«Ici la voix de l’Algérie…» de Frantz Fanon – 3ème partie

Écouter la Voix de l’Algérie combattante, ce n’est pas souci d’écouter l’autre partie, mais exigence intérieure de faire corps avec la Nation en lutte, de reprendre et d’assumer la nouvelle formation nationale, d’écouter et de redire la grandiose épopée accomplie là-haut dans les rochers et sur les djebels. Chaque matin, l’Algérien communique le résultat de ses heures d’écoute. Chaque matin, il complète à l’intention de son voisin ou de son camarade, les choses tues par la Voix et répond aux questions insidieuses posées par la presse ennemie. Aux affirmations officielles de l’occupant, aux bulletins fracassants de l’adversaire, il oppose des informations officiellement proclamées par le Commandement de la Révolution.

Quelquefois, c’est le militant qui lance dans la circulation le point de vue supposé de la direction politique. À cause d’un silence sur tel ou tel fait et qui, prolongé, pourrait se révéler angoissant et dangereux pour l’unité du peuple, la Nation entière accroche au passage de l’émission des lambeaux de phrases et leur confère une signification déterminante. Mal entendue, couverte par un brouillage incessant, obligée de se déplacer deux ou trois fois sur les ondes au cours d’une même émission, la Voix de l’Algérie combattante n’est presque jamais entendue de façon suivie. C’est une voix hachée, discontinue. D’un village à l’autre, d’un gourbi à un autre gourbi, la Voix de l’Algérie dit des choses nouvelles, relate des batailles de plus en plus glorieuses, dessine en clair l’effondrement de la puissance occupante. L’ennemi perd sa densité et, au niveau de la conscience de l’occupé, amorce une série de chutes essentielles. Cette Voix de l’Algérie qui, pendant plusieurs mois va vivre traquée par les réseaux puissants de brouillage de l’adversaire, cette « Parole », quoique souvent inaudible, alimente la foi du citoyen dans la Révolution.

Cette Voix que l’on sent présente, dont on devine la réalité, comparée à l’importance des ondes de brouillage émises par les stations spécialisées ennemies, prend de plus en plus de poids. C’est la puissance du sabotage ennemi qui souligne la réalité et l’intensité de l’expression nationale. Parole de l’Algérie en lutte et Voix de chaque Algérien, le caractère quasi fantomatique de la radio des Moudjahidines, confère au combat son maximum d’existence.

Dans ces conditions, affirmer avoir entendu la Voix de l’Algérie, c’est, en un certain sens, altérer la vérité, mais c’est surtout l’occasion de proclamer sa participation en sous-mains, à l’essence de la Révolution. C’est faire un choix délibéré, quoique non explicite dans les premiers mois, entre le mensonge congénital de l’ennemi et le propre mensonge du colonisé qui acquiert soudain une dimension de vérité.

Cette voix, souvent absente, physiquement inaudible, que chacun sent monter en lui, fondée sur une perception intérieure qui est celle de la Patrie, se matérialise de façon non récusable. Chaque Algérien, pour sa part, émet et transmet le langage nouveau. La modalité d’existence de cette voix rappelle à plus d’un titre celle de la Révolution : présente atmosphériquement, mais non objectivement, en morceaux détachés [1].

Fanon Pour la Revolution africaine

Le poste de T.S.F. est le garant de ce mensonge vrai. Chaque soir, de 21 heures à 24 heures, l’Algérien se met à l’écoute. En fin de soirée, n’entendant pas la Voix, il arrive à l’auditeur d’abandonner l’aiguille sur une bande de brouillage ou de simples parasites, et de décréter que là se trouve la voix des combattants. Pendant une heure, la salle s’emplit du bruit lancinant et pénible du brouillage. L’Algérien, derrière chaque modulation, chaque grésillement actif, devine non seulement des paroles, mais des batailles concrètes. La guerre des ondes, dans le gourbi, réédite à l’intention du citoyen, la confrontation armée de son peuple et du colonialisme. En règle générale, la victoire revient à la Voix de l’Algérie. Les postes ennemis, une fois l’émission terminée, abandonnent leur travail de sabotage. La musique militaire de l’Algérie en guerre qui clôt les émissions, peut donc librement emplir la poitrine et la tête des fidèles. Ces quelques notes d’airain, récompensant trois heures d’espoir quotidien, ont joué pendant des mois un rôle fondamental dans la formation et le renforcement de la conscience nationale algérienne.

