Vers un syndicalisme national en Algérie – Charles-Robert Ageron

VERS UN SYNDICALISME NATIONAL EN ALGÉRIE (1946-1956)

L’histoire du syndicalisme algérien antérieur à l’indépendance a été souvent écrite avec les méthodes et dans les perspectives du mouvement ouvrier français. Sans nier l’influence du modèle français et l’intérêt d’une étude sociale des syndicats d’Algérie peut-on suggérer que ces approches mériteraient d’être complétées, dans deux directions concernant la nature du syndicalisme en pays colonial et l’influence du contexte international? Une réflexion plus concrète sur les fonctions et le rôle des syndicats en pays colonisés et spécialement au Maghreb montre à l’évidence la spécificité de ce syndicalisme. A la demande même des milieux sociaux que les syndicats s’efforceraient d’encadrer et en l’absence parfois d’une classe ouvrière, les syndicats des régions soumises au régime colonial pouvaient-ils poursuivre les buts traditionnels des syndicats européens, organisations de classes et organes de lutte de classes ? La lutte pour l’émancipation nationale ne passait-elle pas avant la lutte sociale et les syndicats ne furent-ils pas avant tout au Maghreb, comme en Afrique noire, les porte-parole des nationalismes ?

Certes le cas de l’Algérie, colonie de peuplement dotée d’une classe ouvrière française, a pu sembler original et faire illusion jusqu’en 1956. On a dit et cru que les salariés algériens étaient parfaitement intégrés dans les organisations syndicales françaises. Un historien du nationalisme algérien Mahfoud Kaddache pense que « la partie de la classe ouvrière qui a lutté pour l’idée nationale a combattu au sein du mouvement nationaliste et non au sein des organisations syndicales ». Mais le même auteur n’ignore pas le rôle des cellules d’entreprise P.P.A. au sein de la C.G.T. algérienne et la présence de militants P.PA. jusque dans les instances supérieures de cette organisation. A partir de 1956, en tout cas, il devint évident que les syndicats improvisés à cette date par les partis nationalistes n’avaient pas pour rôle de présenter des revendications professionnelles, mais devaient servir de structures de mobilisation pour la guerre d’indépendance. Dès lors que la question se pose : n’en était-il pas ainsi dès la décennie antérieure ?

Par ailleurs, les nationalistes algériens s’efforçaient de suivre les exemples des syndicats purement nationaux créés en Tunisie puis au Maroc. Peut-on dans ces conditions borner l’étude du syndicalisme en Algérie au tête-à-tête franco-algérien ? Ne faut-il pas au contraire le replacer dans le contexte régional et international, notamment dans les perspectives d’Union maghrébine ou de Nation arabe et dans le climat de la guerre froide ?

La période que j’ai choisi d’étudier de 1946 à 1956 est celle des prémices du syndicalisme national en Algérie. A mon sens, elle n’apparaît lisible que si l’on garde présent à l’esprit les antécédents, donc les modèles, des syndicalismes tunisien et marocain et l’action, à peine occulte mais souvent occultée, des grandes Fédérations internationales antagonistes : Fédération syndicale mondiale d’obédience communiste et Confédération internationale des syndicats libres C.I.S.L. [1]

I. — LE MODÈLE TUNISIEN : LES TROIS U.G.T.T.

La première référence des militants maghrébins fut longtemps celle de l’U.G.T.T. de Mohammed Ali unanimement tenu pour le précurseur du syndicalisme national. Faut-il rappeler que la décision de constituer une C.G.T. tunisienne fut prise le 3 septembre 1924 en pleine grève des dockers par un petit groupe de nationalistes dont Mohammed Ali, membre du Comité central du Destour? Ce syndicalisme tunisien se voulait résolument anticolonialiste et nationaliste, mais aussi réformiste : « Il n’existe pas chez nous de motifs pouvant justifier la lutte des classes à moins qu’il ne s’agisse de les épuiser pour frayer la voie à d’autres [les Européens] ». Il s’attira l’hostilité active de l’Union départementale de la C.G.T. et des socialistes. L’indifférence de la bourgeoisie destourienne fit le reste et permit à la Résidence d’avoir facilement raison de cette expérience précoce qui ne fut jamais oubliée [2].

La seconde tentative de centrale syndicale tunisienne autonome inspira plus directement encore les patriotes maghrébins. La liberté d’association syndicale reconnue aux Tunisiens par le décret du 19 novembre 1932, permit la renaissance de syndicats nationaux. Spontanément ceux-ci se rapprochèrent des organisations politiques, lesquelles considérèrent avec intérêt l’appui éventuel de travailleurs organisés. Pour Bourguiba notamment le syndicalisme de type occidental ne pouvait logiquement trouver sa place dans une société musulmane encore largement pré-capitaliste et dans un pays soumis à une domination étrangère [3]. L’action syndicale devait donc œuvrer prioritairement contre le régime colonial. De là la volonté affirmée du Néo-Destour de créer une seconde C.G.T.T. Cela impliquait une nécessaire rupture avec la C.G.T. et la S.F.I.O., choix clairement assumé par Bourguiba dès décembre 1936 [4 ].

Ce furent donc pour l’essentiel des militants nationalistes qui entamèrent la lutte contre les syndicats cégétistes et constituèrent en mars 1937 la seconde C.G.T.T. Toutefois, le secrétaire général, Belqacem Guennaoui, se révéla moins docile que prévu. Il alla jusqu’à dénoncer l’amalgame entre l’action politique du Néo-Destour et l’activité syndicale, et finalement il rompit avec lui lors de la grève politique du 20 novembre 1937. Les militants destouriens procédèrent alors à un coup de force le 29 janvier 1938 et imposèrent au Congrès l’avocat Hedi Nouira comme nouveau secrétaire général. La C.G.T.T. ne se releva pas de cette opération et ses syndiqués retournèrent à la C.G.T. Celle-ci procéda à l’épuration des militants compromis.

