«Ici la voix de l’Algérie…» de Frantz Fanon – 1ère partie

Avec cette analyse Fantz Fanon montre comment la guerre et la pespective de libération du colonialisme français change les mentalités en Algérie et notamment comment la radio qui était jusqu’alors un instrument de propagande de l’Etat colonial devient un instrument de lbération du peuple algérien.

radio

«Ici la voix de l’Algérie…» de Frantz Fanon – 1ère partie

Nous nous proposons d’étudier dans ce chapitre, les attitudes nouvelles adoptées par le peuple algérien au cours de la lutte de Libération, à l’égard d’un instrument technique précis : le poste de radio. Nous verrons alors, que derrière ces nouvelles conduites, c’est la situation coloniale dans son ensemble, qui est mise en question. Nous aurons l’occasion de montrer tout au long de ce livre, que la contestation du principe même de la domination étrangère, entraîne des mutations essentielles dans la conscience du colonisé, dans la perception qu’il a du colonisateur, dans sa situation d’homme dans le monde.

Radio-Alger, poste émetteur français installé en Algérie depuis des dizaines d’années, réédition ou écho de la Radiodiffusion française nationale installée à Paris, exprime avant tout la société coloniale et ses valeurs. Les Européens d’Algérie, dans l’ensemble, possèdent un appareil de radio. Avant 1945, les postes de T.S.F. sont, dans la proportion de 95 %, entre les mains des Européens. Les Algériens qui en possèdent se recrutent principalement au sein de la « bourgeoisie évoluée », et chez quelques kabyles anciennement émigrés, et rentrés depuis au village. La brutale stratification économique, entre les sociétés dominante et dominée, explique pour une large part cet état de choses. Mais naturellement, comme dans toute situation coloniale, cette catégorie de réalités se colore de façon spécifique. C’est ainsi que des centaines de familles algériennes dont le niveau de vie rendrait possible l’acquisition d’un poste, ne le font pas. Il n’y a pourtant pas décision rationnelle et circonstanciée de refuser cet instrument. Il n’y a pas de résistance organisée à cette technique. On ne met pas en évidence, même après enquête, de véritables lignes de contre-acculturation, telles qu’on en trouve décrites dans certaines monographies consacrées à des régions sous-développées. Signalons toutefois, et cet argument a pu paraître confirmer les conclusions des sociologues, que, pressés de questions sur les raisons de cette réticence, les Algériens font assez souvent la réponse suivante : « Les traditions de respectabilité revêtent chez nous une telle importance et une telle hiérarchisation, qu’il nous est pratiquement impossible d’écouter en famille les programmes radiophoniques. Les allusions érotiques, ou même les situations burlesques, qui veulent faire rire, évoquées à la radio, provoquent au sein de la famille à l’écoute des tensions insupportables.

L’éventualité toujours possible de rire devant le chef de famille ou le frère aîné, d’écouter en commun des paroles amoureuses ou des propos légers, ralentit, de toute évidence, la diffusion de l’appareil de T.S.F. dans la société autochtone algérienne. C’est en référence à cette première rationalisation qu’il faut comprendre l’habitude prise par les services officiels de la Radiodiffusion en Algérie, de signaler les programmes pouvant être écoutés en commun, et ceux aux cours desquels les formes traditionnelles de sociabilité risquaient d’être trop gravement éprouvées.

Voici donc, à un certain niveau explicatif, l’appréhension d’un fait : les postes récepteurs s’imposent difficilement à la société algérienne. Dans l’ensemble, elle refuse cette technique qui met en cause sa stabilité et les types traditionnels de sociabilité ; la raison invoquée étant que les programmes en Algérie, indifférenciés parce que calqués sur le modèle occidental, ne s’adaptent pas à la hiérarchisation patri-linéaire de type strict, voire féodal, et à interdits moraux multiples, de la famille algérienne.