Sur le plan psychopathologique, il est important d’évoquer quelques phénomènes ayant trait à la radio et qui sont apparus à l’occasion de la guerre de Libération. Avant 1954, les monographies écrites sur les Algériens hallucinés signalent constamment dans la phase dite d’action extérieure, des voix radiophoniques fortement agressives et hostiles. Ces voix métalliques, blessantes, injurieuses, désagréables ont toutes chez l’Algérien un caractère accusateur, inquisitorial. La radio, au niveau du normal, déjà appréhendée comme modalité de l’occupation, comme type d’invasion violente de l’oppresseur, prend dans le domaine du pathologique des significations hautement aliénantes. La radio, en plus des éléments magiques d’allure irrationnelle retrouvés dans la majorité des sociétés homogènes, c’est-à-dire d’où est absente toute oppression étrangère, possède en Algérie une valence particulière. Nous avons vu que la voix entendue n’est pas indifférente, n’est pas neutre : c’est la voix de l’oppresseur, celle de l’ennemi. La parole n’est point reçue, déchiffrée, comprise, mais rejetée. La communication n’est jamais en question, mais refusée, car précisément l’ouverture de soi à l’autre est organiquement exclue de la situation coloniale. Avant 1954, la radio est, dans le domaine psychopathologique, un mauvais objet, anxiogène et maudit.

À partir de 1954, la T.S.F. prend des significations totalement nouvelles. La radio, le poste récepteur, perdent leur coefficient d’hostilité, se dépouillent de leur caractère d’extranéité et s’organisent dans l’ordre cohérent de la Nation en lutte. Dans les psychoses hallucinatoires, à partir de 1956, les voix radiophoniques deviennent protectrices, complices. Les insultes et les accusations disparaissent et font place aux paroles d’encouragement. La technique étrangère, « digérée », à l’occasion de la lutte nationale, est devenue un instrument de combat pour le peuple et un organe protecteur contre l’anxiété [2].

Toujours sur le plan de la communication, il faut signaler l’acquisition par la langue française, de valeurs inédites. Effectivement, la langue française, langue d’occupation, véhicule de la puissance d’oppression, semblait condamnée pour l’éternité à juger péjorativement l’Algérien. Toute expression française ayant trait à l’Algérien était de contenu humiliant. Toute parole française entendue était un ordre, une menace ou une insulte. La rencontre de l’Algérien et de l’Européen est délimitée par ces trois sphères. La diffusion en français des émissions de l’Algérie combattante va libérer la langue ennemie de ses significations historiques. Le même message transmis en trois langues différentes, unifie l’expérience et lui donne dimension universelle. La langue française perd son caractère maudit, se révélant capable de transmettre également, à l’intention de la Nation les messages de vérité que cette dernière attend. Aussi paradoxal que cela paraisse, c’est la Révolution algérienne, c’est la lutte du peuple algérien qui facilite la diffusion de la langue française dans la Nation.

En psychopathologie, les phrases en français perdent leur caractère automatique d’insulte et de malédiction. Les hallucinés algériens qui entendent des voix françaises, signalent des propos de moins en moins agressifs. À la fin, il n’est pas rare de voir des hallucinations dans la langue de l’occupant prendre une allure amicale de soutien, de protection [3].

Les autorités d’occupation n’ont pas davantage mesuré l’importance de l’attitude nouvelle de l’Algérien en face de la langue française. S’exprimer en français, comprendre le français, n’est plus assimilable à une trahison ou à une identification appauvrissante avec l’occupant. Utilisée par la Voix des combattants, transitant de façon prégnante le message de la Révolution, la langue française devient aussi un instrument de libération. Alors qu’en psychopathologie toute voix française, dans un délire, exprime le rejet, la condamnation et l’opprobre, on voit s’amorcer avec la lutte de Libération, un travail capital d’exorcisme de la langue française. On assiste à une quasi prise en charge par « l’indigène » de la langue de l’occupant [4].

