnier qui tenait maintenant le fil. « Tu peux lâcher, lui dit Erulin, ça tient tout seul. » En effet, mes mâchoires étaient soudées sur l’électrode par le courant, il m’était impossible de desserrer les dents, quelque effort que je fasse. Mes yeux, sous les paupières crispées, étaient traversés d’images de feu, de dessins géométriques lumineux, et je croyais les sentir s’arracher par saccades de leurs orbites, comme poussés de l’intérieur. Le courant avait atteint sa limite et, parallèlement, ma souffrance aussi. Elle était comme étale, et je pensai qu’ils ne pourraient pas me faire plus mal. Mais j’entendis Erulin dire à celui qui actionnait la magnéto : « Par petits coups : tu ralentis, puis tu repars… » Je sentis l’intensité diminuer, les crampes qui raidissaient tout mon corps décroître et, d’un seul coup, comme l’autre faisait donner à plein la magnéto, le courant m’écarteler de nouveau. Pour échapper à ces chutes brusques et à ces remontées aiguës vers le sommet du supplice, de toutes mes forces je me mis à me frapper la tête contre le sol et chaque coup m’apportait un soulagement. Erulin, tout près de mon oreille, me criait : « Ne cherche pas à t’assommer, tu n’y arriveras pas. »

Enfin, ils s’arrêtèrent. Devant mes yeux s’agitaient encore des traits et des points de lumière et dans mes oreilles résonnait le bruit d’une roulette de dentiste.

Au bout d’un instant, je les distinguai tous trois debout devant moi. « Alors ? », dit Charbonnier. Je ne répondis pas.

« Bon Dieu ! », dit Erulin. Et, à toute volée, il me gifla.

« Ecoute, dit Charbonnier, plus calme, à quoi ça te sert, tout ça ? Toi, tu ne veux rien dire, alors on va prendre ta femme. Tu crois qu’elle tiendra le coup ? » Erulin, à son tour, se pencha sur moi : « Tu crois que tes gosses sont à l’abri parce qu’ils sont en France ? On les fera venir quand on voudra. »

Dans ce cauchemar, je ne séparais plus qu’avec difficulté les menaces qu’il fallait prendre au sérieux, du chantage gratuit. Mais je savais qu’ils étaient capables de torturer Gilberte, comme ils l’avaient fait avec Gabrielle Gimenez, Blanche Moine, Elyette Loup et d’autres jeunes femmes. J’ai appris plus tard qu’ils avaient même torturé Mme Touri (la femme d’un acteur bien connu de Radio-Alger) devant son mari, pour qu’il parle. Je craignais qu’ils ne devinent l’angoisse qui m’envahissait à la pensée qu’ils pourraient effectivement mettre leurs menaces à exécution et j’entendis presque avec soulagement d’un d’eux dire : « Il s’en fout, il se fout de tout. »

Ils m’abandonnèrent, mais l’idée que Gilberte pouvait à tout moment être attachée sur la planche des supplices ne pouvait plus me quitter.

Charbonnier revint un peu plus tard avec un autre para. Ils me branchèrent à nouveau puis ressortirent. J’avais maintenant l’impression qu’ils allaient et venaient continuellement, ne me laissant que quelques moments de répit pour récupérer. Je revois Charbonnier promenant son fil sur ma poitrine en scandant continuellement la même question : « Où as-tu passé la nuit avant ton ar-res-ta-tion ? » Ils me mirent sous les yeux la photo d’un dirigeant du Parti recherché : « Où est-il ? » Je regardai Charbonnier, cette fois accompagné d’Erulin. Il était en civil, très élégant. Comme je me raclais la gorge, il s’écarta de moi : « Attention, dit-il, il va cracher.

—        Qu’est-ce que ça peut foutre ? dit l’autre.

—        Je n’aime pas ça, ce n’est pas hygiénique. »

Il était pressé, il avait peur de se salir. Il se mit debout et se prépara à sortir. Je pensai qu’il devait aller à quelque soirée et que par conséquent une autre journée au moins s’était écoulée depuis mon arrestation. Et je fus soudain heureux à l’idée que les brutes ne m’avaient pas vaincu.

