Mathieu Belezi, on ne veut pas parler de l’Algerie coloniale en France.

« on ne veut pas parler de l’Algerie coloniale en France »

lun, 21/11/2011 – 03:13 Par Nicolas Ethève
L'écrivain bat en brèche l'amnésie postcoloniale. (© Serena Eller Vainichier, Flammarion)

L’écrivain bat en brèche l’amnésie postcoloniale. (© Serena Eller Vainichier, Flammarion)

2004. Mathieu Belezi quitte l’Hexagone pour l’Italie. Français, il ne supporte plus l’amnésie de la France sur sa propre histoire coloniale. Professeur dans une autre vie, il se dédie déjà depuis cinq ans à la littérature, quand il décide de quitter le territoire national. Quatre années plus tard, il publie « C’était notre Terre »  (Albin Michel), son premier roman sur la colonisation française en Algérie. Le livre secoue le monde littéraire, par sa forme musicale et son authenticité.

2011. Mathieu Belezi revient avec « Les vieux fous » (Flammarion), un ouvrage dantesque où Albert Vandel incarne la figure allégorique de la colonisation. Il était jeudi à Montpellier pour une rencontre à la librairie Sauramps (1), puis vendredi à Marseille pour une lecture de son dernier livre donnée à la Friche Belle de Mai par Charles Berling, codirecteur (avec son frère, Philippe) du Théâtre Liberté (2). Un homme de scène avec lequel il s’est envolé vers Lyon pour une autre rencontre, cette fois-ci à la Librairie du Tramway (3). Pas sans accorder une interview à Médiaterranée. Entretien…

Les frères Berling ont décidé d’adapter votre précédent roman, « C’était notre terre », au théâtre pour 2012, année du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie… Bientôt un film ?
« Ça, je n’en sais rien du tout ! (rires) Mais, cela m’étonnerait, parce que le théâtre a encore quelques courages que le cinéma n’a plus du tout ! Je serais en tout cas très heureux que mon dernier livre soit adapté au cinéma. En particulier la deuxième partie, l’histoire de cette colonne infernale qui s’enfonce dans le sud algérien. Mais je ne sais pas si en France, on aurait encore le courage de produire ces images-là… En tout cas, je suis très heureux que les frères Berling l’aient eu ce courage !

Pourquoi doutez-vous du courage du cinéma français ?
Pour une raison toute simple : parce qu’on ne veut pas parler de l’Algérie coloniale, en France ! On parle de la guerre d’Algérie (1954-1962), mais les 120 années précédentes, c’est à dire depuis 1830, personne ne veut en parler ! Je n’ai été invité sur aucun plateau de télévision, comme par hasard… En radio, RTL et France Culture m’ont invités, mais c’est tout… France Inter, par exemple, rien ! Je sais qu’il y a encore une censure très présente, sur ce sujet : on ne veut pas parler de ce qu’il s’est passé avant cette guerre d’Algérie, dont on nous parle tout le temps. Pourtant, pour bien comprendre la guerre d’Algérie, il faut savoir ce qu’il s’est passé avant…. Comment peut-on comprendre cette brusque violence, entre 1954 et 1962, si l’on ne sait rien de tout ce qui a précédé ? Les gens ne savent rien sur ce sujet ! J’ai fait une rencontre au mois de juin avec des libraires, à Paris, pour la présentation de la rentrée Flammarion. Une libraire est venue me voir à l’issue de cette rencontre pour me dire : « ah bon, quand les militaires français ont débarqué en 1830, à Alger, il y a des Indigènes qui ont résisté ? » Je lui ai dit : « oui, madame, il y a eu 40 ans de guerres et des guerres atroces ». Et ça, personne ne le sait ! Moi-même, je ne l’ai découvert que bien tard : on ne m’a rien dit auparavant, aussi bien au lycée qu’à l’université, sur ce qu’il s’est réellement passé.

Si vous étiez invité aujourd’hui sur un plateau de télévision, qu’est-ce que vous diriez ?
Ce que je viens de vous dire, justement : que j’en ai marre que les gouvernements, qu’ils soient de droite ou de gauche, continuent, sous la pression d’un certain lobby qu’on appellera « pied-noir », pour faire rapide, de se comporter en amnésiques. Ce n’est pas possible, en 2011… Je vis à l’étranger, on me dit : « mais pourquoi la France a ce comportement-là ? ». C’est incompréhensible ! Moi, je ne cherche à culpabiliser personne, que cela soit clair. Je veux simplement que l’on dise les choses. S’il y a des tensions entre les communautés, actuellement, en France, c’est bien parce que le problème n’est toujours pas réglé, parce qu’on n’en parle pas. Après le coup de la colonisation positive que l’on a essayé de nous faire en 2005, le grand drame, pour moi, aujourd’hui, c’est qu’à moins d’une année de l’élection présidentielle, la droite, comme la gauche, ne veut pas entendre parler de l’Algérie coloniale…