De cette expérience avortée de tunisification du syndicalisme, la majorité des Tunisiens ne tirèrent pas la conclusion de la vitalité du syndicalisme cégétiste, mais seulement celle de la maladresse du Néo-Destour qui n’avait réussi qu’à briser la jeune centrale nationale. Quant à celui-ci, il persista à affirmer : « Il n’existe aucune démarcation entre l’action politique et l’action syndicale. Les deux mouvements se touchent quand ils ne se confondent pas (…) le mouvement syndical doit participer à la lutte politique » (L’Action tunisienne, 26 février 1938) [5].

Après la Deuxième guerre mondiale une nouvelle élite de syndicalistes tunisiens, bien que formés au sein de l’Union départementale C.G.T., rejeta la tutelle du parti communiste tunisien. Une troisième U.G.T.T. naquit donc, dont Fenrat Hached devint le secrétaire général en janvier 1946. L’Union départementale C.G.T. réagit en se tunisifiant : elle devint l’Union syndicale des travailleurs de Tunisie (U.S.T.T.) en décembre 1946, puis tenta vainement de réaliser la fusion avec l’U.G.T.T. sous les auspices de la Fédération syndicale mondiale (F.S.M.) [6.]

Traitée par le secrétaire général de la F.S.M., Louis Saillant, « d’organisation d’inspiration nationaliste et raciste qui pratique une politique séparatiste vis-à-vis de la France », l’U.G.T.T. se présentait d’abord comme un instrument de lutte contre le colonialisme. Mais si elle proclamait que la libération sociale ne pourrait intervenir qu’après la libération nationale, elle n’en menait pas moins avec détermination la lutte sociale. Devenue la principale force organisée du pays, le rôle de l’U.G.T.T. dans la marche du mouvement national fut dès lors essentiel.

L’U.G.T.T. travaillait aussi à mettre sur pied une fédération syndicale nord-africaine. C’est dans cet espoir, qu’elle avait demandé, dès 1946, son affiliation à la Fédération syndicale mondiale, où elle ne fut admise qu’en janvier 1949. A cette date la F.S.M. éclatait et le schisme devait donner naissance à la Confédération internationale des syndicats libres (C.I.S.L.). Or, la F.S.M. se montra hostile à la politique d’union syndicale maghrébine chère à l’U.G.T.T. [7.] Celle-ci riposta en se désaffiliant dès juillet 1950, puis négocia longuement avec la C.I.S.L. Celle-ci reconnut l’U.G.T.T. comme « la seule organisation nationale syndicale en Tunisie » et promit aussi son « appui et sa solidarité agissante pour l’unification de l’action syndicale en Afrique du Nord ». Rassurée l’U.G.T.T. s’affilia en mars 1951 à la C.I.S.L. qu’elle sensibilisa avec un succès croissant à la question du colonialisme. Simultanément Fehrat Hached répétait la nécessité d’une union syndicale nord-africaine qui saurait montrer la voie de l’unité politique aux pays du Maghreb. Assassiné le 5 décembre 1952, il laissa à tous les Maghrébins une claire leçon sur ce que devait être le syndicalisme nord-africain : « l’avant-garde de la lutte libératrice » et l’instrument de l’unité du Maghreb.

II. — LE PRÉCÉDENT MAROCAIN

L’exemple du syndicalisme marocain fut moins invoqué par les Algériens parce que plus tardif et vécu par eux comme une expérience parallèle. Il suffit donc d’en rappeler le parcours, en soulignant les quelques traits qui servirent de répondant à la réflexion des Algériens.

Le droit syndical ne fut que tardivement accordé au Maroc en décembre 1936 au seul bénéfice des Européens. Cependant, les premiers syndicats créés par la C.G.T, recrutèrent aussi en milieu marocain. Cette pratique interdite en juin 1938 fut à nouveau tolérée depuis mars 1945. Dès lors les syndicats cégétistes, encouragés par le Résident Eirik Labonne en 1946, date à laquelle ils prirent le nom d’Union générale des syndicats confédérés du Maroc (U.G.S.C.M.), virent le nombre de leurs adhérents gonfler : 40.000 fin 1948. Les communistes marocains y furent vite nombreux et influents, au point d’inquiéter les dirigeants de l’Istiqlal. Certains nationalistes songèrent alors en 1947 à créer une organisation syndicale autonome et clandestine « contre le Protectorat, contre la C.G.T et contre les féodaux ». Mais une autre stratégie s’imposa en 1948 : les nationalistes, renonçant à leurs consignes d’abstention, à leurs polémiques contre « les syndicats étrangers autorisés et agréés », et contre « le Protectorat syndical », poussèrent au contraire les travailleurs marocains à adhérer massivement aux syndicats cégétistes et à en éliminer les dirigeants communistes. Les résultats furent conformes à leurs espoirs : les 60.000 adhérents marocains obtinrent dès 1950 que le Bureau exécutif de l’U.G.S.CM. fut réparti, presque à parité, entre quatre nationalistes et cinq communistes. Les dirigeants marocains affiliés à l’Istiqlal considéraient qu’ils avaient libéré les travailleurs de « l’impérialisme communiste ». Devenus les véritables animateurs de l’Union, ils envisageaient en se séparant des syndicalistes européens d’en faire une centrale marocaine. Prévue dès 1950, annoncée comme prochaine par Mahjoub Ben Seddiq au Congrès de l’U.G.T.T. à Tunis en mars 1951, la création de la Centrale fut brusquement arrêtée. Les émeutes de Casablanca qui suivirent les manifestations de décembre 1952, décidées par les seuls syndicalistes marocains en signe de protestation contre l’assassinat du leader tunisien Fehrat Hached, donnèrent le signal d’une violente répression syndicale. Ce coup d’arrêt et la crise dynastique qui suivit la déposition du Sultan paralysèrent toute vie syndicale jusqu’en 1954.

