La question – Henri Alleg II

La suite …La question d'Henri Alleg

Dès le moment où le lieutenant entra dans la pièce, je sus ce qui m’attendait. Coupé par un immense béret, son petit visage bien rasé, triangulaire et anguleux comme celui d’un fennec, souriait, les lèvres pincées. « Excellente prise, dit-il en détachant les syllabes ; c’est Henri Alleg, l’ancien directeur d’Alger Républicain. » Et puis immédiatement, s’adressant à moi :

« Qui vous héberge ?

—        Ça, je ne vous le dirai pas ! » Sourire et hochement de tête, puis, très sûr de lui : « Nous allons vous préparer un petit interrogatoire tout à l’heure qui vous suffira. Vous répondrez, je vous le promets. Mettez-lui les menottes. »

Tenu par le para, je descendis les trois étages jusqu’à la rue. La voiture du lieutenant, une Aronde, nous attendait, rangée de l’autre côté. On me fit asseoir, à l’arrière. Le para était à côté de moi : le canon de sa mitraillette me heurtait les côtes : « Il y en a un bon tas là-dedans pour vous, si vous faites le con. »

Nous filions vers les hauteurs de la ville. Après une courte halte devant line villa (sans doute un P. C. des paras), où entra seul Charbonnier, nous continuâmes à monter vers Châteauneuf par le boulevard Clemenceau. Finalement, la voiture s’arrêta après la place d’El-Biar, devant un grand immeuble en construction.

Je traversai une cour encombrée de jeeps et de camions militaires et j’arrivai devant l’entrée du bâtiment inachevé. Je montai : Charbonnier était devant, le para derrière moi. Les fers du ciment armé apparaissaient çà et là dans la maçonnerie ; l’escalier n’avait pas de rampe, des plafonds gris pendaient les fils d’une installation électrique hâtive.

D’un étage à l’autre, c’était un remue- ménage incessant de paras, qui montaient et descendaient, chassant devant eux des Musulmans, prisonniers déguenillés, barbus de plusieurs jours, le tout dans un grand bruit de bottes, d’éclats de rire, de grossièretés et d’insultes entremêlés. J’étais au « centre de tri du sous-secteur de la Bouzaréah ». J’allais apprendre bientôt comment s’effectuait ce « tri ».

Derrière Charbonnier, j’entrai dans une grande pièce du troisième ou du quatrième étage : la salle de séjour du futur appartement. Quelques tables démontables ; au mur, des photos racornies de suspects recherchés, un téléphone de campagne : c’était tout l’ameublement. Près de la fenêtre, un lieutenant. Je sus par la suite qu’il se nommait Erulin. Un grand corps d’ours, bien trop grand pour cette petite tête aux yeux brides de poupon mal réveillé et pour la petite voix pointue qui en sortait, une voix un peu mielleuse et zozotante d’enfant de chœur vicieux.

« Nous allons vous donner une chance, dit Charbonnier, tourné vers moi. Voici du papier et un crayon. Vous allez nous dire où vous habitez, qui vous a hébergé depuis votre passage à la clandestinité, quelles sont les personnes que vous avez rencontrées, quelles ont été vos activités… »

Le ton restait poli. On m’avait enlevé les menottes. Je répétai pour les deux lieutenants ce que j’avais dit à Charbonnier durant le trajet en voiture : « Je suis passé dans la clandestinité pour ne pas être arrêté, car je savais que je faisais l’objet d’une mesure d’internement. Je m’occupais et je m’occupe encore des intérêts de mon journal. A ce sujet, j’ai rencontré à Paris MM. Guy Mollet et Gérard Jacquet. Je n’ai pas à vous en dire davantage. Je n’écrirai rien et ne comptez pas sur moi pour dénoncer ceux qui ont eu le courage de m’héberger. »

Toujours souriants et sûrs d’eux-mêmes, les deux lieutenants se consultèrent du regard.

« Je crois qu’il est inutile de perdre notre temps », dit Charbonnier. Erulin approuva. Dans le fond, c’était aussi mon avis : si je devais être torturé, que ce soit plus tôt ou plus tard, quelle importance ? Et plutôt que d’attendre, il valait mieux affronter le plus dur tout de suite.

Charbonnier était au téléphone : « Préparez une équipe : c’est pour une « grosse légume », et dites à Lorca de monter. » Quelques instants plus tard, Lorca entrait dans la pièce. Vingt-cinq ans, petit, basané, le nez busqué, les cheveux gominés, le front étroit. Il s’approcha de moi et dit en souriant : « Ah ! c’est lui, le client ? Venez avec moi. » Je passai devant lui. Un étage plus bas, j’entrai dans une petite pièce à gauche du couloir : la cuisine du futur appartement. Un évier, un potager de faïence, surmontés d’une hotte dont les vitres n’étaient pas encore placées : seule était posée la structure métallique. Au fond, une porte-fenêtre camouflée de cartons rapiécés qui obscurcissaient la pièce.