C’est après le Congrès de la Soummam, en août 1956, que les Français prennent conscience de ce phénomène. On se souvient qu’à cette occasion, les responsables politiques et militaires de la Révolution, se réunirent dans la vallée de la Soummam, précisément dans le secteur de Amirouche, alors Commandant, pour jeter les bases doctrinales de la lutte et constituer le Conseil national de la Révolution algérienne (C.N.R.A.). Le fait que les travaux se soient déroulés en français révélait soudain aux forces d’occupation, que la réticence générale traditionnelle de l’Algérien à utiliser le français au sein de la situation coloniale, pouvait ne plus exister, dès lors qu’une confrontation décisive jetait face à face la volonté d’indépendance nationale du peuple et la puissance dominante.

Les autorités françaises furent singulièrement déroutées par ce phénomène. D’abord elles y virent la preuve, depuis toujours affirmée, de l’incapacité de la langue arabe à manier les concepts opératoires d’une guerre révolutionnaire moderne. Mais en même temps, les décisions prises dans le système linguistique de l’occupant, acculent ce dernier à prendre conscience du caractère relatif de ces signes et jettent la confusion et le désordre dans son dispositif de défense. Entre les directives émanant de la 10e Région Militaire d’Alger, et celles du P.C. zonal d’Aïn Bessem, s’installe un circuit de complicité, une sorte de prolongement du chiffre. Les deux ordres de réalités s’objectivent par le truchement d’un unique système linguistique.

Les partisans de l’intégration, pour leur part, y voyaient une nouvelle occasion d’affirmer « l’Algérie française » en faisant de la langue de l’occupant le seul moyen pratique de communication mis à la disposition des Kabyles, des Arabes, des Chaouias, des Mozabites, etc… Cette thèse, au niveau de la langue, reprend la doctrine même du colonialisme : c’est l’intervention de la nation étrangère qui ordonne l’anarchie originelle du pays colonisé. Dans ces conditions, la langue française, la langue de l’occupant se voit ainsi attribuer une fonction de Logos, avec des implications ontologiques au sein de la société algérienne.

Dans l’un ou l’autre cas, utiliser la langue française, c’est à la fois domestiquer un attribut de l’occupant et se montrer perméable aux signes, aux symboles, enfin à un certain ordre de l’occupant. Les Français n’ont pas étudié avec suffisamment de sérieux ce nouveau comportement de l’Algérien en face de leur langue. Avant 1954, la plupart des travaux des Congrès des Partis nationalistes ont lieu en langue arabe. De façon plus précise, les militants de la Kabylie ou des Aurès, apprennent l’arabe à l’occasion de leurs activités nationales. Avant 1954, parler l’arabe, refuser le français comme langue et comme modalité d’oppression culturelle est une forme privilégiée et quotidienne de singularisation, d’existence nationale. Avant 1954, les partis nationalistes entretiennent l’espoir des militants et forment la conscience politique du peuple en valorisant un à un les différentes configurations, les différents attributs de la Nation occupée. La langue arabe est alors le type d’existence, le moyen le plus réel qu’a l’Etre de la Nation de se dévoiler [5].

En août 1956, la réalité du combat et le désarroi de l’occupant, enlèvent à la langue arabe son caractère sacré, et à la langue française ses catégories maudites. Le nouveau langage de la Nation peut alors se faire annoncer à l’aide de multiples réseaux signifiants.

Le poste de T.S.F. comme technique d’information et la langue française comme support d’une possible communication, s’incorporent presque simultanément dans la Nation en lutte.