À partir de cette analyse, des techniques d’approche purent être proposées. Entre autres, l’étagement des émissions en fonction de la famille prise comme totalité, visant le groupe des hommes, celui des femmes, etc… Nous verrons en décrivant les bouleversements survenus dans ce domaine, à l’occasion de la guerre nationale, ce qu’une telle explication sociologique contient d’artificiel, quelle masse d’erreurs elle renferme.

Nous avons déjà signalé la vitesse accélérée avec laquelle le poste est adopté dans la société européenne. L’introduction de la radio dans la société colonisatrice se déroule à une cadence qui rappelle celle des régions occidentales les plus développées. Il faut toujours se rappeler que dans la situation coloniale, où, comme nous l’avons vu, la dichotomie sociale atteint une intensité incomparable, il y a un embourgeoisement effréné et presque caricatural des ressortissants de la métropole. Posséder un poste de T.S.F., pour l’Européen, c’est, bien sûr, inaugurer le cercle toujours présent de la possession petite-bourgeoise occidentale, qui va de la radio à la villa, en passant par la voiture et le frigidaire. C’est aussi sentir vivre et palpiter la société coloniale, avec ses festivités, ses traditions qui ont hâte de s’établir, ses progrès, son enracinement. Mais c’est surtout, dans le bled, dans les centres dits de colonisation, le seul moyen d’être rattaché aux villes, à Alger, à la métropole, au monde des civilisés. C’est l’un des moyens d’échapper à la pression inerte, passive et stérilisante de l’« indigénat » environnant. C’est, selon l’expression coutumière du colon, « le seul moyen de se sentir encore un homme civilisé ».

Franz Fanon

Dans les fermes, la radio rappelle au colon la réalité d’un pouvoir et dispense, par son existence même, sécurité, sérénité. Radio-Alger fonde le droit du colon et renforce sa certitude dans la continuité historique de la conquête, donc son exploitation agricole. La musique de Paris, les extraits de la presse métropolitaine, les crises gouvernementales françaises, constituent une toile de fond cohérente, où la société coloniale puise sa densité et sa justification. Radio-Alger entretient l’érection de la culture de l’occupant, la départage de la non-culture, de la nature de l’occupé. Radio-Alger, la voix de la France en Algérie, constitue le seul centre de référence au niveau de l’information. Radio-Alger, c’est, quotidiennement pour le colon, une invitation à ne pas se métisser, à ne pas oublier le bon droit de sa culture. Les blédards de la colonisation, les aventuriers défricheurs, le savent bien qui ne cessent de répéter que « sans le pinard et la radio, nous nous serions déjà arabisés [1]. »

En Algérie, avant 1945, la radio, en tant qu’instrument technique d’information, se multiplie dans la société dominante. Elle est alors, nous l’avons vu, assimilée à la fois à un moyen de résistance chez les Européens isolés et à un moyen de pression culturelle de la société dominée. Chez les agriculteurs européens, la radio est dans l’ensemble vécue comme lien avec le monde civilisé, comme instrument efficace de résistance à l’influence corrosive d’une société indigène immobile, sans perspective, arriérée et sans valeur.

Chez l’Algérien, par contre, la situation est totalement différente. Nous avons vu que la famille aisée hésite à acquérir un poste. Toutefois, il n’est pas constaté de résistance explicite, ordonnée et fondée, mais plutôt un désintérêt morne pour ce morceau de présence française. Dans les milieux ruraux et dans les régions éloignées des centres de colonisation, la situation est plus claire. Il y a ignorance du problème, ou, plus précisément, le problème est à ce point éloigné des préoccupations quotidiennes de l’autochtone, que l’on prévoit de façon très nette le scandale qu’il y aurait à demander à l’Algérien la raison pour laquelle il ne possède pas de poste de T.S.F.

L’enquêteur, qui, pendant cette période exige des réponses satisfaisantes, n’arrive pas à dissiper son ignorance. En réalité, tous les prétextes proposés doivent être reçus avec le maximum de circonspection. Au niveau de l’expérience vécue, il ne faut pas s’attendre à obtenir une rationalisation des attitudes et des choix.