Erulin partit aussi, mais je ne restai pas longtemps seul. Dans la cellule obscure, on poussa un Musulman. La porte ouverte un moment laissa passer un rayon de lumière. J’entrevis sa silhouette : il était jeune, correctement habillé : il avait les menottes aux poignets. Il s’avança à tâtons et s’installa à côté de moi. De temps à autre j’étais secoué de tremblements et je sursautais en gémissant, comme si la torture de l’électricité me poursuivait encore. Il me sentit frissonner et tira ma veste pour couvrir mes épaules glacées. Il me soutint pour que je puisse me mettre à genoux et uriner contre le mur, puis m’aida à m’étendre. « Repose- toi, mon frère, repose-toi », me dit-il. Je résolus de lui dire : « Je suis Alleg, l’ancien directeur d’Alger Républicain. Dis dehors, si tu peux, que je suis mort ici. » Mais il me fallait faire un effort et je n’en eus pas le temps. La porte s’ouvrit brusquement et j’entendis quelqu’un dire du couloir : « Pourquoi est-ce qu’on l’a foutu ici, celui- là ? » Et ils l’emmenèrent.

Un peu plus tard, on entra encore. Deux paras. Une torche électrique fut braquée sur mon visage. Je m’attendais à des coups, mais ils ne me touchèrent pas. J’essayais en vain de distinguer à qui j’avais affaire, mais j’entendis seulement une voix jeune dire : « C’est horrible, n’est-ce pas ? » et l’autre répondre : « Oui, c’est terrible ». Et ils partirent.

Enfin on alluma brusquement l’électricité. C’étaient deux hommes de l’équipe Erulin. « Il n’a toujours rien dit ?» — « T’en fais pas, dans cinq minutes il va parler. » — « Ah, dit le second, tu as dit ton truc au lieutenant ?» — « Oui. » Je compris que j’allais connaître de nouveaux supplices.

Erulin parut derrière eux. Il se pencha sur moi, me releva et m’adossa contre le mur. Il ouvrit ma veste et s’installa en face de moi, ses jambes maintenant les miennes écartées sur le sol. Il sortit une boîte d’allumettes de la poche de son uniforme, en frotta une et très lentement la passa devant mes yeux pour voir si je suivais la flamme et si j’avais peur. Puis toujours avec des allumetttes, il se mit à me brûler le bout d’un sein, puis l’autre. « Vas-y, toi ! » Il s’adressait à un de ses adjoints. Celui-ci enflammait des torches de papier toutes préparées et me chauffait la plante des pieds. Je ne bougeai pas et n’articulai plus un cri : j’étais devenu tout à fait insensible, et, tandis qu’Erulin me brûlait, je pouvais le regarder sans ciller. Furieux, il me frappait au bas-ventre et hurlait : « Tu es foutu. Foutu. Tu entende? Tu parles? Oui ou merde ! Tu voudrais bien que je te butte tout de suite, hein ? Mais ce n’est pas fini. Tu sais ce que c’est que la soif ? Tu vas crever de soif ! »

Le courant avait desséché ma langue, mes lèvres, ma gorge, rêches et dures comme le bois. Erulin devait savoir que le supplice électrique crée une soif insupportable. Il avait abandonné ses allumettes et dans la main il tenait un quart et un récipient de zinc. « Ça fait deux jours que tu n’as pas bu. Encore quatre avant de crever. C’est long, quatre jours î Tu lécheras ta pisse. » A la hauteur de mes yeux ou près de mon oreille, il faisait couler dans le quart un filet d’eau et répétait : « Tu parles et tu bois… Tu parles et tu bois. » Avec le bord du quart, il m’entr’ouvrait les lèvres. Il n’y avait laissé qu’un doigt de liquide et je voyais l’eau fraîche s’agiter au fond, mais je ne pouvais en absorber une goutte. Tout près de mon visage, Erulin riait de mes efforts inutiles et épuisants. « Dites aux gars de venir voir le supplice de Tantale », dit-il en plaisantant. Dans l’encadrement de la porte surgirent d’autres paras et, malgré l’abrutissement dans lequel je me débattais, je relevai la tête et refusai de regarder l’eau pour ne pas donner ma souffrance en spectacle à ces brutes.

« Ah ! on n’est pas si vache que ça. On va quand même t’en donner. » Et il porta à mes lèvres le quart plein à ras bord. J’hésitai un moment ; alors, me pinçant les narines et poussant ma tête en arrière, il me versa le contenu du quart dans la bouche : c’était de l’eau atrocement salée.