On a vu qu’avec la création de la Voix de l’Algérie combattante, les postes de T.S.F. se multiplient dans des proportions extraordinaires. Avant 1954, l’instrument de réception, la technique radiophonique de communication de la pensée à distance, n’est pas seulement un objet neutre en Algérie. Perçu comme courroie de transmission du pouvoir colonialiste, comme moyen dont dispose l’occupant pour imprégner physiquement la Nation, le poste est investi par le peuple de significations péjoratives. Avant 1954, tourner le bouton de la radio, c’est donner asile à la parole de l’occupant, c’est permettre au langage du colonisateur de s’infiltrer au cœur même de la maison, dernier des suprêmes bastions de l’esprit national. Avant 1954, un poste de T.S.F. dans une maison algérienne est la marque d’une européanisation en cours, d’une disponibilité. C’est l’ouverture consciente à l’influence du dominateur, à sa pression. C’est la décision de donner voix à l’occupant. Avoir un poste, c’est accepter d’être assiégé de l’intérieur par le colonisateur. C’est manifester qu’on choisit la cohabitation dans le cadre colonial. C’est, à n’en pas douter, rendre les armes à l’occupant.

Nous avons évoqué les raisons par lesquelles le peuple expliquait ses réticences à l’égard de la radio. Le souci de maintenir intactes les formes traditionnelles de sociabilité et la hiérarchie de la famille, fut alors la principale justification.

« On ignore toujours sur quel programme on va tomber », « on y dit n’importe quoi » et quelquefois un argument religieux d’allure péremptoire fait son apparition : « C’est une radio d’infidèles ». Nous avons vu que de telles rationalisations ne sont que des mécanismes créés de toutes pièces pour justifier le rejet de la présence de l’occupant.

Avec la création d’une Voix de l’Algérie combattante, l’Algérien se trouve dans l’obligation vitale d’écouter le message, de l’assimiler et bientôt de l’assumer. Acheter un poste, se mettre à genoux, la tête contre l’écran, ça n’est déjà plus vouloir des informations, au niveau de la formidable expérience qui se déroule dans le pays, c’est ouïr les premières paroles de la Nation.

Puisque la nouvelle Algérie en marche décide de se raconter et de dire, le poste de T.S.F. devient indispensable. C’est lui qui permet à la Voix de s’enraciner dans les villages et sur les collines. Avoir un poste de T.S.F., c’est solennellement entrer en guerre.

À l’aide de la radio, technique instrumentale rejetée avant 1954, le peuple algérien décide la relance de la Révolution. A l’écoute de la Révolution, l’Algérien existe avec elle, la fait exister.

Le souvenir des radios libres, nées au cours de la deuxième guerre mondiale, fait ressortir la spécificité de l’exemple algérien. Les peuples polonais, belge, français, sous l’occupation allemande, gardèrent à travers les émissions diffusées de Londres, le contact avec une certaine image de leur Nation. L’espoir, l’esprit de la résistance à l’oppresseur, furent alors quotidiennement alimentés et entretenus. Par exemple, écouter la voix de la France libre, était, on s’en souvient, un mode d’existence nationale, une forme de combat. La participation fervente et quasi mystique du peuple français, avec la voix de Londres, a suffisamment été signalée pour que nous n’y insistions pas. En France, de 1940 à 1944, écouter la voix de la France libre est certes une audition privilégiée, essentielle. Mais l’écoute radiophonique, comme conduite, n’est pas nouvelle. La voix de Londres prend place dans le vaste répertoire des postes émetteurs, qui existait déjà pour le Français dès avant la guerre. De la conduite globale, instrumentale de l’auditeur, émerge une figure prééminente, celle de la France occupée, recevant le message d’espoir de la France libre. En Algérie, les choses revêtent des caractéristiques particulières. D’abord, il y a le dépouillement de l’instrument de son cortège traditionnel d’interdits et de prohibitions. Progressivement, l’instrument acquiert, non seulement catégorie de neutralité, mais est affecté d’un coefficient positif.

Accepter la technique radiophonique, acheter un poste, et vivre la Nation en lutte, coïncident. La frénésie avec laquelle le peuple épuise les stocks de postes de T.S.F., donne une idée assez exacte de son désir de prendre part dans le dialogue, qui, à partir de 1955 s’instaure entre le combattant et la Nation.

Dans la société coloniale, Radio-Alger, n’est pas une voix parmi d’autres. C’est la voix de l’occupant. Prendre Radio-Alger, c’est donner raison à la domination, c’est manifester son désir de faire bon ménage avec l’oppression. C’est donner raison à l’ennemi. Tourner le bouton de la radio, c’est fonder la formule : « Ici Alger, Radiodiffusion française ». L’acquisition d’un poste livre le colonisé au système de l’ennemi et prépare l’expulsion de l’espoir de son cœur.