« Déshabillez-vous », dit Lorca, et comme je n’obéissais pas : « Si vous ne voulez pas, on le fera de force. »

Tandis que je me déshabillais, des paras allaient et venaient autour de moi et dans le couloir, curieux de connaître le « client » de Lorca. L’un d’eux, blondinet à l’accent parisien, passa la tête à travers le cadre sans vitre de la porte : « Tiens, c’est un Français ! Il a choisi les « ratons » contre nous ? Tu vas le soigner, hein, Lorca ! »

Lorca installait maintenant sur le sol une planche noire, suintante d’humidité, souillée et gluante des vomissures laissées sans doute par d’autres « clients ».

« Allez, couchez-vous ! » Je m’étendis sur la planche. Lorca, aidé d’un autre, m’attacha par les poignets et les chevilles avec des lanières de cuir fixées au bois. Je voyais Lorca debout au-dessus de moi, les jambes écartées, un pied de chaque côté de la planche à la hauteur de ma poitrine, les mains aux hanches, dans l’attitude du conquérant. Il me fixait droit dans les yeux, essayant comme ses chefs de m’intimider.

« Ecoutez, dit-il avec un accent d’Oranie, le lieutenant vous laisse réfléchir un peu, mais après vous allez parler. Quand on pique un Européen, on le soigne mieux que les « troncs ». Tout le monde parle. Faudra tout nous dire — et pas seulement un petit morceau de la vérité, hein, mais tout !… »

Pendant ce temps, autour de moi, des

« bérets bleus » faisaient assaut d’esprit : « Pourquoi que tes copains ils ne viennent pas te détacher ? »

« Tiens, qu’est-ce qu’il fait étendu là- dessus, celui-là ? De la relaxation ? »

Un autre, plus hargneux : « Faudrait pas perdre son temps avec des mecs comme ça. Moi, je les descendrais tout de suite. » Du bas de la fenêtre soufflait un courant d’air glacé. Nu sur la planche humide, je commençais à trembler de froid. Alors Lorca, souriant : « Vous avez peur ? Vous voulez parler ?

—       Non, je n’ai pas peur, j’ai froid.

—       Vous faites le fanfaron, hein ? Ça va vous passer. Dans un quart d’heure, vous allez parler gentiment. »

Je restai là au milieu des paras qui plaisantaient et m’insultaient, sans répondre, m’efforçant de rester le plus calme possible.

—        Enfin je vis entrer dans la pièce Charbonnier, Erulin et un capitaine. Grand, maigre, les lèvres pincées, la joue balafrée, élégant et muet : le capitaine Devis.

« Alors vous avez réfléchi ? » C’était Charbonnier qui me posait la question.

—       Je n’ai pas changé d’avis.

—       Bon, il l’aura cherché », et, s’adressant aux autres : « Il vaut mieux aller dans la pièce à côté, il y a de la lumière, on sera mieux pour travailler. »

Quatre paras saisissant la planche sur laquelle j’étais attaché me transportèrent ainsi dans la pièce voisine, face à la cuisine, et me déposèrent sur le ciment. Les officiers s’installaient autour de moi, assis sur des paquetages apportés par leurs hommes. « Ah ! dit Charbonnier, toujours très sûr du résultat escompté, il me faut du papier et un carton ou quelque chose de dur en- dessous pour pouvoir écrire. » On lui tendit une planchette qu’il posa à côté de lui. Puis, prenant des mains de Lorca une magnéto que celui-ci lui tendait, il l’éleva à la hauteur de mes yeux et me dit, retournant l’appareil déjà cent fois décrit par les suppliciés : « Tu connais ça, n’est-ce pas ? Tu en as souvent entendu parler ? Tu as même écrit des articles là-dessus ?

—       Vous avez tort d’employer de telles méthodes. Vous verrez. Si vous avez de quoi m’inculper, transférez-moi à la justice : vous avez vingt-quatre heures pour cela. Et vous n’avez pas à me tutoyer. »

Eclats de rire autour de moi.

Je savais bien que ces protestations ne servaient à rien et que, dans ces circonstances, en appeler au respect de la légalité devant ces brutes était ridicule, mais je voulais leur montrer qu’ils ne m’avaient pas impressionné.

« Allez », dit Charbonnier.

Un para s’assit sur ma poitrine : très brun, la lèvre supérieure retroussée en triangle sous le nez, un grand sourire de gosse qui va faire une bonne farce… Je devais le reconnaître plus tard dans le bureau du juge au cours d’une confrontation. C’était le sergent Jacquet. Un autre para (Oranais sans doute, d’après son accent) était à ma gauche, un autre aux pieds, les officiers tout autour et, dans la pièce, d’autres encore, sans tâche précise, mais désireux sans doute d’assister au spectacle.

Jacquet, toujours souriant, agita d’abord devant mes yeux les pinces qui terminaient les électrodes. Des petites pinces d’acier brillant, allongées et dentelées. Des pinces « crocodiles », disent les ouvriers des lignes téléphoniques qui les utilisent. Il m’en fixa une au lobe de l’oreille droite, l’autre au doigt du même côté.