En septembre 1954, relâché après 22 mois d’emprisonnement, Mahjoub Ben Seddiq s’employa à nouveau à faire aboutir son projet de centrale syndicale indépendante. Il savait, depuis décembre 1950, pouvoir compter sur le syndicaliste américain Irving Brown, tout puissant dirigeant de la C.I.S.L. Ce dernier avait même proposé en février 1951, de « permettre au parti de l’Istiqlal de former des cadres marocains destinés à assumer la direction des syndicats dont les Européens seraient exclus ». Depuis lors la C.I.S.L. n’avait pas cessé de dénoncer la France, pour violation de la liberté syndicale au Maroc. En août 1953, elle avait pris position dans le conflit qui opposait la Résidence au Sultan et réclamé « des réformes politiques authentiquement démocratiques ». Lors de sa XIP session, le Comité exécutif de la C.I.S.L. réitéra ses revendications concernant l’octroi du droit syndical intégral aux Marocains et fit adopter un programme politique très large qui comportait notamment : 1° — « la levée de toutes les mesures d’exception, l’arrêt de la répression et la libération des nationalistes démocrates » ; 2° — « l’établissement d’un régime garantissant les Droits de l’Homme, les libertés personnelles et les libertés démocratiques » ; 3° — « l’organisation d’élections libres en dehors de toutes pressions administratives ou autres, en vue de l’institution d’une assemblée législative aux pouvoirs étendus ».

Fort de cette caution internationale renouvelée à Paris le 22 janvier 1955, puis au Maroc du 6 au 8 mars par une délégation de la C.I.S.L., Mahjoub Ben Seddiq put organiser le 20 mars un congrès constitutif qui donna naissance à l’Union marocaine du travail. Le bureau composé uniquement de nationalistes déclara rejeter tout syndicat déjà rattaché à une organisation française et s’affilia à la C.I.S.L. le 16 mai 1955. Dans les mois qui suivirent la C.I.S.L. ne cessa de condamner la politique française et vota des motions demandant à ce que soit reconnu au peuple marocain le droit de disposer de lui-même.

L’U.G.S.CM. réclama en 1955, mais en vain malgré l’arrivée d’une délégation de la Fédération syndicale mondiale, la création d’une « véritable centrale marocaine libre et démocratique » qui aurait intégré les fédérations cégétistes. Devant son échec elle renonça et invita finalement en décembre 1955 ses militants à rejoindre TU.M.T. Le triomphe de celle-ci qui au retour du sultan comptait déjà 30.000 adhérents, fut total. Elle pouvait se flatter d’avoir obtenu l’octroi du droit syndical intégral, mais aussi d’avoir largement contribué à l’effondrement du Protectorat. Aux yeux des Marocains l’U.M.T. n’était alors que le support populaire du grand parti nationaliste de l’Istiqlal. Les nationalistes algériens partageaient, semble-t-il, cette opinion.

III. — VERS UN SYNDICALISME NATIONAL ALGÉRIEN

Le syndicalisme national se construisit lentement et difficilement en Algérie sur le modèle des syndicalismes tunisien et marocain. La doctrine des nationalistes qui avait été celle de l’Étoile nord-africaine entendait nier la réalité ou l’opportunité des luttes de classes dans l’Algérie coloniale. Les syndicats étaient souhaités comme des organisations spécialisées du parti ; ils avaient pour tâche de rassembler et d’encadrer des milieux socio-professionnels et de les mobiliser dans un élan unitaire.

Les revendications économiques et sociales justifiées contre l’État et la société coloniale devaient être étroitement subordonnées à la lutte pour l’indépendance. Recouvrer la souveraineté algérienne, déposséder de ses privilèges la minorité européenne, tels devaient être les objectifs réels du syndicalisme.

1) Les prémices d’un syndicalisme national.

Le P.P.A., qui se considérait comme le dépositaire unique de la volonté nationale du peuple algérien, songea très tôt, dès 1944 semble-t-il, à étendre son influence en organisant des embryons de syndicats chez les commerçants et artisans. A partir de 1947, furent créés dans ces professions de véritables syndicats, ceux des bouchers, des boulangers, des restaurateurs animés par Ahmed Rihani [9], celui des épiciers dirigé par Amar Messaoudi, celui des coiffeurs et celui des marchands de légumes avec Saïd Boujeroudi. En 1948, le P.PA.-M.T.L.D. s’enorgueillissait d’avoir mis sur pied neuf syndicats clandestins uniquement composés d’adhérents algériens. Il songeait même à créer une Fédération de travailleurs algériens calquée sur le modèle de l’U.G.T.T. [10] ; elle bénéficierait de l’aide de la société commerciale El Amal, et devrait s’associer aux Unions syndicales des pays frères. On peut même dater de ses Directives ouvrières du 6 février 1948, le moment où le P.PA. envisagea comme nécessaire l’intégration d’un syndicalisme algérien dans une Fédération syndicale nord-africaine [11].

Or, de manière un peu étonnante, ces virtualités ne se réalisèrent pas avant 1956, malgré un contexte maghrébin apparemment favorable. Ce retard, que l’on pourrait attribuer à la difficile situation du parti soumis à la répression et voué de ce fait à l’action clandestine, tient surtout, semble-t-il, à la forte implantation de la C.G.T. dans divers milieux de travailleurs algériens. Le P.PA.-M.T.L.D., qui reconnaissait régulièrement que « les travailleurs constituent une source de forces jusqu’à présent négligée », se heurtait au quasi-monopole de la C.G.T. dans les corporations les plus importantes [12]. En 1952, sur 43.000 syndiqués algériens musulmans 35.750 étaient affiliés à la C.G.T., soit 83 % [13].