Deux niveaux d’explication peuvent être abordés ici. Comme technique instrumentale au sens restreint, le poste de T.S.F. développe les pouvoirs sensoriels, intellectuels et musculaires de l’homme dans une société donnée. Le poste de T.S.F., en Algérie occupée, est une technique de l’occupant qui, dans le cadre de la domination coloniale, ne répond à aucun besoin vital de « l’indigène ». Le poste de T.S.F., comme symbole de la présence française, comme système matériel inclus dans la configuration coloniale, est affecté d’une valence négative extrêmement importante. L’éventuelle multiplication et la possible extension des pouvoirs sensoriels ou intellectuels par la radio française sont implicitement rejetés ou niés par l’autochtone. L’instrument technique, les nouvelles acquisitions scientifiques, quand elles renferment une charge suffisante pour ébranler tel dispositif de la société autochtone, ne sont jamais perçus en soi, dans une quiète neutralité. L’instrument technique s’insère dans la situation coloniale, où, on le sait, les coefficients négatifs ou positifs existent toujours de façon très appuyée.

À un autre niveau, comme système d’information, comme porteur de langage, donc de message, le poste de T.S.F peut être appréhendé au sein de la situation coloniale, de façon particulière. La technique radiophonique, la presse, et d’une manière générale les systèmes, les messages, les transmetteurs de signes, existent dans la société coloniale selon un statut parfaitement différencié. La société algérienne, la société dominée ne participe jamais à ce monde de signes. Les messages émis par Radio-Alger sont captés par les seuls représentants du pouvoir en Algérie, par les seuls ressortissants de la puissance dominante et semblent magiquement éviter les membres de la société « indigène ». La non-acquisition de postes de T.S.F. par cette société renforce précisément cette impression de monde clos et privilégié de l’information colonialiste. Sur le plan des programmes quotidiens, avant 1954, il est clair que les éloges aux troupes d’occupation sont pratiquement inexistants. Çà et là, il y a certes à la radio l’évocation des grandes dates de la conquête de l’Algérie au cours desquelles, avec une obscénité qui frise l’inconscience, l’occupant dénigre et humilie le résistant algérien de 1830. Il y a aussi ces manifestations commémoratives où les anciens combattants « musulmans » sont invités à déposer une gerbe au pied de la statue du général Bugeaud ou du sergent Blandan, tous deux héros de la conquête et liquidateurs de milliers de patriotes algériens. Mais dans l’ensemble, on ne peut affirmer que le contenu clairement raciste ou anti-algérien rende compte de cette indifférence et de cette résistance de l’autochtone. L’explication semble davantage se trouver, dans le fait que Radio-Alger est perçue par l’Algérien, comme le monde colonial parlé. Avant la guerre, l’humour de l’Algérien lui avait fait définir Radio-Alger : « Des Français parlent aux Français. »

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À partir de 1945, l’Algérie va brutalement apparaître sur la scène internationale. Pendant des semaines, les 45.000 morts de Sétif et de Guelma alimentent les journaux et les bulletins d’information de régions jusque-là inconnues ou indifférentes au sort de l’Algérie. Les Algériens eux-mêmes ébauchent, avant-signe de plus essentiels bouleversements, une mutation à partir des frères morts ou mutilés et à travers la sympathie fervente d’hommes et de femmes d’Amérique, d’Europe et d’Afrique. L’éveil du monde colonial et la Libération progressive de peuples longtemps asservis situent l’Algérie dans un processus qui la dépasse en la fondant. L’apparition de pays arabes libérés revêt ici une importance exceptionnelle. La première introduction massive de postes de T.S.F. en Algérie, est contemporaine de la création des stations émettrices nationales de Syrie, d’Egypte et du Liban.

À partir de 1947-1948, les postes se multiplient, mais de façon modérée. Même alors, l’Algérien à l’écoute s’intéresse exclusivement aux radios étrangères et arabes. Radio-Alger n’est captée que parce qu’elle diffuse de la musique typiquement algérienne, de la musique nationale. Devant cette amorce de marché algérien, les concessionnaires européens se mettent en quête de représentants « indigènes ». Les maisons européennes se persuadent alors que la vente des postes de T.S.F. dépend de la nationalité du commerçant. Des intermédiaires algériens sont de plus en plus sollicités pour le commerce des appareils radiophoniques. Cette innovation dans le système de distribution de ces appareils, s’accompagne d’une intensification du marché. C’est pendant cette période qu’une certaine partie de la petite bourgeoisie algérienne va procéder à l’achat d’appareils de T.S.F.