D’un seul coup, je bondis dans mes liens et hurlai de toute ma voix. Charbonnier venait de m’envoyer dans le corps la première décharge électrique. Près de mon oreille avait jailli une longue étincelle et je sentis dans ma poitrine mon cœur s’emballer. Je me tordais en hurlant et me raidissais à me blesser, tandis que les secousses commandées par Charbonnier, magnéto en mains, se succédaient sans arrêt. Sur le même rythme, Charbonnier scandait une seule question en martelant les syllabes : « Où es-tu hébergé ? »

Entre deux secousses, je me tournai vers lui pour lui dire : « Vous avez tort, vous vous en repentirez ! » Furieux, Charbonnier tourna à fond le rhéostat de sa magnéto : « Chaque fois que tu me feras la morale, je t’enverrai une giclée ! » et tandis que je continuais à crier, il dit à Jacquet : « Bon Dieu, qu’il est gueulard ! Foutez-lui un bâillon ! » Roulant ma chemise en boule, Jacquet me l’enfonça dans la bouche et le supplice recommença. Je serrai de toutes mes forces le tissu entre mes dents et j’y trouvai presque un soulagement.

Brusquement, je sentis comme la morsure sauvage d’une bête qui m’aurait arraché la chair par saccades. Toujours souriant au-dessus de moi, Jacquet m’avait branché la pince au sexe. Les secousses qui m’ébranlaient étaient si fortes que les lanières qui me tenaient une cheville se détachèrent. On arrêta pour les rattacher et on continua.

Bientôt le lieutenant prit le relais de Jacquet. Il avait dégarni un fil de sa pince et le déplaçait sur toute la largeur de ma poitrine. J’étais tout entier ébranlé de secousses nerveuses de plus en plus violentes et la séance se prolongeait. On m’avait aspergé d’eau pour renforcer encore l’intensité du courant et, entre deux « giclées », je tremblais aussi de froid. Autour de moi, assis sur les paquetages, Charbonnier et ses amis vidaient des bouteilles de bière. Je mordais mon bâillon pour échapper à la crampe qui me tordait tout le corps. En vain.

Enfin, ils s’arrêtèrent. « Allez, détachez-le ! » La première « séance » était terminée.

Je me relevai en titubant, remis mon pantalon et ma veste. Erulin était devant moi. Ma cravate était sur la table. Il la prit, me la noua comme une corde autour du cou et, au milieu des rires, me traîna, comme il aurait traîné un chien, derrière lui, jusqu’au bureau contigu.

« Alors, me dit-il, ça ne te suffit pas ? On ne te lâchera pas. A genoux ! » De ses énormes battoirs, il me giflait à toute volée. Je tombai à genoux, mais j’étais incapable de me maintenir droit. J’oscillais tantôt à gauche, tantôt à droite : les coups d’Erulin rétablissaient l’équilibre quand ils ne me jetaient pas contre le sol : « Alors, tu veux parler ? Tu es foutu, tu entends. Tu es un mort en sursis ! »

« Amenez Audin, dit Charbonnier, il est dans l’autre bâtiment. » Erulin continuait à me frapper, tandis que l’autre, assis sur une table, assistait au spectacle. Mes lunettes avaient depuis longtemps voltigé. Ma myopie renforçait encore l’impression d’irréel, de cauchemar que je ressentais et contre laquelle je m’efforçais de lutter, dans la crainte de voir se briser ma volonté.

« Allez, Audin, dites-lui ce qui l’attend. Evitez-lui les horreurs d’hier soir ! » C’était Charbonnier qui parlait. Erulin me releva la tête. Au-dessus de moi, je vis le visage blême et hagard de mon ami Audin qui me contemplait tandis que j’oscillais sur les genoux. « Allez, parlez-lui », dit Charbonnier.

« C’est dur, Henri », dit Audin. Et on le remmena.

Brusquement, Erulin me releva. Il était hors de lui. Cela durait trop. « Ecoute, salaud ! Tu es foutu ! Tu vas parler ! Tu entends, tu vas parler ! » Il tenait son visage tout près du mien, il me touchait presque et hurlait : « Tu vas parler ! Tout le monde doit parler ici ! On a fait la guerre en Indochine, ça nous a servi pour vous connaître. Ici, c’est la Gestapo ! Tu connais la Gestapo ? » Puis, ironique : « Tu as fait des articles sur les tortures, hein, salaud ! Eh bien ! maintenant, c’est la 10° D. P. qui les fait sur toi. » J’entendis derrière moi rire l’équipe des tortionnaires. Erulin me martelait le visage de gifles et le ventre de coups de genou. « Ce qu’on fait ici, on le fera en France. Ton Duclos et ton Mitterrand, on leur fera ce qu’on te fait, et ta putain de République, on la foutra en l’air aussi ! Tu vas parler, je te dis. » Sur la table, il y avait un morceau de carton dur. Il le prit et s’en servit pour me battre. Chaque coup m’abrutissait davantage mais en même temps me raffermissait dans ma décision : ne pas céder à ces brutes qui se flattaient d’être les émules de la Gestapo.

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