JOURS KABYLES (Georges M. MATTÉÏ) LES TEMPS MODERNES N° 137-138 JUILLET AOUT 1957

Ce numéro des Temps modernes a été saisi par la censure de la « république française » justement à cause de cet article. Troisième, quatrième ou cinquième « République », en ce  qui concerne le traitement des colonies, il n’y a que des différences de forme!

13 juillet 1956

Quelques baraques, une murette de pierre, cinq ou six oliviers faméliques, une sorte de falaise derrière laquelle se trouvait un petit village appelé T… En face de nous la piste serpentant vers I…, notre P.C., d’où gouvernait notre distingué commandant P…. Au bord de la piste, la surplombant, deux villages, A…, M…, bien visibles, avec leurs toits rouges. Plus loin, à droite, sur un piton boisé, un village que nos compagnons surnommaient « le petit Paris », à cause de sa propreté… I… B….

C’était le soir du 13 juillet, une dizaine de types contrôlaient les Kabyles qui circulaient sur la piste venant d’A… (Notre poste était situé à la rencontre de trois pistes.) Les hommes et les jeunes gens des douars voisins ont l’habitude de descendre de leur village, sur leur bourricot, chapeaux de paille enfoncés sur les oreilles ou battant leur dos. Je pensais aux films mexicains, aux peones silencieux. Ce jour-là, j’avais été d’escorte. Fatigué, j’essayais de lire un peu pour échapper à l’abrutissement de cette vie. Levé cinq heures. Escorte sur la piste, ocre de poussière, sueur, peur, la montagne hostile, au retour, charrier des pierres, un casque d’eau pour la journée… Un copain me montra le soleil et me dit « qu’il devait se coucher vers la gare de Tizi-Ouzou ».

– J’amène des clients ! Le caporal-chef A… entra dans le poste, poussant devant lui deux Kabyles, précédés de leur mule. Mouvements divers dans le poste. – Qu’est-ce que c’est ? Où les as-tu piqués ? Pourquoi ? Le caporal-chef, un grand blond, veule, nous montra un paquet de chaussettes kaki, en riant. (Depuis quelques mois le port du vêtement kaki est interdit en A.F.N.) Les deux Kabyles, sous la menacé d’un P.M., déchargèrent leur mule. Les hommes de garde éparpillèrent paquets de sucre, café, semoule, boules de gomme. Je regardais cette scène, de loin, je pensais que nous faisions un boulot de flic. Des éclats de voix me tirèrent de mes réflexions.. Des hommes se disputaient autour des deux prisonniers. Le caporal-chef aidé d’un deuxième classe, D…, une petite frappe qui bouffe du bougnoule (un an d’A.F.N.), le type du tueur. Ils empoignèrent un des deux hommes, le poussèrent vers le mirador et se mirent en demeure de le ligoter. C’était le plus jeune des prisonniers. Il tenta de s’expliquer. – C’est pas la justice, j’ai rien fait! L’autre lui cloua le bec d’une gifle. Le Kabyle se tut, puis continua de se lamenter: « C’est pas juste… » Un cercle s’était formé. Pas un responsable ne se montra. C’était l’heure de l’apéritif au mess. Chacun donnait son avis : – C’est dégueulasse. – Ça se voit que vous débarquez, vous ne les connaissez pas. – Nous ne sommes pas des flics. – Tous des salauds. – Enfin, devant les deux prisonniers qui avaient compris que la compagnie s’engueulait à cause d’eux, ce fut le début d’une altercation. Les prisonniers furent malmenés, quelques coups de poing furent échangés entre les militaires de différents avis. L’affaire se termina par l’intervention de l’adjudant B…, qui élimina l’hystérique D…, par un K.O. spectaculaire. Comme punition, D… fut affecté à l’escorte personnelle du commandant P… Quelques jours plus tard, au cours d’une fouille, celui-ci abattait un homme caché dans un buisson. Ce dernier était sans arme et immobile. – Je ne crois pas qu’il y ait eu enquête à la suite de cette exécution sommaire. Le Kabyle abattu était du village d’I… (Tentative de fuite… c’était classique.) Quant aux deux suspects de cette soirée, ils furent libérés, le lendemain matin, après un contact avec la gendarmerie. Le plus vieux m’a serré la main: – Mon fils va être content, me dit-il simplement.

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