La C.G.T. « française » était donc pour tous les militants du parti l’ennemi déclaré en même temps qu’un obstacle difficile à contourner. Le P.P.A. tout en la dénonçant avec violence tenta de l’utiliser avec rouerie. En 1947, il donna consigne à ses militants salariés de se syndiquer à la C.G.T. pour s’initier aux méthodes de la revendication sociale et attirer au parti des cégétistes algériens. Sans l’avouer publiquement, il continua ensuite à pratiquer cette politique de pénétration, surtout en vue de gagner à la cause nationaliste des militants communistes. Malgré un noyautage important, il ne parvint pas au même succès que l’Istiqlal, lequel avait, avec la caution du sultan, décidé de 1948 à 1950 de conquérir l’U.G.S.C.M., obtenu en moins de 3 ans la direction de la quasi-totalité des organisations de base et poussé à une stratégie de rupture de 1950 à 1952.

Le P.P.A. espérait-il vers 1952 pouvoir « débarrasser la C.G.T. de l’influence communiste », voire même s’emparer de la direction ? Cela n’est pas invraisemblable. Le pourcentage d’Algériens musulmans était devenu largement majoritaire, du fait du départ de nombreux syndiqués européens. La C.G.T. qui, avant la scission de 1947, rassemblait encore 103.000 adhérents, en avait perdu les deux tiers en 1950 et n’en comptait que 55.000 en 1952, dont 65 % d’Algériens [14]. Au comité de coordination créé le 12 décembre 1946 pour coordonner l’action des trois Unions départementales et faire la liaison avec la C.G.T. métropolitaine, le secrétariat général restait aux mains d’un militant européen communiste, André Ruiz, mais sur quatre secrétaires trois étaient Algériens en 1952, et sur les dix membres du bureau on pouvait noter six noms algériens [15]. Compte-tenu du fait que la plupart de ces Algériens étaient membres du P.C.A., l’entrisme se révélait avoir été un échec pour le P.P.A. [16], mais l’algérianisation de la C.G.T. comme celle du P.C.A. était en bonne voie. Aussi bien l’Union départementale C.G.T. songeait à modifier son sigle trop français. En décembre 1953, elle entendait imiter la C.G.T. marocaine devenue U.G.S.C.M. (Union générale des syndicats confédérés du Maroc).

Faut-il s’interroger sur les raisons qui poussaient les travailleurs salariés algériens à s’inscrire de préférence dans les syndicats cégétistes pourtant vilipendés par la presse du M.T.L.D. ? Les syndicats affiliés à l’Union générale des syndicats chrétiens ne recueillaient en effet que 4.900 Algériens soit 11,3 % des syndiqués [17]; l’Union algérienne des syndicats autonomes comptaient dans les services hospitaliers et les services communaux 1.350 Algériens (3,1 %) et Force ouvrière à peine 1.000 (2,3 %) [18]. On peut penser que les travailleurs « musulmans » qui ne disposaient pas de syndicats algériens s’inscrivaient dans les syndicats C.G.T. par simple réalisme. La C.G.T. disposait du monopole de l’embauche chez les dockers et d’un quasi-monopole chez les mineurs [19] et les ouvriers du tabac. Même là où elle recrutait peu, elle était la plus combative. Elle organisait des grèves même dans le secteur des ouvriers agricoles, n’hésitant pas à faire occuper les fermes coloniales, à réunir des conférences d’ouvriers agricoles en vue de réclamer l’extension des allocations familiales aux journaliers. Plus généralement, la C.G.T. se présentait comme l’adversaire des riches et des patrons, donc le syndicat des pauvres. Or, les Algériens se situaient globalement parmi les pauvres et avaient tendance à assimiler les riches et les patrons aux Européens. En revanche la C.G.T. était impuissante à convaincre les travailleurs algériens de la solidarité de la classe ouvrière. L’idéal de la fraternité ouvrière ne résistait pas aux différenciations salariales et sociales entre travailleurs algériens voués aux tâches inférieures et pénibles et ouvriers professionnels européens auxquels étaient réservés les emplois les plus lucratifs et les métiers ou les tâches comportant quelques responsabilités.

2) La dénonciation de la C.G.T.

Face à cette situation, le M.T.L.D. s’efforça surtout à partir de 1952, de combattre plus vivement la C.G.T. Il créa à cette date une commission ouvrière chargée tout à la fois d’activer la lutte sociale et de déconsidérer l’action de la C.G.T. Elle fut confiée à Aïssat Idir, ancien militant de la C.G.T.

La Commission ouvrière s’efforça de soutenir tous les mouvements de grève « du prolétariat algérien en marche », d’aider les grévistes algériens à résister aux « provocations policières de l’Administration » française [20]. La presse du parti répercutait leur combat, organisant des quêtes de solidarité « en faveur des victimes de l’exploitation colonialiste » [21]. Le M.T.L.D. faisait intervenir ses élus pour obtenir par exemple la réglementation de la durée du travail dans l’agriculture, la rémunération des heures supplémentaires, le repos hebdomadaire. La propagande politique brochant sur la revendication sociale consistait selon les consignes données en novembre 1952, à dénoncer « l’accaparement de la fonction publique par la minorité occupante », à souligner « la différence scandaleuse des salaires entre les colonialistes et les Algériens », à montrer « d’un côté une aristocratie du travail d’origine française et de l’autre la masse des Algériens exploités qui sont les seuls à se dresser contre le patronat ». Il fallait aussi expliquer que la C.G.T. évitait de parler de tous ces thèmes, « plus soucieuse qu’elle était de faire signer des pétitions pour la Paix que de combattre le patronat ».

Les militants ouvriers du M.T.L.D. devaient pousser les travailleurs à dénoncer les discriminations raciales dans le travail, obtenir leur participation aux manifestations en faveur des internés politiques et les entraîner dans des grèves patriotiques. Ce devait être aussi l’occasion d’accuser la C.G.T. de « racisme syndical ». A en croire l’Algérie libre, la C.G.T. ne protestait pas contre les licenciements arbitraires des travailleurs algériens ; elle ne déclenchait des manifestations que lorsqu’étaient touchés des militants français [22] ; elle ne réagissait pas contre la répression du mouvement national, quitte à se joindre aux fronts politiques, lorsque le P.C.A. y était associé [23].