Il y eut une nouvelle interruption : des minutes ou des heures, et Devis, le capitaine, parut à son tour. Avec lui, Lorca, Erulin et ce grand parachutiste qui avait participé aux séances du mercredi. Ils m’adossèrent contre le mur et Lorca me brancha les pinces à l’oreille et au doigt. A chaque secousse, je sursautais mais sans crier, devenu presque aussi insensible qu’une mécanique. Devis lui fit signer d’arrêter.

Assis sur un paquetage, presque à ma hauteur, il fumait, tout en parlant d’une voix très douce, qui contrastait avec le ton des autres, avec leurs hurlements que j’avais encore dans l’oreille. Il bavardait sur des sujets apparemment sans importance et sans rapport avec les questions dont on me martelait la tête dès le début. Entre autres choses, il me demandait si de nombreux journaux étaient adhérents à la Fédération de la Presse. Je lui aurais certainement répondu, mais je ne pouvais mouvoir qu’avec effort mes lèvres sèches et durcies, et de ma gorge ne sortait qu’un souffle sans sonorité. Péniblement, j’essayai d’articuler quelques titres tandis qu’il enchaînait, comme si la question découlait des autres : « Et Audin, c’est un bon camarade, n’est-ce pas ? » Ce fut comme un signal d’alarme : je compris que d’une chose à l’autre, insensiblement, il voulait m’amener à parler de ce qui l’intéressait. Dans l’abrutissement où les coups et les tortures m’avaient plongé, une seule idée restait claire pour moi : ne rien leur dire, ne les aider en rien. Je n’ouvris plus la bouche.

Du même coup, Devis perdit son calme : il se dressa et se mit à me frapper au visage à tour de bras. Ma tête ballottait d’un côté à l’autre au rythme des gifles, mais j’y étais devenu insensible, au point de ne plus fermer les yeux quand sa main s’abattait sur moi. Il s’arrêta enfin pour demander qu’on apporte de l’eau. « On a déjà essayé, mon capitaine », dit Erulin. Il prit quand même le bidon et le quart qu’on lui tendait. Comme le lieutenant plus tôt, il se mit, devant mes yeux, à verser l’eau d’un récipient dans l’autre, porta le quart à mes lèvres sans que je puisse les y tremper, puis, découragé par mon absence de réaction, car je ne faisais aucun effort pour tenter de boire, il le reposa sur le sol. Je tombai sur le côté. Dans ma chute, je renversai le quart. « Faudra bien essuyer, dit Erulin, il ne faut pas qu’il puisse lécher. »

Devis s’étant écarté, Erulin prit le relais et, de sa voix aiguë, se mit à hurler, penché sur moi : « Tu es foutu. C’est ta dernière chance. Ta dernière chance. Le capitaine est venu pour ça. » Un parachutiste, entré avec Lorca, était assis en tailleur dans un coin. Il avait dégainé son pistolet et, silencieux, il l’examinait ostensiblement comme pour voir si tout était bien en place, puis le déposait sur ses genoux comme s’il attendait un ordre. Pendant ce temps, Lorca m’avait « branché » et il actionnait la magnéto par petits coups, mais sans conviction. Je sursautais à chaque secousse ; cependant, j’appréhendais autre chose. Je croyais distinguer, posée sur le sol, contre le mur, une énorme pince entourée de bandelettes de papier et j’essayais d’imaginer quels nouveaux supplices m’attendaient. Je pensai qu’avec cet instrument, ils pouvaient peut-être m’arracher les ongles : je m’étonnai aussitôt de ne pas en ressentir plus de frayeur et je me rassurai presque à l’idée que les mains n’avaient que dix ongles. Dès qu’ils eurent éteint et refermé la porte, je rampai vers le mur et je m’aperçus que la pince n’était qu’un tuyau de canalisation qui sortait de la maçonnerie.

Il m’était de plus en plus difficile de réfléchir sans que la fièvre m’entraîne hors de la réalité, mais j’avais conscience qu’ils ne pourraient guère aller plus loin. Des bribes d’anciennes conversations me traversaient l’esprit : « L’organisme ne peut tenir indéfiniment : il arrive un moment où le cœur lâche. » C’est ainsi qu’était mort notre jeune camarade Djegri, deux mois plus tôt, dans un cachot de la Villa Sesini, domaine des « bérets verts » du capitaine Faulques.

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