 Frantz fanon, les damnés de la Terre

Par contre, l’existence de la Voix de l’Algérie combattante modifie profondément les données du problème. Chaque Algérien, en effet, se sent convié et veut devenir un élément réverbérant du vaste réseau de significations né du combat libérateur. La guerre, source d’événements quotidiens de type militaire ou politique, est largement commentée dans les programmes d’information des radios étrangères. En premier plan se détache la voix des djebels. Nous avons vu que le caractère fantomatique et rapidement inaudible de cette voix n’altère en rien sa réalité entendue et son pouvoir. Radio-Alger, la Radiodiffusion en Algérie, perdent leurs attributs de souveraineté.

Il est désormais révolu le temps où tourner le bouton du poste mécaniquement, constituait une invitation adressée à l’ennemi. Pour l’Algérien, la radio, en tant que technique, se différencie. Le poste de T.S.F. n’est plus directement et uniquement branché sur la bouche de l’occupant. À droite et à gauche de la bande d’émission de Radio-Alger, sur des longueurs d’onde différentes et multiples, peuvent être captés des postes innombrables au sein desquels il est loisible de discerner les amis ; les complices des ennemis ; les neutres. Dans ces conditions, avoir un poste ce n’est ni se mettre à la disposition de l’occupant, ni lui donner voix, ni faire la part du feu. C’est, au contraire, sur le plan strict de l’information, manifester le désir de prendre ses distances, d’entendre d’autres voix, de s’ouvrir à d’autres perspectives. C’est au cours de la lutte de Libération et grâce à la création d’une Voix de l’Algérie combattante, que l’Algérien expérimente et découvre concrètement l’existence de voix autres que son silence ancien et que la voix démesurément amplifiée du dominateur.

Le vieux monologue de la situation coloniale déjà ébranlé par l’existence de la lutte, disparaît totalement à partir de 1956. La Voix de l’Algérie combattante et toutes les voix captées par le poste de T.S.F. révèlent maintenant à l’Algérien le caractère fragile, très relatif, l’imposture enfin de la voix française présentée jusqu’ici comme unique. La voix de l’occupant se désacralise.

La Parole de la Nation, le Verbe de la Nation, ordonnent le monde en le renouvelant.

Avant 1954, la société autochtone dans l’ensemble, rejette le poste de T.S.F., se ferme à l’évolution technique des méthodes d’information. La société algérienne dans son ensemble, n’accepte pas la Radiodiffusion. Il n’y a pas d’attitude réceptrice devant l’importation organisée par l’occupant. Dans la situation coloniale, le poste ne répond à aucun besoin du peuple algérien [6]. Le poste est au contraire perçu, nous l’avons vu, comme moyen qu’a l’ennemi de poursuivre, sans éveiller l’attention, son travail de dépersonnalisation.

La lutte nationale, la création de Radio-Algérie libre, provoquent au sein du peuple une mutation fondamentale. La radio s’introduit en force et non par implantations progressives. Il n’y a pas accumulation de gains locaux et addition de régions atteintes peu à peu. On assiste à un bouleversement de fond en comble des moyens de perception, du monde même de la perception. En Algérie, il n’y eut jamais à vrai dire à l’égard de la radio, de conduite réceptrice, d’adhésion, d’acceptation. En tant que processus mental, on assiste, à partir de 1956, à une quasi invention de la technique.

La Voix de l’Algérie, créée de rien, fait exister la Nation et délivre à chaque citoyen un nouveau statut, le lui fait savoir explicitement.