A suivre dans ce journal le récit des grèves de l’année 1952, par exemple, on apprend que lors d’une grève des vendangeurs dans la région d’Aïn Temouchent déclenchée le 19 août par les militants du M.T.L.D., la C.G.T. se serait bornée à déposer des cahiers de revendications. Inversement une grève des mineurs décidée par la C.G.T. le 9 octobre 1952 et poursuivie jusqu’en janvier 1953 échoua. Or, le M.T.L.D., qui ne s’y associa que tardivement, en prit prétexte pour accuser les organisations syndicales de ne l’avoir pas soutenue : « Pourquoi les mineurs de France ne se solidarisent-ils pas avec leurs camarades de l’Algérie ? » 24. Dans les Directives ouvrières émanant du Comité central du P.PA., il était affirmé en janvier 1953 que « la C.G.T. n’a aidé les grévistes en majorité musulmans que par des souscriptions. Les « impérialo-syndicalistes » se sont déshonorés par cette conception de la lutte ouvrière… Les dirigeants de la C.G.T. se sont faits les fossoyeurs du mouvement ouvrier algérien ».

Dans la grève des ouvriers du tabac, qui dura quarante et un jour en juillet-août et s’acheva par un fiasco total, les accusations du M.T.L.D. semblent plus plausibles. Lancée par un leader communiste aventureux, Braham (Moussa), elle fut laissée sans soutien par la C.G.T. qui ne voulut pas engager les dockers dans le conflit [25]. La rancoeur des ouvriers se manifesta aux élections des délégués du personnel en janvier 1953 : la C.F.T.C. obtint la moitié des sièges. Tirant les leçons de cette « grève suicide », le journal du M.T.L.D. affirmait : « Si les ouvriers du tabac ont été battus c’est parce que la solidarité prolétarienne leur a fait défaut » [26]. Mais il allait plus loin dans la critique en écrivant deux semaines plus tard : « lorsque les dockers, corporation essentiellement algérienne musulmane font grève, les travailleurs des grues électriques travaillent, bien qu’appartenant à la C.G.T. Lorsque les ouvriers du tabac font grève, les autres syndiqués ne se solidarisent pas. Est-ce aussi parce qu’il s’agit d’une corporation spécifiquement algérienne ? Y-a-t-il deux catégories de syndiqués ? Quel jeu veulent jouer les dirigeants de la C.G.T. ? [27].

Certaines accusations portées contre « les meneurs racistes » frisaient la diffamation. En janvier 1953, le M.T.L.D. affirmait qu’à Casablanca, c’étaient les travailleurs musulmans qui avaient contraint la C.G.T. à organiser des meetings de protestation contre l’assassinat de Fehrat Hached. « Malgré cela, les orateurs français de la C.G.T. ont attaqué dans les meetings la mémoire de Fehrat Hached qu’ils ont qualifié de réformiste. Cette attitude écœurante contribue à discréditer un peu plus les dirigeants de la C.G.T. aux yeux des travailleurs ».

Parfois aussi les accusations n’étaient pas infondées. En juillet 1953, les dockers d’Oran voulurent déclencher une grève de solidarité pendant les funérailles d’un ouvrier algérien tué par la police parisienne. Le secrétaire du syndicat, Sanchez, un communiste, était à la tête de la minorité qui s’y opposa au nom d’un argument inattendu : « pas de politique dans les syndicats » [28]. A Philippeville deux dirigeants européens du syndicat des cheminots C.G.T. refusèrent de témoigner sur les circonstances dans lesquelles un militant nationaliste avait été abattu sous leurs yeux pendant une manifestation du M.T.L.D. Dans ces deux cas du moins la C.G.T. procéda à une « épuration des racistes » qui furent exclus également du parti communiste algérien [29].

3) La dénonciation du communisme.

Le communisme était devenu, surtout depuis mai 1945, l’ennemi juré des nationalistes et le M.T.L.D. ne manquait pas de faire valoir aux yeux des travailleurs que les syndicats C.G.T. les faisaient agir « pour le communisme qui est un idéal athée au service de pays étrangers [30]. La doctrine de ce parti internationaliste n’avait « rien de commun avec l’idéal national ». Jusqu’à son 5ème Congrès en mai 1949, le P.C.A. ne proclamait-il pas sa volonté d’union avec le peuple de France, dans une Union française librement consentie ? Alors que les patriotes algériens ne mettaient leur espoir que dans une « Union arabe », le P.CA. ne moquait-il pas la Ligue arabe « ce bluff anglais » comme « un club de pachas » ?

« Avec nous », disaient les militants M.T.L.D. au « frère » qu’ils voulaient convaincre, « tu agiras en bon musulman pour la Patrie algérienne et pour la Nation arabe ». Ce discours s’accordait trop à la sensibilité musulmane algérienne du temps pour n’être point entendu [31]. Tout musulman, pieux ou non, sait qu’il ne doit pas se séparer de sa communauté et se mettre au service d’un parti ou d’un État dirigés par des « incroyants ». On aurait tort de ne pas rétablir ce contexte islamique pour comprendre les exclusives jetées par le P.PA. contre les cégétistes et les communistes. Comment expliquer autrement les consignes données aux ouvriers algériens en 1953, lors des élections aux caisses d’assurances sociales, de rayer les noms des candidats cégétistes européens et de les remplacer par ceux de militants « musulmans » ?

En avril 1953, le 2e congrès du M.T.L.D. envisageait à nouveau la création d’une Union de syndicats algériens, mais il ne put réaliser son projet [32]. A en croire Henri J. Douzon, cet échec s’expliquerait par la solidité de l’union entre les travailleurs cégétistes. Or, on constate tout au contraire que les tensions à l’intérieur de la C.G.T. s’accentuaient entre militants communistes et nationalistes. Plusieurs secrétaires généraux algériens, soupçonnés de préparer la création d’une centrale nationale, furent exclus. Ainsi, le secrétaire général de l’Union algérienne des ports

et docks, qui avait eu un entretien à Paris avec un délégué de la C.I.S.L., fut relevé de ses fonctions mais les dockers le réélurent. De leur côté les nationalistes haussaient encore le ton de leurs injures. En octobre 1954, la Nation algérienne, organe des centralistes, affirmait que les dirigeants C.G.T. étaient « les véritables diviseurs », « les agents de l’étranger », « les racistes qui se sont servi des travailleurs et veulent continuer à s’en servir en tant que monnaie d’échange dans leurs discussions avec le patronat et l’Administration ».