Comment pouvez-vous nous la décrire en quelques phrases cette Algérie coloniale ?
C’est ce que j’ai raconté dans « Les vieux fous » : cette terre n’a jamais été notre terre et pour qu’elle le devienne, il a fallu 40 ans de guerre ! Il a fallu envoyer quasiment le tiers des effectifs de l’armée française qui était l’une des armées les plus puissantes du monde… 40 ans de guerre, ce n’est pas rien, quand même ! Tout ce que je raconte dans le livre, je l’ai trouvé dans les lettres des militaires à leur famille. Un militaire comme le maréchal de Saint-Arnaud a fait toute sa carrière en Algérie. Il écrivait à ses parents, à ses enfants, il racontait tout ce qu’il faisait, au jour le jour… J’ai lu les 600 pages de Saint-Arnaud, c’est formidable, il raconte tout ! On peut tout savoir ! Alors pourquoi ne parler que de la guerre d’Algérie, quand il faut savoir tout ce qu’il s’est passé auparavant ? C’est incompréhensible, c’est ahurissant, ce comportement, cette amnésie ! Cette amnésie française, pour moi qui suis français, même si je vis aujourd’hui à l’étranger, elle est insupportable. Moins on parle et plus on souffre. C’est en parlant, c’est en disant les choses, que l’on arrive à se libérer. Aussi bien d’un côté que de l’autre, d’ailleurs…

Cette amnésie, pour vous, c’est un placard postcolonial ?
Oui, c’est un placard qu’on ne veut toujours pas ouvrir. Toutes les archives des colonies sont à Aix-en-Provence au Caom (Centre des Archives d’Outre-Mer, Ndlr). Il y a encore des cartons que les historiens n’ont pas le droit d’ouvrir. Petit à petit, on leur permet d’en étudier quelques-uns pour leurs recherches, mais il y en a certains que l’on ne peut toujours pas regarder. Il y a toujours une censure. Cette censure, je l’ai sentie depuis que mon livre est sorti : il y a une volonté de le censurer, d’en parler le moins possible… Quand j’ai fini « C’était notre terre », je me suis dit, je ne peux pas m’arrêter, j’ai appris trop de choses, il faut que j’aille plus loin dans les profondeurs, dans les méandres de cette histoire coloniale. Parce que j’avais découvert les choses avec ahurissement, cette violence qu’il y a pu y avoir… L’Algérie coloniale, c’est une colonisation très particulière… C’est une colonisation de peuplement, comme celle de l’Afrique du Sud : on prend la place de ceux qui étaient là, on leur prend leur terre, on leur prend leur maison ou on en construit d’autres… On leur prend vraiment la place ! Évidemment, ça entraîne forcément des violences extrêmes…

Êtes-vous au courant du projet d’un musée de l’histoire de la France en Algérie en préparation à Montpellier ?
Non, je n’étais pas au courant. C’est intéressant, mais je me demande ce que l’on va montrer dans ce musée, par contre…

Qu’est-ce que vous souhaiteriez y voir ?
Ce que je souhaiterais, c’est que l’on y montre la vérité historique et que l’on pense à toutes les mémoires. Moi, je comprend très bien la souffrance des rapatriés… Pour tout vous dire, je pense que je vais écrire un troisième roman, à la suite de « C’était notre Terre » et de « Les vieux fous » : j’y prendrai la voix d’un colon très pauvre. Un de ces nombreux colons qui ont été floués par ces politiques de l’époque, qui poussaient les gens à traverser la Méditerranée et à occuper des terres. Ils leur donnaient souvent des terres très pauvres, sans eau, où l’on ne pouvait rien cultiver… Ces gens se sont retrouvés ruinés, avec des maladies qui décimaient leur famille, c’était terrible ! Je veux parler de ça aussi. De ces petits colons qui ont, eux-aussi, été complètement bernés par la volonté politique de l’époque…

Pour conclure, que pensez-vous du Printemps Arabe et de son évolution ?
Moi j’ai trouvé ça très bien, mais on verra la suite… En tant que Français, je ne veux pas trop porter de jugements sur ce que le Maroc, l’Algérie, la Tunisie ou la Libye peuvent faire… Ils font ce qu’ils jugent bon de faire. Parce qu’on a tellement, nous, Français, porté des jugements… Mais de quel droit ? Un Algérien ou un Tunisien ne porte pas de jugement à tout-va sur le comportement du gouvernement français… Je cois qu’il faut les laisser faire ce qu’ils ont à faire. Ils ont eu besoin de révolution, j’ai suivi ça sur France 24 en Italie, au jour le jour… Toute libération mérite d’être saluée. »

Propos recueillis par Nicolas Ethève (Mediaterranée)

(1). Le site internet de la librairie Sauramps : www.sauramps.com
(2). Le site internet du théâtre des frères Berling, à Toulon : www.theatre-liberte.fr
(3). Le site internet de la Librairie du Tramway : www.lalibrairiedutramway.com

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