Mais c’est en 1951-1952, à l’occasion des premières escarmouches en Tunisie, que le peuple algérien ressent la nécessité d’augmenter son réseau d’information. En 1952-1953, le Maroc entreprend sa guerre de libération et, le 1er novembre 1954, l’Algérie rejoint le Front Maghrébin anticolonialiste. C’est à ce moment que se produisent dans le cadre strict de l’acquisition de postes récepteurs, dans la définition d’attitudes nouvelles face à cette technique précise de l’information, les mutations les plus capitales.

Ce sont les réactions de l’occupant qui apprennent à l’Algérien que quelque chose de grave et d’important se déroule dans le pays. L’Européen, par le triple réseau de la presse, de la radio et de ses déplacements, se fait une notion assez claire des dangers qui assiègent la société coloniale. L’Algérien qui déchiffre sur le visage de l’occupant la déroute montante du colonialisme, ressent le besoin impérieux et vital d’être au courant. L’impression diffuse que quelque chose de fondamental se déroule, est renforcée à la fois par la décision solennelle des patriotes qui exprime le vœu secret du peuple et incarne la volonté, hier vide de contenu, d’exister en tant que Nation, mais surtout par l’effritement objectif et appréciable à vue d’œil de la sérénité du colon.

La lutte de libération, décelable dans la soudaine gentillesse du colon ou dans ses colères inattendues ou immotivées, met l’Algérien dans la nécessité de suivre, pas à pas, l’évolution de la confrontation. Dans cette période de mise en place des frontières du conflit, les Européens ont multiplié les erreurs. C’est ainsi que dans les fermes, des colons rassemblent les ouvriers agricoles pour leur annoncer que telle « bande de rebelles », inconnue d’ailleurs dans la région, a été décimée dans les Aurès ou en Kabylie. D’autres fois, on offre aux domestiques une bouteille de limonade ou une tranche de gâteau, car trois ou quatre suspects viennent d’être exécutés à quelques kilomètres de la propriété.

L’Algérien, dès les premiers mois de la Révolution, dans un but d’auto-protection et afin d’échapper à ce qu’il considère comme les manœuvres mensongères de l’occupant, se trouve ainsi amené à posséder ses propres sources d’information. Savoir ce qui se passe, connaître à la fois les pertes réelles de l’ennemi et les siennes, devient fondamental. L’Algérien, à cette époque, a besoin de hisser sa vie au niveau de la Révolution. Il a besoin d’entrer dans le vaste réseau d’information ; il a besoin de s’introduire dans un monde où des choses se passent, où l’événement existe, où des forces agissent. L’Algérien, à travers l’existence d’une guerre faite par les siens, débouche sur une communauté en acte. Aux informations de l’ennemi, l’Algérien doit opposer ses propres informations. À la vérité de l’oppresseur, autrefois rejetée comme mensonge absolu, est opposée enfin une autre vérité agie. Le mensonge de l’occupant gagne alors en vérité, car il est aujourd’hui un mensonge en danger, acculé à la défensive. Ce sont les défenses de l’occupant, ses réactions, ses résistances qui soulignent l’efficacité de l’action nationale et la font participer à un monde de vérité. La réaction de l’Algérien n’est plus de refus crispé et désespéré. Parce qu’il s’avoue troublé, le mensonge de l’occupant devient un aspect positif de la nouvelle vérité de la Nation.

FrantzFanon2


[1]     Radio-Alger est d’ailleurs l’une des nombreuses amarres qu’entretient la société dominante. Radio-Monte-Carlo, Radio-Paris, Radio-Andorre jouent également un rôle protecteur contre « l’arabisation ».

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