Dans ce climat le tardif changement de sigle des syndicats C.G.T. devenus fin juin 1954, Union générale des syndicats algériens : U.G.SA. (C.G.T.) ne pouvait avoir aucune portée psychologique ou politique, dès lors que l’U.G.SA. gardait et proclamait « une liaison permanente avec la C.G.T. » et son affiliation à la Fédération syndicale mondiale.

4) Les contacts avec les syndicats maghrébins et la C.I.S.L.

Une dernière dimension dans l’activité préparatoire du M.T.L.D. doit être rappelée : la liaison avec les syndicats des pays frères et les contacts avec la C.I.S.L. Au 4e congrès de l’U.G.T.T. à Tunis (29-31 mars 1951) assistaient deux délégués du M.T.L.D., Mostefai Chouki et Abdelkader Mahfoudi. Ils furent, dit-on, les premiers à proposer une motion souhaitant la constitution d’une Fédération syndicale nord-africaine, laquelle fut naturellement adoptée. En mars 1951, le M.T.L.D. donnait mandat à Fehrat Hached pour représenter le peuple algérien au congrès mondial de la C.I.S.L. tenu à Milan du 4 au 12 juillet. Simultanément plusieurs de ses leaders avaient pris contact avec Irving Brown.

Les projets mûrirent en 1953. Le 22 janvier Kiouane et Mezerna vinrent à Paris pour étudier la création d’une « Union des travailleurs du Maghreb arabe » et reprendre contact avec des représentants de la C.I.S.L. en particulier avec Irving Brown. Le secrétaire confédéral de Force ouvrière chargé des questions d’Outre-Mer fit connaître publiquement le 16 Mai 1953 que sa centrale se devait d’aider la C.I.S.L. et favoriser la création en Algérie d’une centrale ouvrière musulmane qui lutterait efficacement contre la C.G.T. Mais le comité confédéral national ne le suivit pas et la tendance inverse prévalut. Cependant les délégués algériens eurent une nouvelle réunion à Paris avec les dirigeants de la C.I.S.L. qui se traduisit par l’octroi d’une subvention de 30 millions de Francs, dit-on. L’action de Force ouvrière au sein de la C.I.S.L. fut cependant suffisante de 1953 à 1955 pour bloquer le projet d’union syndicale nord africaine. En avril 1955 notamment, Lafond, lors de la conférence algérienne des syndicats Force ouvrière, s’éleva contre l’action de la C.I.S.L. en Tunisie et au Maroc et dénonça sa volonté de s’immiscer dans les affaires françaises en Algérie. Au 4e congrès mondial de la C.I.S.L. Le Bourre déclara le 26 mai 1955 que Force Ouvrière ne tolérerait aucune ingérence en Algérie [33].

A ce même congrès participait cependant Yazid, ex-centraliste M.T.L.D. et membre du F.L.N. Il s’entretint avec les syndicalistes américains pour obtenir un appui technique et financier à la création de la centrale algérienne. A Alger même le voyage d’un syndicaliste américain de premier plan, Walter Reutiher, ne passa pas inaperçu : il rencontra Aissat Idir et l’encouragea, dit-on, à agir.

Lorsque le projet de centrale syndicale maghrébine fut relancé en 1955, ce furent les Tunisiens qui cette fois en freinèrent la constitution. Le représentant permanent de l’U.G.T.T. auprès de la C.I.S.L. à Bruxelles Zouhaïr fit savoir que son organisation et Habib Bourguiba estimaient qu’il « était encore trop tôt ».

5) La création de VU.S.T.A. et de l’U.G.T.A.

La scission du M.T.LD., consommée en juillet 1954, avait retardé la constitution d’une centrale syndicale algérienne, expressément souhaitée cependant le 14 juillet 1954 par le congrès d’Hornu (messaliste) et le 16 août par le congrès (centraliste) d’Alger. Les partisans du courant messalite s’y préparèrent bien en septembre, mais le déclenchement de l’insurrection par le F.L.N. remit une fois encore leur décision. Après la création du M.NA., la Commission ouvrière du parti s’efforça de convaincre le C.I.S.L. puis, malgré les hésitations de celle-ci, franchit le pas. A la fin de décembre 1955, plusieurs responsables syndicaux M.NA. ex- cégétistes décidèrent de créer la centrale nationale sous le nom d’Union des syndicats des travailleurs algériens. Neufs d’entre eux se rendirent alors à Bruxelles auprès des représentants de la C.I.S.L. pour leur annoncer la nouvelle. Le 11 février 1956 fut officiellement connue la création de l’Union syndicale des travailleurs algériens, U.S.TA. dont les statuts furent déposés le 14 à la préfecture d’Alger.

On sait la suite [34] : le F.L.N. riposta immédiatement en improvisant la constitution d’une Union générale des travailleurs algériens dont Abbane Ramdane, Aïssat Idir et Ben Khedda désignèrent la direction [35]. L’U.G.TA. annoncée le 24 février 1956 refusa tout projet de fusion avec l’U.G.SA- C.G.T. et avec l’U.S.TA. Or, elle obtint le 31 mars un succès aux élections des délégués du personnel à la Régie départementale des transports algérois (R.D.TA.) : 407 voix contre 159 à la C.G.T. L’U.S.TA. n’ayant pas été autorisée à présenter de candidats, on ne peut parler de test de représentativité. Pourtant lorsque des deux centrales nationalistes demandèrent simultanément leur affiliation à la C.I.S.L., ce furent ces élections algéroises qui permirent au bureau de cette organisation (à une voix de majorité, dit-on, celle du Tunisien Ahmed Ben Salah) de trancher en faveur de l’U.G.TA.