 À partir de 1957, les troupes françaises en opération prennent l’habitude, au cours des razzias, de confisquer tous les postes. Dans le même temps, interdiction est faite de capter un certain nombre d’émissions. Aujourd’hui, les choses ont évolué. La Voix de l’Algérie combattante s’est multipliée. De Tunis, de Damas, du Caire, de Rabat, des programmes sont diffusés à l’intention du peuple. Ce sont des Algériens qui organisent les programmes. Les services français n’essaient plus de brouiller ces émissions puissantes et nombreuses. L’Algérien a chaque jour l’occasion d’écouter cinq à six émissions différentes, en arabe ou en français, à la faveur desquelles il peut suivre pas à pas le développement victorieux de la Révolution. Sur le plan de l’information, nous avons vu se préciser une démonétisation de la parole de l’occupant. Après avoir imposé la voix nationale, face au monologue du dominateur, le poste de T.S.F. accueille les signes diffusés de tous les coins du monde. La Semaine de Solidarité avec l’Algérie, organisée par le peuple chinois ou les résolutions du Congrès des peuples africains sur la guerre d’Algérie, relient le fellah à l’immense vague arracheuse de tyrannies.

Incorporée dans ces conditions à la vie de la Nation, la radio aura, dans la phase de construction du pays, une importance exceptionnelle. En Algérie, il ne saurait y avoir, après la guerre, d’inadéquation entre le peuple et ce qui est censé l’exprimer. A la pédagogie révolutionnaire de la lutte de Libération, doit normalement se substituer une pédagogie révolutionnaire de la construction de la Nation. Dès lors, on mesure l’utilisation féconde qui peut être faite de cet instrument qu’est le poste de T.S.F. L’Algérie a connu une expérience privilégiée. Pendant plusieurs années, la radio aura été pour beaucoup l’un des moyens de dire non à l’occupation et de croire à la Libération. L’identification de la voix de la Révolution avec la vérité fondamentale de la Nation, a ouvert des horizons illimités.

  Frantz-Fanon-3c387


[1]     Dans le même ordre d’idées, il faut signaler l’expérience de l’audition en Kabylie. Groupés par dizaines et même par centaines autour d’un poste, les paysans écoutent religieusement « la Voix des Arabes ». Rares sont ceux qui comprennent l’Arabe littéraire utilisé dans ces émissions. Mais le visage est grave et le masque se durcit, lorsque l’expression « Istiqlal » (Indépendance) éclate dans le « gourbi ». Une voix arabe, qui, quatre fois par heure, martèle « Istiqlal » est suffisante à ce niveau d’effervescence de la conscience pour entretenir la foi dans la victoire.

[2]    L’apparition des thèmes de protection morbide, leur importance comme technique d’auto-défense et même d’autoguérison dans le développement historique des maladies mentales ont déjà été étudiées dans la psychiatrie classique. Harcelé par ses « voix » accusatrices, l’halluciné n’a d’autre ressource que de créer des voix amies. Il faudra retrouver le mécanisme de transformation en son contraire que nous signalons dans la situation coloniale en voie de désagrégation.

[3]    Il ne s’agit pas, ici, de l’émergence d’une ambivalence, mais bien d’une mutation, d’un changement radical de valence, non d’un balancement, mais d’un dépassement dialectique.

[4]    Inversement, la « Voix de l’Algérie » sera entendue sous forme de condamnation à mort par certains Algériens collaborateurs. Atteints d’accès dépressifs graves, ces hommes appartenant le plus souvent aux services de police, sont pris à partie, insultés, condamnés par la radio des « rebelles ». De même, des Européennes, des Européens, présentant des bouffées d’agitation anxieuse, perçoivent très nettement des menaces ou des condamnations en langue arabe. De tels phénomènes étaient pratiquement inconnus avant 1954.

[5]    Dans le même temps, la direction politique décide la destruction de la Radio française en Algérie. L’existence d’une voix nationale amène les responsables à envisager le silence de Radio-Alger. Des dégâts importants sont causés aux installations techniques par l’explosion de bombes à retardement. Mais assez rapidement, les émissions reprennent.

[6]    Dans cet ordre d’idées, il nous faut signaler l’attitude des autorités françaises dans l’Algérie d’aujourd’hui. On sait que la télévision existe depuis quelques années en Algérie. Jusqu’à ce jour, un commentaire bilingue simultané accompagnait les émissions. Depuis quelque temps, le commentaire arabe a cessé. Ce phénomène exprime encore une fois, que Radio-Alger répond parfaitement à la formule : « Les Français parlent aux Français. »

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