CONCLUSION

L’histoire des prémices du syndicalisme algérien dans cette décennie1946-1956 apparaît, on espère l’avoir montré, étroitement liée aux évolutions politiques du nationalisme et à celles des perspectives maghrébines. Faudrait-il aller chercher ailleurs, et exclusivement dans les rapports de classe de la société algérienne du temps, l’explication dernière ? Nous ne le croyons pas. Pas plus que dans la lecture des autres sociétés africaines colonisées, ce dogmatisme marxiste n’est éclairant. Les seuls rapports sociaux évidents sont ceux qu’imposait le régime colonial : des rapports de domination. Et les syndicalistes européens étaient, à leur insu peut-être, solidaires de la société coloniale. Inversement les nationalistes niaient, à tort ou à raison, qu’il y eut dans leur communauté « des classes et des antagonismes de classes ». A leurs yeux l’anticolonialisme avait la priorité sur l’anti-capitalisme.

Aussi bien les faits se suffisent à eux-mêmes : tous les partis nationalistes au Maghreb rejetèrent à la fin de la période coloniale le primat de la lutte des classes au profit de celui de la lutte des « races » ; tous les syndicats nationaux s’y constituèrent en s’opposant aux organisations ouvrières françaises ; toutes les unions syndicales furent créées ou contrôlées par des militants nationalistes qui entendaient les mettre « au service des intérêts supérieurs de la patrie ». Les appels de la C.G.T. à l’union des travailleurs de toutes origines se heurtèrent partout au même refus : la « nationalité arabo-islamique » refusait d’être intégrée dans la nation française ou dans l’Union française. Elle-même refusait d’intégrer la minorité européenne, sauf à l’accepter comme une colonie étrangère de « résidents non citoyens » bénéficiaires de la dhimma [36].

Charles-Robert AGERON, Université Paris XII.

1. Pour une approche rapide je me permets de renvoyer à mon étude : « Les forces internationales et la décolonisation de l’Afrique du Nord » in Les Internationales et le problème de la guerre au XXème siècle (Colloque de l’École française de Rome, novembre 1984) p. 195 à 218.

2. L’ouvrage fondamental sur le sujet demeure la thèse de Mustapha KRASEM, Nationalisme et syndicalisme en Tunisie (1918-1929), Tunis, 1976, U.G.T.T. 691 pages.

3. L’Action Tunisienne, 2 mars 1933.

4. Dans sa lettre à Hédi Nouira, Bourguiba écrivait le 23 décembre 1936 : « Des camarades destouriens répartis judicieusement dans bon nombre de syndicats se proposent d’ici peu de jeter les bases d’une C.G.T.T. Ce sera la rupture avec la C.G.T. et par voie de conséquences avec la S.F.I.O., mais j’estime que nous n’avons plus à nous gêner avec eux depuis que le Front populaire a l’air de nous laisser tomber », in Histoire du mouvement national tunisien, Le procès de Bourguiba, p. 223.

5. Je renvoie à l’étude de Mustapha KRAÏEM : La seconde C.G.T.T. et le Néo-Destour (in Actes du 2e séminaire sur l’histoire du mouvement national, mai 1983, pp. 243-280) et à mes remarques annexes (pp. 281-291).

6. Aux fins de comparaisons ultérieures rappelons qu’en 1949 sur environ 100.000 Tunisiens syndiqués, les trois-quarts (76,7 %) adhéraient à l’U.G.T.T., 17,8 % à l’U.S.T.T. et 5 % à F.O. Les proportions étaient très différentes chez les travailleurs européens : 44,6 % étaient syndiqués à l’U.S.T.T., 42,8 % à F.O. et 12,2 % à la C.F.T.C.

7. L’U.G.T.T. avait lancé dès mars 1947 un appel à tous les travailleurs de l’Afrique du Nord pour qu’ils s’organisent en syndicats autonomes et rejettent « la colonisation supplémentaire » imposée par la C.G.T. française et « son impérialisme ». Ces syndicats autonomes devraient « se constituer en Unions régionales et centrales afin de hâter le jour ou entre Unions algérienne, marocaine et tunisienne la Fédération syndicale nord-africaine pourra être fondée lors d’un congrès historique et prendra en mains les destinées des travailleurs de nos trois pays frères ».

8. Mahjoub ben Seddiq dès 1947 tirait argument de l’existence d’une C.G.T. « marxiste » et d’une C.F.T.C. « chrétienne » pour dire la nécessité d’un syndicalisme « musulman » in l’Opinion du peuple (14 mars 1947).

9. Rihani (Ahmed) dit Saddok considéré comme le créateur des syndicats patronaux PPA, s’employa ensuite à susciter des syndicats d’employés et d’ouvriers algériens qu’il avait l’intention de fédérer et d’affilier à la C.I.S.L.

10. Mais le modèle lui paraissait inaccessible… (A son premier congrès statutaire en janvier 1947, l’U.G.T.T. comptant déjà 225 syndicats et 53.062 adhérents salariés).

11. On pourra remarquer que le P.P.A. venait d’adhérer au Comité de libération du Maghreb arabe. (Le manifeste d’Abd el-Krim est daté du 5 janvier 1948). Son principal journal s’intitulait clairement Al-Maghrîb Al-Arabî.

12. Soit par ordre décroissant : les « travailleurs des ports et docks », les « travailleurs des transports urbains » (environ 4.000 Algériens), les ouvriers de la métallurgie (3.000 Algériens), « les travailleurs du tabac » (3.000), « les travailleurs du sous-sol » (2.000), « les travailleurs agricoles » (1.000).

13. Ce chiffre est une estimation officielle très vraisemblable. Il montre la faible syndicalisation des travailleurs en Algérie, de l’ordre de 100.000 au total sur 374.000 travailleurs salariés du secteur non agricole déclarés en 1952 dont 275.000 Algériens. Encore ne doit-on pas oublier les travailleurs non déclarés, les ouvriers agricoles permanents et les Khammès (non salariés).

14. Ce pourcentage officiel est également celui que la V’ conférence des syndicats algériens C.G.T., réunie en juin 1954, retint pour fixer le nombre respectif des délégués : sur 361 délégués 236 Algériens musulmans avaient été désignés, soit 65,37 %.

15. Au Comité de coordination siégeaient Braham (Moussa), Ben Ismaïl, et Dahmane (Guessoum) ; au bureau on trouve les noms de Hamiani, Kaïdi, Merad, Guenatri, Sembasdji, Sellali.

16. L’un des secrétaires de fédération C.G.T., Reguimi, dit Rachid, fut inculpé comme membre de l’O.S. (Organisation Spéciale para-militaire du P.P.A.).

17. Algérie libre (1er mars 1952) dénonçait « le comportement raciste » des syndicats chrétiens et leurs attaches avec le patronat colonialiste. « La poignée de travailleurs algériens trompés par la façade chrétienne de la C.F.T.C. d’Algérie doivent démasquer les meneurs racistes qui la dirigent ».

18. En 1948 F.O. se plaignait des menaces « adressées par les nationalistes à ses adhérents musulmans qui par crainte se voient contraints de quitter le syndicat ».

19. Cela n’empêchait pas le P.P.A. d’y compter de nombreuses cellules clandestines : une vingtaine de cellules dans le Constantinois, notamment aux Mines de l’Ouenza.

20. L’Algérie libre (1er novembre 1952).

21. L’Algérie libre (1er décembre 1952). On n’oubliera pas que la presse du P.P.A. vendue par les militants, circulait de main en main et était l’objet de lectures collectives. De ce fait et malgré des saisies fréquentes elle entretenait une agitation constante autour des thèmes choisis par le parti.

22. D’où la conclusion attendue : « Il est temps de mettre fin à ce racisme syndical dans l’intérêt majeur de la classe ouvrière » L’Algérie libre (15 novembre 1952).

23. Dans la réalité c’était moins l’appareil de la C.G.T. qui était responsable que les travailleurs européens. La grève politique, lancée en mai 1952 par le M.TX.D. appuyé par la C.G.T. pour protester contre l’expulsion de Messali et les violences policières d’Orléansville, ne fut suivie que par les travailleurs musulmans.

24. L’Algérie libre (15 décembre 1952).

25. D’après Le Travailleur Algérien, organe de la C.G.T.-U.G.S.A., la grève toucha essentiellement les ouvriers des fabriques de tabac, à Alger 1.378 ouvriers dont 992 Musulmans sur un effectif ouvrier total de 1.671. Le mouvement s’étendit au total à 2.250 grévistes. La C.G.T. organisa deux manifestations de rue à Alger les 14 et 20 août, mais n’appela pas les dockers d’Alger à débrayer.

26. L’Algérie libre (15 septembre 1952).

27. L’Algérie libre (1er octobre 1952). Le travail manuel maintenu dans les manufactures était réservé à des journaliers algériens, le travail mécanisé revenait pour les 9/10= à des ouvriers européens mensualisés. Cependant les ouvriers du tabac fortement syndicalisés étaient très combatifs. C’était la vingt et unième grève (partielle) qu’ils lançaient depuis 1948.

28. Le Bulletin du S.L.N.A. (de septembre 1953) signale aussi l’action du Comité syndical constitué auprès des responsables de la Wilaya M.T.L.D. d’Oran.

29. L’Algérie libre (11 septembre 1953).

30. Curieusement cependant la formule de C.G.T. Kominform (CGTK) n’apparaît pas, à ma connaissance, dans la littérature du M.T.L.D. Elle est au contraire très fréquente dans les écrits des leaders U.D.MA. Fehrat Abbas invitait « à saboter la C.G.TJC. pour la remplacer par la C.G.T A. (Algérienne) ».

31. Le M.T.L.D. faisait surtout porter ses efforts sur le prolétariat agricole et les chômeurs qu’il attirait par ses Comités d’action. La tonalité de son discours était volontairement religieuse et révolutionnaire.

32. Selon le S.L.N.A. les « comités d’action des chômeurs » M.T.L.D. se multiplièrent en 1953-1954. Une quarantaine de comités locaux et le comité central des chômeurs organisaient des manifestations de chômeurs qui envahissaient notamment les bureaux de placement.

33. Au Comité Confédéral d’Amiens tenu le 6 mai 1956, Lafond et Le Bourre s’opposèrent avec succès au compromis de Bothereau tendant à favoriser la création d’une organisation algérienne.

34. Cf. les articles de René GALLISSOT : « La fondation de l’U.G.T-A. ou Du syndicalisme C.G.T. au syndicalisme algérien (1954-1958) », Le Mouvement social, n° 66 (janvier-mars 1969), et de Benjamin STORA : « La brève existence du syndicalisme messaliste », Le Mouvement social, n° 116 (juillet-septembre 1981).

35. Les affirmations d’Amar Ouzeghane devant le tribunal militaire d’Alger (« la collusion de l’U.G.T.A. avec le F.L.N. n’a jamais existé. C’étaient et ce sont deux organisations absolument indépendantes »), peuvent d’autant moins être retenues par les historiens que lui-même convenait avoir été désigné par le C.C.E. comme conseiller politique de l’U.G.T.A. (« Mon rôle… consistait à fixer (au Comité exécutif de l’U.G.T-A.) l’attitude à prendre dans chaque situation concrète »).

36. Selon l’Encyclopédie de l’Islam t. II p. 234, le terme de dhimma désigne la « protection-hospitalité » accordée par les Musulmans aux membres des autres religions révélées « à condition qu’ils respectent la domination de l’Islam ».

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